WEST MAIN STREET WEBSTER, N.Y
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«Vous n’entedrez peut-être pas sans intérêt le récit d’une de leurs fables, qui peut paraître ridicule, mais qui me semble renfermer une forte preuve en faveur de ceux qui prétendent que l'Amérique a été peuplée par des émigrations venues d’Asie. Voici cette légende. Au temps des géants, l’un d’eux se promenait sur les bords du grand lac Glacé (la mer Glaciale). IL était si grand qu’un homme ordinaire se logeait dans le pouce de sa mitaine, sans lui causer aucun embarras. Ce géant en rencontra un autre, et engagea avec lui un combat singulier. Se sentant près de succomber dans la lutte, il s'adressa au petit homme qui était dans sa mitaine, et lui dit : « Mon petit fils, coupe les jambes de mon adver- « saire, car il est plus fort que moi. » Le petit homme obéit, et le colosse tomba à la renverse en travers du grand lac, de façon que sa tête touchait l’autre rive, ce qui forma comme un pont sur lequel les cariboux passaient à l’autre bord. Plus tard, une femme entreprit à son tour le trajet, et y réussit après plusieurs jours de rnarche. Elle apportait du fer et du cuivre; elle fut bien accueillie par les Montagnais auxquels elle donna ces métaux. Elle fit encore plusieurs voyages; mais, ayant été insultée par quelques hommes, elle s’enfonça dans la terre, et emporta tout le fer avec elle. Dès lors, dit le récit, les émigrations cessèrent. Les Esquimau;, qui ont la même tradition, prétendent que les cariboux continuèrent de franchir le détroit. Le fait est que parfois ces animaux disparaissent tout à coup, pour reparaître ensuite en égale ou même en plus grande quantité Un autre fait non moins significatif c’est qu'avant l’arrivée des Européens parmi les Montagnais, ceux-ci n’avaient point d’ustensiles de métal et qu'ils se rappelaient d’en avoir perdu l’usage à une époque assez rapprochée. Ils expliquent aussi par la chute de leur géant la stérilité des efforts sans nombre, et presque sans résultat, qui ont été faits pour découvrir le passage du Nord-Ouest. Cette dernière assertion prouve clairement que le corps de leur géant n’est pas autre chose qu’un pont de glace, sur lequel ils ont jadis traversé le détroit. Les voyages
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successifs de l’étrangère sembleraient indiquer que les émigrations ont eu lieu à différentes époques, et que, ne pouvant pas expliquer leur cessation, ils l’ont attribuée à la disparition de cette femme. D’autres contes populaires pourraient peut-être offrir quelque intérêt; mais je dois me souvenir que j'écris une lettre, et non un volume. Le vice principal de ces narrations est le manque de chronologie, ce qui ne surprend pas chez un peuple dont chaque individu ignore son âge et celui de ses enfants.
&« En parlant de l'intelligence des Montagnais, je ne puis taire une réflexion que j'ai faite bien des fois. Tous les Indiens sont meilleurs naturalistes, non-seulement que le peuple de nos campagnes, mais même que la portion éclairée de nos populations. Dès l’enfance ils sont initiés à ces connaissances. Un sauvage de quatorze ans connaît le nom de tous les animaux, oiseaux et poissons de son pays; il sait de plus leurs instincts, leur nourriture et leurs habitudes. Le plus petit insecte n'échappe pas à son œil observateur. Je dois confesser humblement que bien des fois j’ai été fort aise de pouvoir me retrancher derrière mon ignorance de leur langue, pour éviter des explications que j’eusse été en peine de donner même en français.
« Moins habiles botanistes que les autres sauvages, nos Montagnais connaissent très-peu les propriétés des plantes, quoiqu’ils en sachent les noms et les formes. En ceci encore, ils sont plus savants que moi.
« Je vous entends, bonne mère, me faire ici un petit reproche bien mérité. Si dans mes vacances d’écolier, au lieu de me livrer exclusivement à des amusements frivoles, je m'étais rendu à vos sages conseils, si j'avais consenti à profiter des leçons de botanique que vous vouliez me “.. er, je n’aurais pas aujourd’hui à rougir de me voir plus ignorant qu’un petit sauvage. Pourquoi faut-il ne devenir sage que quand les regrets sont le seul remède que l’on puisse apporter à sa folie? Vous n’auriez pas beaucoup de peine à me décider maintenant à devenir votre élève, si j'en avais la possibilité.
« Les Montagnais n’ont aucune idée des sciences positives ; leur langue ne peut point exprimer de nombre audessus des centaines. Les sciences expérimentales leur sont aussi parfaitement inconnues. Leurs observations astronomiques n’étonneraient pas les maîtres de la science, mais elles vaient bien celles de la partie illettrée de nos concitoyens. Le soleil, la lune, la consteliation de la grande Ourse et d’Orion sont leur chonomètre. Eux aussi croient, comme tant d’autres, que le soleil a un mouvement diurne autour de notre planète, et que cette dernière, qu'ils supposent immobile, n’est rien moins que sphérique. Constamment exposés aux intempéries des saisons, ils savent prévoir les variations de l’atmosphèrs et en apprécier la température. La nature leur sert de baromètre et de thermomètre. On est souvent surpris de les trouver d’accord avec ces instruments.
« Ce serait peut-être ici le lieu de dire un mot sur les dialectes des sauvages en général, et sur celui des Montagnais en particulier. Je sais bien que la langue dans laquelle une mère chérie nous a fait entendre les premières expressions de sa tendresse, est toujours celle qui retentit le plus harmonieusement à l'oreille de l’homme, et qui fait la plus douce impression sur son cœur. De là cette partialité en faveur de l’idiome maternel, qu’on suppose préférable à tout autre. Mais ce sentiment, quelque naturel qu’il soit, doit avoir ses limites, sous peine de nous jeter dans de trop grands écarts. On a vu des personnes instruites d’ailleurs, douées d’un jugement exquis pour le reste, décider sans appel que les langues sauvages ne disent rien, et que, sans le secours des signes, l’Indien ne pourrait communiquer les quelques pensées qui prennent naissance dans son pauvre cerveau. Et pourquoi ce jugement? tout bonnement parce que ceux qui le portent ne savent pas un mot de sauvage. On devrait néanmoins se souvenir que s’il y a de l’impiété à nier une vérité révélée parce qu’on ne la comprend pas, il y a de l’absurdité à tenir la même conduite dans les questions d’un ordre secondaire. Celui
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qui a donné à l’homme ja faculté de percevoir et de se parler à lui-même par la pensée, lui a donné aussi la faculté de communiquer ses idées à ses semblables et de leur parler par le langage. Cet inappréciable bienfait, Dieu l’a accordé aux sauvages comme aux autres. Je dis plus : il est certains dialectes du désert, tels que le sauteux et le cris, qui, dans maintes circonstances, présentent une énergie, une variété et une netteté d’expressions qu’on ne trouve certainement pas dans les langues européennes. Ceci tient au génie même de ces idiomes, dont on ne peut avoir d'idée qu’après une étude sérieuse, et lorsque l’usage permet d’en exploiter les richesses ; alors ils étonnent et ceux qui s’en servent et ceux qui Jes entendent.
« Quant à la langue de nos Montagnais, je dois avouer que de prime abord elle ne prévient guère en sa faveur. [ faut avoir foi en ce qu’ils sont pour soupçonner qu’ils expriment des pensées ou des sentiments. Impossible d'imaginer un pareil assemblage des sons bizarres, rauques et étranges; des interruptions subites au milieu des mots, des aspirations outre mesure, des gutturales qui ne sont égalées que par les sifflantes qui les accompagnent; des kyrielles de consonnes, entre iesquelles se perdent quelques voyelles qu’on peut à peine saisir, forment un ensemble de prononciation qui excite ie rire de tous ceux qui l’entendent pour la première fois. C’est là la grande difficulté du dialecte montagnais, difficulté presque insurmontable pour un étranger, et qui, jusqu’à présent, a déconcerté les plus courageux. On irouve des documents sur les autres langues sauvages, mais aucun sur celle-ci, à part ceux que nous avons dressés nousmêmes. Il nous a fallu adopter près d’une vingtaine de signes arbitraires pour exprimer des sons qui ne peuvent se rendre par les combinaisons possibles de notre alphabet. Cette langue occupant mon attention journellement, je serais peut-être tenté de vous en parler plus au long; mais comme je sais que les aridités grammaticales ne sont pas l’objet de vos études favorites, et que vous n'avez pas de prétentions à devenir polyglotte, je suppose que
vous me saurez gré de passer rapidement sur un sujet aussi peu attravant. Je me contenterai d'observer que cet idiome a aussi son mérite, qu’une Montagnaise sait bien dire à son fils qu’elle l’aime et en être comprise, Quelques-uns de nos nouveaux chrétiens prient et chantent dans leur langue avec un accent de bonheur qui montre clairement que, si l'étranger n’y trouve rien de ridicule, eux sentent vibrer leur âme aux sentiments qu’elle exprime.
« 20 État moral des Montagnais. — Si nos Indiens ont beaucoup à envier aux peuples civilisés sous le rapport intel'sctuel, il faut avouer que leur position morale, au milieu de la plus profonde ignorance, peut offrir une leçon de véritable sagesse à ceux qui abusent si criminellement de leur instruction. Voici le beau côté de cette tribu. Je sais que tout est loin d'y être parfait, quand surtout on en juge d’après les sublimes enseignements puisés dans la morale évangélique ; mais il n’est pas moins vrai que leur conduite forme un bien agréable contraste avec celle de la plupart des peuples infidèles. Qui dit sauvage dit féroce et barbare; sous ce rapport nos bons Montagnais ne sont point sauvages. Il n’est peut-être pas de nation qui ait plus horreur du sang et de tout acte d’une violente cruauté : le meurtre est inconnu parmi eux, et leur inspire un éloignement extrême. L'esprit de vengeance trouve sans doute place partout où les divines leçons descendues de la croix ne font pas taire les sentiments naturels; néanmoins les Montagnais se contentent d’une légère satisfaction. Quelques coups de poing, et quelques cheveux arrachés à la tête de leur adversaire étaient une compensation satisfaisante des plus sanglants outrages. Leur douceur natu-
relle était même assez voisine de la lâcheté. Je crois que :
les beaux temps de la chevalerie, avec leurs aventures romanesques, trouveraient peu de champions parmi nos pacifiques ouailles. On pourrait peut-être en faire des chevaliers sans reproche, mais pour des chevaliers sans peur, impossible de l’espérer. Ils pensent toujours avoir des ennemis acharnés à leur poursuite ; en sorte qu'il
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n’est pas rare de voir des partis considérables prendre la fuite parce qu’une femme ou un enfant aura cru entendre un bruit semblable à la détente d’un fusil, ou encore parce que quelques feuilles de la forêt leur paraissent porter l'empreinte d’un pied étranger. Les Cris, avec lesquels ils ont été longtemps en lutte, leur font pourtant l'honneur d’avouer que, quoique très-soigneux d’éviter le combat, ils sont d’une grande bravoure dans l’action. Je le crois facilement, parce qu'ils sont d’un caractère réfléchi et sérieux, sorte de gens difficiles à émouvoir, mais d’une plus constante te:mete dans leurs émotions. Quand on leur reproche leurs terreurs paniques, ils s’en excusent sur leur élcign:ment pourle meurtre, dont le nom de guerre ne saurait diminuer l’horreur. Cette raison, qui peut être vraie, n’est guère comprise de ceux avec lesquels ils vivent, et ils cnt la réputation d’être lâches.
« L’oppression du faible m'a toujours paru une suite du manque de grandeur d'âme; aussi n’ai-je pas été surpris de la trouver chez nos Montagnais. Il est dur d’être soumis à leur autorité. Je ne connais rien de plus triste que le sort des orphelins adoptés par des familles étrangères. Ces misérables créatures conservent jusque dans l’âge avancé un air d'infériorité, souvent même de stupidité, qu’il ne faut attribuer qu'aux mauvais traitements dont elles ont été victimes pendant l’enfance. Ceci prouve que, si nos sauvages ont de la douceur, ils ont peu de sensibilité. Ce vice de leur caractère se montre au grand jour dans leur conduite avec leurs femmes. Il est pénible de voir celle qui a été créée la compagne de l’homme devenir l’esclave de celui qui n'avait reçu une force supérieure qu’afin de lui servir de protecteur et nor de bourreau. Ce dernier mot n’est malheureusement que trop bien appliqué, puisqu'on a vu de ces hommes, si débonnaires entre eux, assommer leurs épouses, et les traiter constamment avec une rigueur qui tient de la barbarie. Que de fois j’ai béni le Ciel de n’avoir point fait naître ma mère femme de Montagnais!