‹ Le Canada [microforme]Chapitre 31 sur 46 · A ta · texte numérisé non relu

A ta

« S'il était un motif capable de me porter à les détester, ce serait sans doute ce défaut; mais je suis bien aise de pouvoir vous dire que la religion, par sa douce influence, réussit peu à peu à effacer les traces de cette brutalité. Une chose singulière et incompatible, ce semble, avec ce manque de tendresse, c’est qu’ils tombaient dans le dernier excès du désespoir à la mort de leurs proches. Tout alors était sacrifié au deuil ; à peine conservait-on les vêtements les plus indispensables pour se couvrir. Des pleurs sans fin et des lamentations sans bornes touchaient les plus indifférents, et quiconque assistait à un décès prenait à cœur d'exprimer fortement une douleur que la plupart certainement n’éprouvaient pas. J'ai été témoin d’une de ces scènes, au milieu de gens que je commençais à évangéliser. Je vous assure qu’il eût fallu un imperturbable sang-froid pour n'être pas ému à la vue des contorsions et des hurlements auxquels se laissaient aller le r*re et la mère de la défunte. Les autres sauvages ur . mieux instruits joignaient leurs efforts aux miens .vur les calmer.

« J’ai dit que les Mcntagnais manquaient de sensibilité ; je dois faire une exception en faveur des pères pour leurs enfants; des femmes en général, mais surtout des mères. Il est certains caractères généraux de l‘uumanité qui se retrouvent partout. Celui de la femme, dans l’exercice de ses devoirs de mère, offre quelque chose de si profondément caractéristique, qu’il est impossible de ne pes le découvrir, même chez les peuples les plus barbares. Malheureusement ici, comme dans bien d’autres pays, les mères ne reçoivent souvent pour récompense de leur tendresse que la douleur de se voir oubliées, Pour moi, le cœur toujours plein de votre souvenir, je m'efforce d’adoucir leur sort, et d’exciter à la piété filiale ceux qui pendant si longtemps en avaient méconnu les obligations saintes.

« La mère ici n’avait point d'autorité sur ses enfants, surtout sur les garçons. Ces derniers la voyaient tous les jours se livrer aux travaux les plus rudes, sans même songer à la soulager. Le père se faisait obéir tant que

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ses forces physiques lui donnaient la supéricrité : mais l’âge ou quelque accident venait-il à le priver de cet avantage, il perdait tout ascendant; 1l lui fa'lait à son tour plier devant celui de ses fils qui se chargeuit de le faire vivre. Cette autorité du père, quelque limitée qu’elle soit, est la seule connue des NM'ontagnais. On peut leur appliquer, en toute vérité, ce que les livres sa'nts disent du peuple juif à certaines époques de son histoire : « Zn « ce temps-là il n’y avait point de roi, mais chacun far- « sait ce qui lui plaisait. »

« À cette indépendance s'allie une scruzuleuse probité. Si tous les hommes ressemblaient sous ce rapport à nos Moutagnais, on n’eût jamais songé à se mettre sous la protection des verrous, ni à inventer des serrures. Le vol est celui de tous les vices pour lequel ils ont le plus d’éloignement, et l’on peut affirmer que cette pauvre nation est la plus honnête du globe. Le chose est d'autant plus surprenante, qu'ils aiment pass:onnément tout ce qui leur appartient ; il leur en coûte autant de donner ce qui est à eux que de prendre ce qui est à autrui. Rien pour rien, telle est leur loi. Le :10t générosité est effacé du dictionnaire de leurs usages, nonseulement envers les étrangers, mais même à l'égard de ceux qu'ils chérissent le plus. Je vous assure qu’un missionnaire qui n’aurait ici à attendre du secours que de ses chères ouailles serait souvent à jeun. Quelquefois pourtant, quand ils sont dans l’abondance, ils reçoivent assez libéralement leurs amis ; hors de là, point d'amitié qui puisse tenir lieu de paiement. Ils ne donnent jamais, ou presque jamais, sans arrière-pensée. La moindre offrande qu’ils ont faite leur semble un dépôt précieux, dont ils ont droit de recevoir une rente viagère. Malheur à ceux qu'ils honorent de leurs largesses. Joignez à cet égoisme une légion effrénée d’importuns solliciteurs. Si les lois contre la mendicité étaient en vigueur au désert, il y a déjà bien des générations que la nation entière serait sous les verrous. Leur accordez-vous une première demande, elle est aussitôt suivie d’une seconde, celle-ci d’une troisième, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’enfin un

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