CHAPITRE I. — LA LÉGENDE DE CADIEUX
Un loup hurlant vient près de ma cabane,
Voir si mon feu n’avait pius de boucane !
Je lui ai dit : retire-toi d’ici,
Car par ma foi, je perc’rai ton habit !
Un noir corbeau volant à l’aventure Vint se percher tout près de ma toiture ;
Je lui ai dit : Mangeur de chair humaine,
Va-t’en chercher autre chai'r que la mienne.
Va-t’en là-bas dans ces bois et marais,
Tu trouveras plusieurs corps Iroquois ;
Tu trouveras des chairs, aussi des os ;
Va-t’en plus loin, laisse-moi en repos !
Rossignolet, va dire à ma maîtresse,
A mes enfants qu’un adieu je leur laisse,
Que j’ai gardé mon amour et ma foi,
Et désormais faut renoncer à moi !
C’est donc ainsi que le monde m’abandonne,
Mais j’ai recours à vous, Sauveur des hommes !
Très Sainte Vierge, ah ! m’abandonnez pas,
Permettez-moi d’mourir dans vos bras.
Nos Français pleurèrent en lisant ces lignes. Ils consolidèrent la croix de bois, creusèrent la fosse et y déposèrent le corps de leur ami. Puis, après avoir prié sur sa tombe, ils emportèrent à Montréal sa complainte.
Les voyageurs adaptèrent un air au chant du héros et le transmirent aux générations qui suivirent.
La légende veut qu’on ait pris la coutume d’entretenir une copie de cette complainte écrite sur l’écorce et clouée à l’arbre voisin de la tombe de Cadieux, au portage des Sept Chutes. La vieille croix de bois a disparu. Un patriote, Joseph Bourque, entrepreneur à Hull, qui bâtit, en 1893, l’Hôtel-de-Ville de Bryson, en face de l’Ile du Calumet, a voulu élever à ses frais un monument en marbre blanc à la mémoire de Cadieux.