CM ET TRIER RE
gustus Law, mon regretté compagnon de mission mort au pays d'Umzila en 1880, dont je dois visiter le vieux père. Celui-ci est un converti et un saint qui habite au palais de Hampton-Court.
Un voyage de retour n’est guère embarrassant ; pour s’y préparer il ne faut d'ordinaire que le temps de boucler sa malle. Il n’en est pas ainsi end il faut partir pour un pays inconnu et parer aux éventualités d’un voyage lointain.
Dans l'occurrence, je me trouve en face du tour du monde, ni plus ni moins, et ma position n’est pas celle d’un financier à qui son portefeuille sert de toute-puissante recommandation : c’est bien celle d’un missionnaire en quête de ressources pour des œuvres en détresse, et qui, après Dieu, doit être à lui-même son seul appui.
Mon itinéraire est arrêté. Il faut commencer par l’Amérique septentrionale, et descendre par l'Amérique méridionale jusqu’en Australie, pour revenir de là, aidé de la charité du Nouveau Monde, à ces missions pénibles de l’Afrique zambézienne d’où je suis parti.
Dans le monde anglais on ne se hasarde pas sans de nombreuses, d’indispensables « introductions ». Force fut donc de passer sur le continent pour m’y munir des lettres nécessaires des personnages influents, et de toutes les personnes charitables au-
près desquelles mes relations de missionnaire m'ont précédemment donné accès. Je visitai la France, l'Allemagne, la Hollande, la Belgique et l’Angleterre. Ces voyages préliminaires remplirent les mois d'avril et de mai 1885.
Je revis ma famille après une longue, une aventureuse absence. Comme toujours en pareilles circonstances, la joie de se retrouver fut tempérée de bien des regrets. Quelques-uns manquaient à l'appel: Dieu les avait rappelés à Lui ; le malheur aussi était venu frapper à la porte de plusieurs amis, nous rappelant à tous que la vie est un voyage dans une vallée de larmes, et que le bonheur parfait est au ciel. | |
Ces jours de joie relative eux aussi passèrent, et bientôt l’heure de la séparation sonna de nouveau. Une parente, âgée de quatre-vingt-un ans, et qui dans sa sereine et verte vieillesse portait la couronne d’une longue vertu, soutenait le courage de tous. À mes frères, à mes sœurs attristées, elle fit comprendre que : « s’aimer pour Dieu, c’est là comprendre pratiquement la foil qu’il fallait sacrifier quelque chose au Seigneur pour le salut des pauvres païens, et que de ma part ce quelque chose c'était eux, et que de leur part c'était moi. » Nous offrimes donc à Dieu cette séparation : il ne nous restait rien de plus cher à lui offrir. Je visitai
DE LONDRES A QUÉBEC 105 quelques amis encore, j'allai faire mes adieux au R. P. Provincial et aux jeunes « apostoliques » de Turnhont, et le 10 juin, je repris la route de l'Angleterre.
Un compagnon d’étude, un ami de jeunesse m'accompagna seul à Ostende, et ne me quitta qu’au bateau. C'était la troisième fois qu’il m’aidait à quitter le sol natal. Je lui dis « adieu ». Il secoua la tête, sourit et me répondit « que Dieu vous ramène | au revoir »!
J'avais mis ordre au matériel de monlong voyage; j'avais annoncé mon arrivée aux Pères du Canada et leur avais exposé le but de mon expédition et les ordres conformes de nos supérieurs. Il me restait à préparer mon âme au travail qui m’attendait, à la mort qui nouvait me surprendre désormais plus qu’en aucun autre temps de ma vie. Je me retirai dans la paisible maison des Jésuites français, à Slough, au comté de Buckingham, et commençai ma retraite annuelle sous la direction éclairée du vénérable Père F.., un des hommes les plus éminents de la province de Toulouse. A mon passage par la rue de Varennes à Paris, le Père Marcel Bouix m'avait fait hommage de sa belle traduction : «les Noms divins » du vénérable Léonard Lessius. Cette œuvre pleine d’onction, où respire toute l’âme du saint religieux en même temps
que son génie, fit les délices des moments libres que me laissaient les exercices de la retraite.
J'y puisai une pleine et entière confiance en celui pour qui j'allais travailler, et comme une assurance que sa main ne m’abandonnerait point. L’hypertrophie du foie que j’avais apportée d’Afrique.et dont j'avais ressenti les premières atteintes sur mer,. s’était rapidement développée en Europe, et depuis quelques mois je m'étais persuadé que ma mort était proche. Il me semblait maintenant que, grâce à beaucoup de prières, faites pour moi par des personnes qui croient que je puis être utile encore à la cause de Dieu, un sursis m'avait été octroyé. Je sortis de ma retraite « armé en guerre » il est vrai, mais aussi rendu prudent. ‘ à
26 juin. — Londres est un étrange monde. À part quelques rares jours, si vous sortez par un soleil brillant, vous n’êtes pas sûr de trouver votre chemin de Mount Street à Oxford Street, ou d’Oxford Street à Piccadilly. Un‘brouillard peut vous arrêter subitement, plus dense que le brouillard de l’Escaut, plus opaque que le chobar d’Afrique. Dans ce « London fog » tout jaune, et tout chargé de suie, vous respirez avec peine, vous ne voyez plus rien. C’est l'heure des gamins de Londres : pour un penny ou pour six pence (cela dépend des cas) ils vous conduiront, aveugle égaré, le long
DE LONDRES A QUÉBEC y 1401
bres : des maisons jusqu’à la limite de leur cercle d’opéfl ration. Soudain vous voilà planté à l'angle d'une celui rue. Votre conducteur a disparu, et son compère ance | vous criera poliment : « À penny, sir ». Et l’on vit r'tro- R dans ce monde brumeux, où le plus: grand comdont 1 merce du monde se pratique, où la plus fière nomer; + À blesse déploie lé faste le plus opulent, et où grouille puis la plus hideuse populace!
mort Sorti de la serre chaude du monde français de râce Cantorbéry et de Slough, je suis rentré dans l’étides quette toujours un peu glaciale du monde anglais. core Ces braves Anglais! Ils vous donneront le specoyé. tacle de toutes leurs grandeurs et la jouissance de l'est tout leur confortable, avec la même placidité que
les conservateurs de nos musées mettront à vous exhiber les richesses qui surabondent autour d’eux.
o. À En Angleterre, l’enthousiasme, ce trait d'union des un | cœurs, ne nage pas à fleur d’eau comme en France. otre S'il m’eût fallu venir en ces parages pour m’ani- Ox- | mer à la poursuite de la grande œuvre à laquelle la ous Providence a bien voulu m’associer, j'eusse mandde qué mon coup. À n’en croire que les hommes d'ici, que. | on ne tenterait pas le voyage d'Amérique.
rgé Les Anglais comprennent parfaitement le déyez vouement, mais dans une entreprise où tout est claies : rement calculé pour le succès, et à cette entreprise des nationale ou religieuse ils apporteront une réso- :
ong . lution et une ténacité indomptables.
Ceux qui se lancent à moins sont rares. De ces exceptions fut feu le brave Père Augustus Law, ancien lieutenant de marine, qui, devenu jésuite, évangélisa les côtes de Démerara, et vint mourir parmi nous victime de sa charité, aux débuts de l’aventureuse mission du Zambèze.
Son père, un vénérable vieillard, m’attendait dans ses appartements du palais de Hampton-Court, témoin des splendeurs de la cour de Charles I".
Il vit là d’une modeste pension, attachée, comme son habitation, aux charges élevées qu’il a remplies autrefois. L’ « honourable » William Towry Law porte assez bien ses quatre-vingt-quatre ans. C’est un homme éminemment sympathique, comme tous ceux qui ont souffert quelque chose pour une grande cause. Cette grande cause c'était celle de la foi; car lui-même est un converti, chancelier jadis de plusieurs collèges, petit-fils et arrière-petit-fils d’évêques anglicans, et ci-devant ministre protestant d'une riche cure. Quand il embrassa la foi catholique, il eut à sacrifier 25,000 francs de rente avec sa position, et à jeter sur le pavé ses neuf ou dix enfants, dont le plus cher à son cœur était cet Augustus Towry Law que j'eus le bonheur de connaître pendant quatorze mois. La conversation fut toute de souvenirs. Toutes les lettres, toute la vie du cher fils, tout ce qui le touche de loin ou de près est conservé là,
DE LONDRES A QUÉBEC 109 avec le culte du respect. Quand je parus devant lui, ce grand chrétien s'arrêta devant moi sans proférer une parole; puis, me dominant de sa haute stature, i: me mit ses deux mains sur les épaules, et me regardant jusque dans l'âme :
« Qu’avez-vous fait », me dit-il avec une douce gravité, pour retrouver le corps de mon fils? »
Je répondis : « Cloué, seul avec deux Frères malades, au centre des trois expéditions en péril, dès le premier bruit du danger, ne pouvant pas abandonner mon poste, n'ayant au reste ni wagon, ni moyens pour partir moi-même au secours des nôtres, j’achetai, au prix de 80 livres sterlings, les services du chasseur anglais Harry Grant, et le persuadai d’aller à la recherche de mes Frères, promettant de doubler cette somme s’il les sau-
vait. Il partit, et ne put franchir le fleuve Sabi,
à cause des crues m’été. Par la côte on organisa une autre caravane de sauvetage; celle-là aussi échoua. »
Il y eut un moment de silence; puis, le noble vieillard ajouta : « Et vous n’avez pas retrouvé le corps de mon enfant? » — « Non, lui répondis-je, Dieu ne nous a pas donné cette consolation. »
« Eh bien! reprit-il, avec un saint enthousiasme, au ciel je retrouverai mon fils, os de mes os, chair de ma chair; cela me suffit. »
Et, coupant court à cette émouvante scène, il
110 TROIS ANS DANS L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE essuya une grosse larme et, avec un héroïque sourire sur les lèvres, il me parla de tous les siens, jusqu’à ce que, arrivant au dernier de ses fils, son front se troubla. « Celui-là, dit-il, fut comblé des grâces d’en haut; il tomba! Et c’est pour Jui qu'Augüstus offrit sa vie! Celui-là aussi mourra catholique. »
Tel fut l’entretien que j’eus avec ce grand chré- tien. Pas une plainte, mais une entière confiance en Dieu! Quel exemple!
Nous dinâmes dans une des salles qu’habita jadis un Wolsley ou quelque autre héros du temps de Henri VIII ou d’Elisabeth. Après le diner, lady Law, sœur de l’ « honourable » W. Law, me conduisit voir les jardins et visiter les musées, toutes les splendeurs de ce palais de. Charles [*, de Charles IT, de Guillaume III, de la Reine Marie, de la Reine Anne, de Georges IIT..., tous ces lieux qui ont vu passer Catherine d'Aragon et après elle Anne Boleyn, Catherine Parr, Jane Grey et tant d’autres tristes célébrités de ces tristes temps.
Les peintures, les portraits sont de tous les grands maîtres de l’époque. Quel mélange hideux de la vertu et du vice! J’ai été révolté de voir la prostitution de l’art à la volupté couronnée. Celui qui veut garder son admiration entière pour nos peintres flamands ne doit pas aller les étudier dans
ce palais, témoin durant un siècle de ce nt Les Aévergaa een
10 juillet, — De retour à Londres, j'allai présenter mêés hommages à Son Eminence le cardinal Manning. L’illustre archevêque a daigné m’accorder une longue audience. Il m’a développé son plan « de couper l’Afrique en deux, par une ligne de civilisation, tirée depuis les bouches du Congo jus-. qu’à Zanzibar! J’admire sa très verte et très entreprenante Eminence ; mais, c'est là une œuvre de cinquante ans. Jusqu'ici, au Congo, je ne vois que des plantations de célibataires. Cela ne prend pas racine et pourrit sur place. Histoire de la colonisation portugaise !
À quand la vigoureuse et sûre marche er avant des colonisateurs du nord, Anglais et Hollandais ? Mais laissons cela. L'avenir parlera.
Entre temps, Son Eminence m’a gracieusement muni d’une lettre autographe aux évêques et arche-
vêques d'Amérique, recommandant à leur charité
l’œuvre du Zambèze! En ce moment cette lettre fera plus pour la civilisation et la religion que le fameux projet transafricain. Son Eminence, malgré son grand âge, a le pas encore assuré et la démarche majestueuse. Sa voix, sans être forte, est très claire, et sa parole pleine de calme et de précision. Je me retirai de l’audierce fort édifié. Je
me sentis rempli d’admiration et de reconnaissance envers Son Eminence le cardinal de Westminster et heureux d’avoir été reçu par cet illustre et saint prélat (1).
De Tseni-Tseni, il m'arrive de bonnes nouvelles. Les Pères sont invités à étendre leur action jusqu’au Bétchouana Land, sur les terres du roi Khama qui déclina nos services en 1879. Fervet opus : Je me hâte de quérir du pain en Amérique. Dieu nous le donnera.
14 juillet. — Quelques courses rapides s’imposaient encore avant mon départ. Dans l'intérêt des jeunes religieux destinés aux missions d'Afrique,
je me rendis à Hastings et à Little-Hampton.
Hastings est un modeste port, une jolie petite ville avec une grande plage, située sur le Pas-de- Calais. C’est là que Guillaume le Conquérant vainquit Harold, en l’an 1066. Je doute qu’il y ait là autre chose que la plage même qui rappelle la bataille où se joua le sort de l’Angleterre.
Les Jésuites de la province de Lyon se sont établis sur ces falaises, l’année de leur expulsion de France. Ils m'y reçurent avec cette charité, cette expansion et cette bonhomie qui charment et captivent, qui transforment ici un exil en un séjour de bonheur,
(1) Au moment de mettre sous presse, nous apprenons la mort de l'illustre cardinal de Westminster, survenue le 4 janvier 1892.
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DE LONDRES A QUÉBEC 113 Les novices de la Compagnie de Jésus s’y livrent à leurs exercices spirituels, à leurs travaux journaliers ; ils s’y forment à la vertu, aux travaux à venir, comme ils le feraient dans leur douce France. A voir leur simplicité, leur sérénité, leur gaîté, leur entrain, on ne se douterait point qu’on a là devant soi les fils des meilleures familles du midi, et que tous ces nobles jeunes gens sont des exilés, bannis de la patrie au nom de la Liberté, eux qui n’ont demandé qu’un droit, celui de servir Dieu et la patrie.
Je quittai ces bcas jeunes gens pour aller saluer leurs confrères à Little-Hampton. Le bord de la mer au sud de l’Angleterre est semé de cités commerçantes et de villes de bains très fréquentées. Exmouth et Dartmouth et beaucoup d’autres réunissent, comme Ostende, les avantages du commerce et du plaisir. La plupart de ces petits ports sont fort pittoresques; ce sont des criques formées à l'embouchure des torrents qui descendent des hauteurs de l’intérieur, et dont les bords escarpés encadrent les bassins naturels.
Je longeai le rivage de la mer et contemplai d’en haut la station balnéaire de Brighton, qui est le Spa, le Biarritz de la superbe Albion, comme les plages de Wight sont ses îles d'Hyères.
Un peu plus loin, j'ai reçu l'hospitalité à l’école apostolique de Little-Hampton où les Jésuites fran-
ee À ol ER 7 >
çais, exilés d'Amiens, abritent dans leur pauvre chaumière de Saint-Joseph’s house Sussex, une soixantaine de futurs apôtres. Le P. Barbelin et ses six ou sept compagnons y reçoivent les étrangers à une table riche seulement de charité; car ils partagent la pitance de leurs jeunes protégés. Ils épargnent sur leur propre nourriture et sur leurs vêtements de quoi nourrir le plus d'enfants possible. Dieu les aide! J’y reçus deux novices et un bon frère coadjuteur pour les missions du Zambèze.
Ils sont admirables, ces Pères français, remerciant Dieu de les avoir consolés de la douleur de l'inaction par les douceurs du repos religieux. « Dieu nous donne le temps de songer à nousmêmes, disent-ils, que son nom soit béni. »
Ils ont été reçus par les évêques anglais, mais à la condition de n’exercer aucun ministère en dehors de leurs maisons, et dans leurs maisons, seulement envers les parents venus de France pour visiter leurs fils.
15 juillet. — De Little-Hampton, je me dirigeai vers la splendide abbaye de Parkminster où j'ai été chartreux pendant quatre heures.
Les Chartreux de Grenoble ont bâti ce superbe monastère lors des lois d'expulsion, afin de trouver au besoin, dans la protestante Albion, un asile que
auvre une lin et stran- ; car tégés.
t sur nfants ces et -Zam-
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| ais à en de- S, Seue pour
lirigeai où j'ai
uperbe rouver ile que
DE LONDRES A QUÉBEC 115 la patrie française peut leur enlever d’un jour à l’autre.
La chartreuse de Parkminster, à Partridge Green au Sussex, est immense comme trois Tronchiennes successifs, blanche comme un ciel, et romano-byzantine comme le dixième siècle. Le parvis vous transporte au moyen âge. Un bon Frère de trente ans m'y a fait beaucoup de bien. Il m’a prêché la vanité du monde. Il a fait cela de son mieux. Il ne m'a pas dit son nom et je ne lui ai pas dit le mien. Qu'importe! Je lui ai demandé beaucoup de prières et il me les a promises. Après une mortification vivement sentie de mon amourpropre, j’ai reçu quelques jours après une généreuse aumûne pour nos pauvres Africains.
18 juillet. — Mais le jour de l’embarquement approchait. Il était temps de dépouiller la correspondance accumulée à Farm Street. Je m’y rendis et me retrouvai une fois de plus aux bords de la Tamise, aux bords stygiens de l’égout de Londres que dla rame de Caron aurait peine à remuer.
! ‘a hâte je mis ordre aux choses pressantes, me réservant de lire le reste des lettres et les longues relations d'Afrique, dans les loisirs dela traversée, à bord du « Circassian » qui devait m’emporier de Liverpool le 23 juillet. Je fis mes adieux aux vieux Pères denoire maison de Londres. Je les remerciai
avec effusion de leur généreuse et large hospitalité, et des nombreux services qu’ils m’avaient rendus pendant sept ans avec cette simplicité et cette ponctualité qui sont le cachet de la race saxonne.
Des bords brumeux de l’épaisse Tamise où l’atmosphère morale était en ce moment aussi pesante que les miasmes gazeux qu’elle charrie, je repris ma course vers le nord-ouest. Je voyageai nuit et jour, et serré en troisième classe entre deux matelots, j'atteignis Liverpool le 19.
Cette vaste métropole commerciale est bâtie au nord de l'estuaire de la Mersey, qui la sépare de
Birkenhead.
Ici on dirait « qu’il pleut » des bassins, « qu’il neige » des voiles, des vaisseaux et des steamers !
La ville est, comme toutes les grandes villes commerci=les d'Europe, un assemblage étonnant de quartiers pauvres infects, de nouvelles avenues très opulentes, et d'installations maritimes à la hauteur des besoins énormes du trafic moderne. Les jours sereins sont rares à Liverpool, et son humidité, ses pluies sont proverbiales. Au milieu de cette brume jaunâtre.(yellow fog) et de ces averses continuelles, on peut se figurer aisément ce que doit être dans cette cité le mouvement fiéyreux d’une population de près de 600,000 habitants : c’est à peu près comme une chasse à l’eau.
Liverpool compte 150,000 catholiques, la plu-
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part Irlandais. Ils sont pauvreset généreux comme partout ailleurs, et ils ont érigé de nombreuses et de très belles églises gothiques. Plusieurs paroisses sont desservies par des prêtres belges accourus sur la terre étrangère pour suppléer à la pénurie de prêtres.
Le collège Saint-François-Xavier, dirigé par les Pères de la Compagnie de Jésus, figure parmi les plus grandes maisons d'éducation de l'Angleterre. Il compte 700 garçons et... 1,300 filles! Ces dernières sont confiées aux soins d’une congrégation de Sœurs et d’un certain nombre d’institutrices laïques. Les Pères ont la haute direction et l’administration de cet immense département, depuis des années.
Imaginez-vous un système patriarcal comme celui-là, quelque part en France, ou dans notre bonne Belgique ! Quel « tolle » il y aurait! Mais, en Angleterre, on ne connaît pas la haineuse mesquinerie de l’irréligion.
Dans la splendide église Saint-François-Xavier d'un gothique fleuri à colonnes extraordinairement légères et sveltes, les Pères ont organisé dix congrégations pour toutes les classes de leur paroisse de 25,000 fidèles.
La piété de ces braves Irlandais est vraiment admirable. La fréquentation des sacrements «ns cette belle paroisse rappelle, disons mieux, égale
la ferveur des plus religieuses populations du Rhin ou de la Hollande. |
J’eus la consolation de leur adresser la parole le dimanche soir. Les missions d'Afrique et la propagation de la foi parmi les païens furent le thème de mon entretien. Voici un trait qui peint bien le peuple de la verte Erin.
Au sortir du sermon, une bonne femme irlandaise est venue me prier de daigner visiter sa maison. Je me suis rendu à son aimable invitation, et elle m'a offert, figurez-vous cela, un morceau de fromage de Chichester, une demi-bouteille de Bass’s-Ale, une chaise de bord pour la mer, et mon voyage en Amérique payé, y compris 27 fr. 50 de pourboire aux gens du service. C'était l’obole de la veuve!
Pour elle j'ai célébré neuf messes durant la traversée.
Dans cette même ville de Liverpool, je suis tombé entre les mains impitoyables d’un reporter.
L'insidieuse interview est tout à fait anglaise et encore plus américaine.
Mon Dieu! m’a-t-il écartelé, pendu aux colonnes de son journal !
Quelle figure y fait mon pauvre esprit!
Pour réfuter ce qu’il me fait dire, il me faudrait écrire un journal, un livre. Il me met l’Europe et l'Afrique à dos. Le roué qui exploite l'interview
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1e irlansa maiation, et ‘ceau de eille de mer, et compris à, C'était
urant la
je suis reporter. iglaise et
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avec un peu d’adresse, peut toujours, s’il est vendu à un système, arracher à la bonne foi surprise ou à la faiblesse des personrages qu’il tente, quelque mot, quelque phrase qui favorise ou ne condamne pas sou système. Faisant jour par jour la réclame au moyen «:3 adhésions ainsi exlorquées, il intimide ou trompe les uns et entraîne les autres; il réussit enfin à faire croire à une opinion, à un courant qui n'existe que dans son journal ou dont il est lui-même l’auteur.
C’est là une indigne manipulation de l’opinion publique, et quand il-s’agit d'amis politiques, c’est le coup de Jarnac.
J'ai dit un mot des œuvres des Jésuites à Liverpool. Leur activité s'étend à plusieurs centres encore, et l’action des autres ordres religieux n’est pas moins admi:able.
Les Pères de l’Oratoire, par exemple, exercent une immense influence sur le mouvement catholique dans le monde anglais. Les congrégations de religieuses surtout travaillent avec une activité et un succès au-dessus de tout éloge. Toutefois, ce fut longtemps une énigme pour moi comment il se fait que les Jésuites et d’autres ordres religieux n’ouvrent pas plus d’églises et ne fondent pas plus d'écoles et de collèges dans toute l'étendue des îles britanniques. La raisor, c’est la pauvreté des paroisses et l’éparpillement des populations catholi-
190 TROIS ANS DANS L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE ques, qui ont peine à soutenir leur clergé régulier, et leurs œuvres paroissiales.
Tandis que le clergé anglican (de la seule église établie) touche, sur les anciens biens des églises catholiques et sur la dîime encore existante, un revenu annuel de 181,250,000 francs, et que les traitements fixes des évêques anglicans varient de 50,000 à 375,000 francs (Cantorbéry) : le clergé catholique spolié ne possède plus aucun bien, et ne reçoit aucun traitement gouvernemental. On conçoit, dès lors, la gêne extrême des paroisses et des diocèses.
Aussi les évêques empêchent-ils les religieux d'ouvrir des églises et des écoles, sinon dans les endroits où ils acceptent charge d’âmes, en acceptant des paroisses.
Comme l'administration des cures et le soin régulier des paroisses ne sont pas conformes à nos règles, ainsi qu'aux constitutions d’autres ordres religieux, nous nous voyons, conjointement avec ces religieux, dans l’impossibilité de proportionner les écoles et les églises aux besoins de l'instruction et de la propagande.
Nous ne desservons que quelques paroisses déjà anciennes, remontant à l'intérim de la hiérarchie régulière, comme sont certaines églises d’Ecosse, et de rares paroisses dans l’Angleterre. C’est auprès de ces églises seulement que nous
ALE gulier,
> église églises te, un que les ‘lent de clergé len, et al. On
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soin réà nos ordres t avec ionner ruction
roisses la hiééglises eterre.
) nous
avons des écoles. Nos Pères de Farm-Street à Londres, n’ayant qu’une simple résidence, n’ont point d'école; ils ne peuvent pas administrer le baptême
sous condition aux nombreux protestants qu’ils
ramènent dans le giron de l'Eglise. Ils les adressent au clergé des paroisses.
La question des collèges présente à peu près les mêmes difficultés. Le soutien des séminaires épiscopaux et le recrutement des jeunes lévites semblent militer contre la fondation de nouveaux collèges, bien que les maisons d'éducation que nous avons actuellement fournissent une proportion très notable des jeunes gens qui se vouent-au sanctuaire.
Ah! si nous avions la faculté d'ouvrir en Angleterre, autant de collèges que les évêques nous ont octroyé la permission d’en ouvrir en Belgique; le protestantisme, Dieu aidant, s’userait plus rapidement. Mais, dans les circonstances présentes, nous ne pouvons que dans une mesure très restreinte, lui appliquer l’irrésistible levier d’une éducation foncièrement religieuse. Un jour viendra, sans doute, où nous aurons mérité d’entrer librement en lice sur cette terre d'Angleterre arrosée du sang de nos martyrs. D'ici là, les Pères anglais travaillent énergiquement où et comme ils peuvent. J'ai appris à les admirer : ce sont de dignes fils de la Compagnie et de l'Eglise.
: Les œuvres catholiques, fondées surtout dans ces dernières années, sont nombreuses et belles dans tous les centres où les fidèles se trouvent un veu en nombre. Le clergé séculier et le clergé résulier rivalisent de zèle pour les multiplier. Je veux : en toucher deux.
La première, qui m’a frappé et qui répond à un besoin urgent, est l'œuvre de la petite presse catholique. « The catholic’s penny library », comme son nom l'indique, s'efforce de répandre dans tous les rangs de la société, au prix très abordable de dix centimes, les livres de piété et de controverse les plus propres à nourrir les sentiments religieux des fidèles, et à propager la fai catholique parmi les masses. |
L'œuvre a son siège à Londres, au bureau de « la Catholic Truth society, 18 West Square, London $. E. ». Le comité dirigeant fait appel aux hommes de bonne volonté de tous les pays qui, pour une Cotisation minima d’une ivre sterling, “deviennent membres protecteurs.
Les fruits que cette œuvre produit sont immenses. Son action s’est promptement étendue sur tout le monde anglais dans les deux hémisphères.
L'autre œuvre date d'hier. C’est l’œuvre du sauvetage des infortunées dont la vertu est en danger. Le « Pall-Mall » a, ces jours derniers, jeté le cri d'alarme, et sa voix a littéralement soulevé l’indi-
ALE
dans belles ent un gé ré-
e veux :
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rmi les
gnation de l'opinion publique contre le trafic dont les Irlandaises sont l’objet dans les ports de l’ouest.
Les populations rurales de l'Irlande viennent en foule chercher de l’ouvrage en Angleterre; et c’est au débarcadère même que la traite se pratique sur une vaste échelle, et cela avec la connivence de la police. Des hommes établis au sommet du pouvoir se trouvent compromis; mais pas un catholique ne se rencontre parmi ces infâmés. Dieu en soit loué!
À ce mal immense, la charité est venue aussitôt opposer une digue et apporter un remède. Un comité de secours s’est organisé, et à la tête de ce comité se trouvent les prélats les plus illustres et les noms les plus respectés. Ce comité a fait appel aux dames charitables, et déjà l’inépuisable charité : catholique est à l’œuvre. Ces « dames de la Miséricorde », d’un nouveau genre, parcourent les ports et les villes, pénètrent dans les maisons opulentes et dans les réduits les plus cachés ; partout elles déjouent les plans des ignobles trafiquants ou retirent de leur infortune les malheureuses dont la bonne foi a été si indignement surprise.
Que la charité est ingénieusel Hèe est sublime dans son audace!
Je n’ai pu m'empêcher de signaler à l'attention du lecteur ces quelques considérations sur la vitalité catholique en Angleterre. Sur le continent, nous ne recevons guère que l'écho des conversions no-
toires qui, de distance en distance, viennent frapper l'opinion. Mais il y a un fait bien plus remarquable à observer. C’est que le préjugé protestant, naguère encore si prononcé contre les catholiques, perd de son opiniâtreté, non pas dans quelques classes de la société anglaise, mais à tous les degrés de la population, et sur toute l’étendue du pays. Et ce préjugé tombe précisément parce que le doute croît dans l’esprit des protestants à mesure que ceux-ci voient monter la vérité catholique. Le catholicisme a véritablement regagné droit de cité dans l'esprit public, le doute et l’hésitation ont remplacé les convictions protestantes, tandis que les sectes se multiplient de plus en plus. La conversion de l’Angleterre se fait donc graduellement et en bloc. Le protestantisme anglican glisse tout entier sur le plan incliné de Rome.
22 juillet. — L'heure du départ approchait. Je me rendis au bureau des bateaux transatlantiques de l’Allan-Line. Cette ligne, comme l’'Union- Line du sud, se fait gloire de n’avoir jamais perdu un navire dans sa longue “existence. Je fus reçu avec de grands égards par le personnel des bureaux: j'étais présenté par le recteur du « Saint-Francis Xavier’s College », qui est un: es grandes personnalités de Liverpool. Ce fut apparemment par gracieuseté pour lui que le chef de bureau m’assigna
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"apper quable guère erd de ses de de la Et ce doute *e que Le cae cité remue les ersion et en entier
it. Je iques Jnion- D erdu reçu eaux :
ancis s pert par signa
la première cabine d'honneur dans les « State rooms » tandis que, comme missionnaire, il me donna passage à demi-prix jusqu’à Québec.
La faveur d’avoir une cabine entière à ma disposition m'était on ne peut plus agréable. Elle me garantissait la consolation de pouvoir célébrer la sainte messe durant la traversée, ainsi que la facilité d'admettre chaque jour au Saint Sacrifice une dizaine &s fidèles. Sans ce bonheur, la vie sur l'océan me serait bien insupportable; le confort le plus luxueux ne peut consoler le prêtre de la privation de la messe.
Dans l’après-dinée, j’allai inspecter le « Circassian » qui complétait ses chargements au quai n° 3 des Alexandra Docks, et je rentrai dans la soirée.
Quelque habitué qu’on puisse être à la vie de voyage, le soir qui précède un départ pour un pays
lointain et tout à fait inconnu, ne laisse pas d’avoir
ses émotions. L'âme semble se secouer, et l’imagination se montant au diapason des circonstances, devient d’une mobilité extrême. Mélant les souvenirs du passé aux spectres de l'avenir, elle passe du pays natal aux contrées éloignées, elle vole de l’un à l’autre hémisphère avec la rapidité de l'éclair. Je n’échappai point à cet étrange malaise; mais, profitant de la surexcitation du moment, je comblai les lacunes de ma correspondance et fis une énorme
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besogne en peu d’heures. Une des dernières lettres que j'écrivis était adressée aux Pères de la mission du Zambèze. En repensant à leur pénible vie toute d'abandon à la bonté divine, j’eus honte de l’humaine prudence qui m'avait fait réserver quelque argent contre les éventualités du voyage. Je me rendis chez le caissier du Collège et fis un chèque sur Londres pour l'Afrique, ne me réservant que le prix du passage et quelque monnaie. -Ayant ainsi « brûlé mes vaisseaux »,-je me trouvai plus confiant dans le Seigneur pour qui j'allais travailler.
23 juillet. — L'air est calme, les vapeurs enveloppent l’immense ville; mais la Mersey est toute brillante des derniers reflets du jour. Il est à peu près sept heures. On amenait déjà les câbles quand arriva le dernier courrier qu’on attendait. Un paquet.de lettres m'est remis avec des journaux. A une dépêche urgente de ma famille, jé réponds par
un billet laconique : « Faites! Quant à moi, je pars : Dieu avant tout. — Dernière minute. Le bateau avance. Je vous envo.… ce mot au bout d’une gaffe. — N'ayez aucune crainte. Je ne mourrai point en Amérique. — Au revoir encore ici-bas. »
Nous avons quitté la brumeuse Albion, à la garde de Dieu. Une brise légère qui nous vient de la mer d'Irlande dégage l’ouest et semble pronostiquer