I.i's morts, ces vrais \ivants du beau i)ays de Dieu
Autour (\c l.t)/.eau se groupe toute une jeune génération de poètes canadiens, même les nommer serait trop lonj^-. Il serait du reste prématuré de les juger et c'est l'avenir seul qui dira leur valeur.
Nous constatons seulement la renaissance du mouvement littéraire canadien. Ces jeunes poètes, dont beaucoup n'ont pas vingt-cinq ans, s'efforcent de traduire en \ers sonores et harmonieux leurs émotions personnelles. Leurs œuvres, ce premier livre de vers que chaque homme porte à vingt ans dans son cœur en aspirations inexprimées sera-t-il le début d'une carrière poétique ou seulement le juemier balbutiement d'un cerveau qui cherche sa voie, il est impossible de le deviner.
Dans cette nouvelle école qui s'appelle ellemême Ecole littéraire de Montréal, on remarque un grand souci de la forme, une recherche de la pureté du langage, avec, souvent, une grande science verbale. Parmi ces œuvres récentes, on lira et relira même avec plaisir Le Paon (V éniail, de M. M or in; Le Canada chanté, de M. Albert Ferland; Les Phases, de M. Guy de Lahage; Les Soirs, de M. Albert Dreux; Les Forces, de M. A. de Beauregard; Les Voix champêtres, de M. H. Deniers; Les Blessures, de M. Jean Charbonean; Le Cœur en exil, de R. Chopin.
Tout permet de prévoir que ces jeunes écrivains suivront la voie tracée par leurs aînés et feront à la poésie canadienne une place dans la littérature française.
La prose canadienne ne s'est pas développée avec la même intensité que la poésie. Depuis l'antiquité, le vers est la première forme des littératures naissantes; il est donc naturel que le Canada obéisse à cette loi générale. Les prosateurs méritant d'être mentionnés sont encore peu nombreux.
Philippe-Aubert de Gaspé est le premier roman cier canadien. Né à Québec en 1784, mort en 1871, il a entendu raconter les événements de 1763 par des témoins oculaires. Après avoir été shérif, il perdit sa fortune et vécut retiré dans son manoir de Saint-Jean de Port-Joli. Dans sa solitude, il suit avec intérêt le développement de l'âme française au Canada. En 1832, à la fondation des
Soirées caihulicnnfs il ((jiiiprend (|ue lui, l'aicu!, peut y jouer un rôle utile, en évoquant pour la jeune génération les gloires et les événements du passé. 11 écrit d(jnc pour cette publication le roman Les Vieux Canadiens. L'intrigue, très ténue, nous montre deux amis d'enfance, l'Jicossais Archibald ("ameroii et le Canadien Jules d'Ilaberville, forcés de combattre dans des camps différents pendant la guerre de I7f)cx Le livre est intéressant, moins par l'intrigue (pie par la peinture des scènes de la vie dans la Nouvelle-France. Il nous fait aimer cette féodalité débonnaire, cette existence de nos paysans en Amérique. Nous y trouvons décrites dans une langue forte, pleine d'idiotismes et de tournures locales, les scènes les plus pittoresques. Nous y voyons les sorciers de l'île d'Orléans, « le califourchon fendu jusqu'aux oreilles », assiéger le défunt père du voiturier José. Nous suivons les lilles et les gars du village allant planter l'arbre de mai, puis ce sont les événements tragiques de la guerre, des scènes de carnage, décrits avec une intensité et un relief saisissants.
Le succès de ce livre fut si grand qu'Aubert de Gaspé, bien que d'une extrême vieillesse, voulut écrire tout ce qu'il savait encore du passé. Il nous narre lui-même d'une façon charmante comment il conçut l'idée d'écrire ses mémoires :
(( Il y avait jadis, écrit M. de Gaspé, une femme nommée Fanchette. C'était une gaupe, sans ordre s'il en fut, qui laissait tout traîner dans son ménage. Aux reproches qu'on lui faisait, elle répondait constamment : (( J'ai oublié de le mettre dans le coin, mettez-le dans le coin. >> Le pauvre coin n'en pouvait plus, encombré qu'il était de ce qu'elle y avait accumulé depuis vingt ans. Il me restait quelques anecdotes, bien insignifiantes sans doute, que j'avais oublié de mentionner dans les anciens Canadiens, mais qu'avec la ténacité d'un vieillard, je tenais à relater quelque part.
Dans ce grand désarroi, une idée ingénieuse semble me tirer d'affaire. Imitons cette chère Fanchette, pensai-je, et faisons de cet ouvrage un coin à sa façon, pour y déposer tout ce qui me passera par la tête tant des anciens que des nouveaux Canadiens. »
A être ainsi conçu, le livre gagne une certaine allure cavalière et dégagée. Il s'y trouve cependant des longueurs et des relations sans intérêt, mais l'ouvrage reste intéressant et constitue un document précieux sur les mœurs et usages de la Nouvelle-France.
Le Canada Illustrk
Un autre des ])remiers romanciers canadiens est Gérin-Lajoie, n6 en 1S24. à Sainte-Anne d'Yamachiche. 11 eut une vie très mouvementée, qui ne fut pas sans influence sur son œuvre. Fils de paysans, il fut envoyé à l'école primaire, où son intellijj^ence le fit bientôt remarquer et lui valut une bourse au collèf:^e Nicollet. Après des débuts très pénibles, il devint l'élève le plus brillant du collèj^e. 11 \ écrivit une complainte qui fut bientôt fameuse dans tout le Canada, bien que le Canadien errant fasse son<::jer à rlu mauvais Béranger :
Un Canadien errant.
Banni de ses foyers.
Parcourait en pleurant Les pays étrangers.
Il écrit à cette même époque une tragédie, le Jeune Latour, qui fut représentée au collège et y obtint le plus vif succès.
Ses études finies, le jeune homme eut bientôt à lutter contre l'adversité. Comme Fréchette et tant d'autres, il tenta d'abord de faire fortune aux Etats-Unis. Il en revint sans un centime, rapatrié presque par charité. De retour à Montréal, il vécut avec une grande difficulté, tour à tour journaliste et avocat sans cause. Il réussit cependant à se faire nommer payeur au ministère des travaux publics et traducteur au Parlement. Pendant les loisirs de sa carrière administrative, il entreprit des travaux littéraires et mourut en 1882, âgé de cinquantehuit ans. L'œuvre de Gérin-Lajoie comprend une étude historique. Le Canada avant V Union, et un roman, J ean Rivard.
Le Canada arcant V Union est une étude impartiale et d'un style très sobre; elle contient, cependant, bien des longueurs. On y trouve des portraits d'un relief saisissant et une documentation précieuse pour l'histoire du Canada.
Le Canada avant L Union ne fut pas publié du vivant de l'auteur. Au moment où Gérin allait éditer son livre, il apprit qu'un de ses compatriotes, M. Turcotte, préparait un ouvrage semblable. Il enferma son manuscrit dans un tiroir pour ne pas nuire au succès de son confrère.
Jean Rivard est le roman d'un Canadien qui préfère à la vie mesquine des villes le travail de la terre. Il va au loin défriche*" des terres vierges, se construit une ferme et épojse la femme qu'il aime; puis, plus tard, riche et honoré, il consacre son temps à la politique.
Le style de ce roman, intéressant par les des-
cri])tions de la vie rurale, est très sim])le, très précis, sans ornements étrangers. Ce livre, qui nous apprend la vie des défricheurs, laisse une imjjression saine et dégage un parfum de terroir.
A côté de ces ancêtres de la jirose canadienne, il existe toute une phalange de jeunes écrivains, romanciers, polémistes, historiens, dont l'effort agrandira le domaine de la littérature canadienne.
Parmi leurs œuvres, il faut citer les romans du docteur Choquette : Les Ribauds et Claude Paysan.
Ces ouvrages, très sincères, sont d'une lecture agréable. L'écriture de Choquette fait parfois songer à Pierre Loti.
Le beau talent du polémiste Buies, patriote sincère et convaincu, doit être mentionné. C'est un écrivain du plus grand mérite, dont les livres : Les Jeîtnes Barbares, Anglicismes et Canadianismes, sont de très belles œuvres.
L'abbé Bourassa, historien sociologue, auteur sacré, l'abbé Ferland, l'abbé Casgrain, historiens consciencieux; l'abbé Camille Roy, critique impartial à la plume élégante; H. Beaugrand, auteur de la Chasse Galerie et de légendes éditées en français et en anglais; E. Paré, P. Le May, auteur remarqué d'une traduction en vers d'Evangeline de Longfellow ; Poisson, qui, pour se délasser de ses œuvres critiques, taquine fort agréablement la muse, sont des écrivains de valeur dont les œuvres tiennent un rang honorable dans les publications canadiennes des vingt dernières années.
Depuis 191 1, nous voyons se produire un nouvel essor de la prose canadienne. L^ne pléiade de jeunes écrivains que le recul des années permettra seul de juger avec impartialité s'attache à faire renaître l'histoire et la critique canadiennes. Nous remarquons chez eux un plus grand souci de la pureté de la langue, moins de canadianismes et de réels efforts d'impartialité.
Nous ne pouvons les citer tous, mentionnons seulement Vabbé E. Chartier, qui a publié Pages de combat, essais de critique littéraire; Vabbé Desrosiers, géographe et historien, auteur de La Race française au Canada; M. A. de Celles, qui a écrit une étude remarquable sur Papineau ; Mgr A.-E. Gosselin, recteur de l'université de Laval, à qui nous devons Uhistruction au Canada sous le régime français, ouvrage d'une haute érudition et d'une très belle tenue littéraire; M. Marcel Degas, défenseur des traditions françaises, M. L.-O. David, qui dessine dans ses Hommes du iour les personnalités marquantes du Canada.
l.K Canada Ii.lisikk
Litt<^raturc anglaise canadienne.
UOHKIM W. SkKVIC.K.
Oïl est surplis, en chuli.uit le ("iui.irhi, {\c ne ])as trouver de litlrrature ciinadiennc anpi'Iaise. L'Australie a donné à rAn<,deterre des po^tes <-omnie Adam l.indsay, ("ordon et Henri Lawson, l'Amérique se {j^loriiîe d'avoir produit Edward Poë, l'Inde a été chantée ])ar Rnd\'ard Kiplinjj^ et par des colons aulochtoncs, mais il n'existe ])our ainsi dire pas de littérature anj^laise au Canada.
Ce manqtie d'essor intellectuel dans un pays (]ui se développe en paix depuis cent cinquante ans a ses causes dans la nature canadienne-anglaise. N'ayant pas, comme les Canadiens français, à défendre le ]iatri(itisme de leur langue et de leurs souvenirs nationaux, les colons anglais sont trop occujîés à faire fortune pour songer à écrire. Ceux qui se sentent des aptitudes littéraires vont faire leurs études dans les universités anglaises et s'installent définitivement dans la métropole, sachant que là seulement leur talent pourra être apprécié.
Ces écrivains se laissent vite submerger par l'influence anglaise et leur œuvre ne peut être considérée comme issue de la littérature canadienne.
Tout le bagage littéraire canadien anglais se résume en quelques mémoires, journaux de campagnes et souvenirs écrits au cours de leur vie aventureuse par des colons anglais.
Les Voyages de Montréal de l'explorateur sir Alexandre Mackenzie, parus en 1801, les Lettres de Georges Keith, les Voyages et Aventures de Alexandre Henry, les Mémoires de Daniel Harmon, l'explorateur de l'océan Arctique, sont des écrits très intéressants au point de vue documentaire et historique; ils jettent des lumières sur la vie des trappeurs et des premiers colons anglais, mais n'ont pas la valeur d'un monument littéraire.
Il est cependant un poète canadien à qui la métropole n'a pas fait oublier les grands bois et les larges horizons du Dominion et dont le nom doit avoir une place dans un travail consacré à l'étude du Canada.
Robert W. Service n'a pas quitté le Canada, employé dans une banque à White Pass, presque à la frontière du Yukon, il occupe ses loisirs à chanter les beautés de la terre natale. Les quatre volumes en vers (i) qu'il a publiés jusqu'ici ont
(i) Songs of a S ourdou gh. Ballads of a chuchaks, The Trait of 1898, Rhymcs of a RolUng Stonc.
été .ucueillis avec enthousiasme par la critique anglaise. Le Times, Oxj ord Magazine et le Spectator lui consacrèrent des articles très élogieux.
Les \crs de Robert Service ont une originalité vraie et donnent une impression très juste des étendues sauvages et désertes du Nord du Canada. Dans des poésies d'un réalisme étudié, il déjjeint la vie des colons de l'Ouest. Leur parler, mélange d'anglais et de patois, est re|)roduit a\ec une exactitude amusante. Le style de Robert Service, très simple, très aisé, est d'un écrivain très littéraire et ses vers harmonieux et souples plaisent par leur belle sonorité.
IJ Incantation du Yukon i) évoque le mystère des déserts glacés du Nord. Le Pays de V audelà (2), I-e Mort dans les pays arctiques (3), I^e Rêveur ' ^^, histoire d'un chercheur d'or, comptent ])armi ses plus belles ]Joésies.
Maintenant que Robert Service a montré que le Canada pouvait être un sujet d'inspiration poétiques originales et fécondes, les jeunes Canadiens qui se sentiront une vocation littéraire suivront peut-être la voie ouverte par lui et, au lieu de porter à l'Angleterre le tribut de leur talent, ils chercheront à constituer une littérature canadienne anglaise.
Le Théâtre.