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CHAPITRE XII

Diocèse de Saint-Boniface, fondé en 1847, au nord-ouest du Canada, dansles vastes territoires de la baie d'Hudson.— Lettre de Mer Taché à sa mère, — Les Montagnais au triple point de vue intellectuel, moral et physique. — Vicariat apostolique de la Rivière-Mackenzie en 1862, — Diocèse de Saint-Albert, fondé en 1K70;:— Saint -Boniface , érigé la même année en archevéché, devient le chef-lieu de la province ecclésiastique des sauvages.

En 1844, le saint-siége résolut de former en faveur des populations disséminées dans les immenses territoires de la baie d'Hudson et au delà un vicariat apostolique, érigé en diocèse dès 1847, désigné d’abord sous le nom de diocèse du Nord-Ouest, puis sous celui de Saint-Boniface. Cette dénomination comprend les vastes contrées qui s’étendent de la baie d'Hudson aux montagnes Rocheuses, et des frontières septentrionales des États-Unis à l’océan Arctique. Le siége de l'évêché, érigé depuis peu d’années en archevêché, se nomme Rivière - Rouge , ou plutôt Saint-Boniface, du nom de l’église cathédrale ; il compte parmi ses habitants deux mille catholiques d’origine canadienne. Près de là se trouve Winnipog, ville séparée de Saint-Boniface par le fleuve : Winnipog est le chef-

1 A l’époque d’un des combats acharnés que se livrèrent autrefois à cette place les Sioux et les Sauteux, le sang coula très-abondamment dans le lac et la rivière du voisinage. À partir de cette bataille, les sauvages désignèrent le lac et la rivière sous le nom d’Eau-Ensanglantée, et les Français les appelèrent : Lac-Rouge , Rivière-Rouge.

lieu du territoire concédé à la puissante compagnie de la baie d'Hudson. Les autorités civiles et militaires du pays y résident.

L'Église, toujours empressée d'étendre le règne de la vérité, pour accomplir dans le monde sa sublime mission , n’a pas oublié ces pays si lointains. Non-seulement elle y envoie ses missionnaires, mais elle y a fondé un collége, des écoles d'instruction primaire, un orphelinat, un hôpital, dirigés l’un par les pères oblats, les autres par les sœurs grises.

Nous trouvons dans une lettre écrite à sa mère en 1851 par M“ Taché, maintenant archevêque de Saint-Boniface, des détails historiques que nous devons faire connaître à nos lecteurs. Il s’exhale de ces pages, si simplement écrites, un parfum de tendre piété filiale qui embaume le cœur et le pénètre d’une douce émotion.

« . .. Le vaste territoire de la baie d'Hudson, en y comprenant celui du Nord-Ouest, est habité par quatre grandes familles de sauvages bien distinctes les unes des autres, mais dont les différentes tribus offrent des caractères de ressemblance trop frappants pour permettre d’en méconnAître l’affinité.. Je ne parlerai aujourd’hui que des tribus comprises dans les limites de ce diocèse, et qui se ressemblent tellement que l’on peut dire avec une certaine exactitude : Ab uno disce omnes (par l’une d’elles jugez toutes les autres). J’ignore complétement pourquoi nos Canadiens les ont appelés Montagnais, puisque cette peuplade est précisément la plus éloignée de la grande chaîne, et qu’il n’y a pas une seule montagne considérable dans le territoire qu’elle occupe. Un mot sur l’état de ces Indiens, à l’arrivée des missionnaires, vous révèlera leurs besoins intellectuels, moraux et physiques.

« 4° Les Montagnais au point de vue intellectuel. Ceux qui prétendent à l'honneur insigne de n'être que des orangs-outangs mieux peignés et mieux rasés que leurs ancêtres, rm’honoreraient sans doute d’un sourire de pitié en m’entendant parler de l’état intellectuel de sauvages

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qui, d’après eux, sont tout au plus des jockos et des babouins. Pour nous, ces enfants des bois sont autant de membres de la grande famille, dont le chef a été créé à l'image et à la ressemblance de l’Intelligence suprême. Nos Montagnais ont donc de l'intelligence, et il ne faut pas une longue étude pour s’en convaincre. La facilité avec laquelle ils apprennent des choses dont ils n’ont jamais eu la moindre idée prouve que la nature a autant fait pour eux que pour les autres peuples. Il est vrai qu’on ne trouve au désert aucun de ces génies transcendants, qui souvent doivent tout l’éclat dont ils brillent au milieu qui les entoure. D’un autre côté, les extrêmes médiocrités ne sont pas plus communes ici qu'ailleurs. Tous sont doués d’une portion moyenne d'intelligence. « Le premier usage que l’homme doive faire de sa raison est sans douce de s'élever à la connaissance de son auteur, « Donnez-moi l'intelligence, dit le prophète, « et je m’appliquerai à connaître votre loi. » Aussi les Montagnais, avec les seules lumières naturelles et les lueurs de la tradition primitive, étaient-ils parvenus à la connaissance de Dieu, sans y mêler ce grossier alliage qui déshonorait les peuples les plus éclairés de l’antiquité. Ils croyaient à un seul Dieu, créateur et conservateur de tout, rémunérateur de la vertu et vengeur du crime ; à un Dieu éternel, dont les soins providentiels s'étendent à tout ce qui existe. Cependant, peu faits aux idées purement spirituelles, ils supposaient ce Dieu revêtu d’une forme humaine, dont les proportions gigantesques répondaient à son pouvoir absolu, en même temps que la délicatesse de ses organes lui permettait de voir et d’entendre, du haut du ciel, tout ce qui se fait et se dit sur la terre. Cette notion de la Divinité me paraît la plus exacte qu’ait jamais eue un peuple privé de l’immense bienfait de la révélation. Nos sauvages l’avaient surtout puisée dans la contemplation de la nature. Les cieux racontent la gloire de Dieu : comment, dans leur admirable langage , n’auraient-ils point parlé à l’intelligence de celui dont iis sont l'unique abri? Le grand livre de la création est écrit en caractères trop lumineux

pour que l'enfant des bois n’en fasse pas la lecture. Aussi la vue du ciel avec les merveilles de ses mondes, l’observalion attentive de la terre dans la majesté silencieuse des forêts portent invinciblement à la connaissance du divin architecte dont la pensée féconde a fait éclore tant de prodiges. Il faut une grande perversité dans l’homme, ce vice-roi de la création, pour oublier le souverain qui, par un miracle continuel de bonté, prodigue le pain de chaque jour à ceux mêmes qui ne savent pas en prévoir le besoin. Nos Montagnais ne s'étaient pas associés à l’insensé qui a dit dans son cœur : Il n'y a point de Dieu. Au contraire, chaque feuille de la forêt, chaque brin d'herbe de la prairie, chaque goutte d’eau des lacs, chacun des nombreux habitants des eaux, de l’air et de la terre leur redisaient une des lettres qui forment les noms de créateur (niottsi) et de puissant (zeddarizé), qu’ils donnaient à Dieu.

« Il est surprenant qu'avec ces idées sur la Divinité, les Montagnais n’eussent presque aucun culte public ni cérémonie religieuse. Seulement aux réunions, surtout aux festins, quelqu'un des vieillards exhortait l’assemblée à reconnaître la libéralité de Dieu et à éviter le mal, qui seul peut suspendie le cours de ses bienfaits; puis suivait une fervente prière pour demander Ja santé, le succès à la chasse et les autres faveurs pour la vie présente. On jetait ensuite au feu et on enterrait sous le foyer les prémices des aliments qui devaient être offerts aux convives. Quelques sacrifices plus considérables avaient aussi lieu, mais si rarement qu’ils n'étaient, pour ainsi dire, point d’usage. Quant au culte privé, il était assez univ:rsel. Quelques personnes adressaient tous les jours une prière à Dieu ; d’autres ne le faisaient que dans des circonstances critiques. J’ai entendu raconter plusieurs faits qui prouvent combien la voix de ces âmes simples était puissante auprès de Celui qui à dit : Demandez, et vous recevrez. En voici un exemple. J'examinais un jour la main d’un vieillard privé de son pouce. S’étant aperçu de ce qui fixait mon attention, il me dit d’un ton pénétré qui me toucha : « Vois cette

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main; un jour d'hiver j'étais à la chasse loin de ma « loge; il faisait froid; je marchais; tout à coup j'aper- « çois des cariboux; je uren approche; je les tire, mon « fusil crève et m'emporte le pouce. J'avais déjà perdu « beaucoup de mon sang; en vain je m’efforçais de l'ar- « rêter, il coulait toujours. Peu à peu je prenais froid. « J’essayai d'allumer du feu; impossible. Alors j’eus « peur de mourir; mais me souvenarnt de Celui que tu « nommes Dieu, et que je ne connaissais pas bien, je « lui dis : « Mon Grand Père, on assure que tu peux « tout; regarde-moi, et, puisque tu es puissant, viens « à mon aide. » Soudain, plus de sang. Je regagnai ma « loge, où je tombai de faiblesse en entrant. Je compris « alors, ajouta-t-il profondément ému, je compris alors « quelle est la force du Puissant. C’est pourquoi, ayant « appris que tu étais ici, je suis venu de bien loin pour « que tu m’enseignes à servir Celui qui m’a sauvé cette « fois, et qui seul nous fait vivre tous. »

« Quoique le mot blasphème se trouve dans leur langue, ce crime, si commun parmi les chrétiens, était inconnu aux Montagnais. Ils croyaient que des imprécations contre la Divinité ne pouvaient qu’aggraver leurs maux.

« Ces sauvages avaient conservé quelques-uns des grands traits de l’histoire du genre humain. Outre un vague souvenir de la création et de la chute de l’homme par la femme, leur tradition se joint’au récit de Moïse pour dire avec lui: « [Il y avait des géants sur la terre; « les eaux inondèrent tout, et couvrirent la surface « du monde; les hommes se dispersèrent ensuite dans « toutes les régions; le feu tomba du ciel et brûla l’uni- € vers. »

« Dans l’histoire de leur déluge, ils remplacent l’arche par une petite île flottante, sur laquelle quatre personnes, des animaux et des oiseaux trouvèrent leur salut et échappèrent à la ruine générale. Une pareille tradition, trouvée au dix-neuvième siècle chez un peuple infidèle, étonnerait, je suppose, lignorante incrédulité des philosophes du dix-huitième.

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