‹ Le Canada [microforme]Chapitre 13 sur 40 · LE · texte numérisé non relu

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pour le voyage toutes les chances d’un heureux début. Doucement balancé par les flots, je dormis toute la nuit d’un sommeil bienfaisant. Rien n’est réparateur comme le premier repos après les fatigues qui précèdent l’embarquement. Les Anglais ont un nom spécial pour le qualifier. Ils appellent cela : invigorating.

Lorsque, le 24, je m'’éveillai au point du jour,

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Le Circassian.

nous avions doublé Benmore Head et nous filions gaîment entre la côte d'Irlande et les rocs de : Sanda, de Cantyre et de Rathlin, ces jalons légendaires du pied des colosses quand de la: Chaussée des Géants, ils passaient aux Highlands de la nébuleuse Ecossé.

Je célébrai la sainte messe en face de.Movile, au milieu du grand Lough de Londonderry, en la verte Erin, au beau pays de William Dunn et de

128 TROIS ANS DANS L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE ses frères John et Harvey. Ces compagnons de collège ont fait du chemin depuis le temps où nous nous sommes dispersés ! L’aîné est gouverneur de

* Queen’s County en la terre natale, le second est un riche tea merchant en Chine et le cadet dirige un comptoir au Brésil. Tous trois sont restés Irlandais, c’est-à-dire catholiques convaincus.

Je célébrai la sainte messe avec beaucoup de dévotion, mais sans « aube », l’aube n’ayant été trouvée qu'après la messe. Je me demande ce que de saints évêques mêmes feraient, le cas échéant, si dans une cabine de vaisseau, l’autel étant dressé et les fidèles à genoux comme ils peuvent dans cette étroite chapelle, il ne manquait que l’aube !

Quoi qu’il en soit, nous eûmes la messe au début de notre course et nous fûmes heureux d’avoir bien commencé notre voyage.

Demain, grand’messe pour les Canadiens, grand’ messe à trois prêtres ! Nous avons l'aube, et le lavabo de ma cabine est transformé en autel! Les prêtres canadiens qui m'’assistent, viennent tout droit de la Propagande. Ils n’ont, eux, oublié que leur autel portatif et les facultés de l’ordinaire du port de sortie! Ils seront donc privés de la célébration du saint sacrifice durant la traversée. Ils m'envient mon bonheur d’être jésuite et missionnaire. Je leur répète : à quelque chose malheur est bon! Je m'étais au reste prudemment muni de

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toutes les autorisations pour l'exercice du saint ministère à bord.

Malheureusement je n’ai pu obtenir le grand salon pour la messe publique du dimanche. J’ai porté plainte aux directeurs de cette ligne anglocanadienne. En ces pays de bons sens, porter plainte sur une chose juste, c’est avoir gain de cause. Après moi donc, les missionnaires et les prêtres catholiques diront la sainte messe en public sur les lignes transatlantiques du Canada en Europe.

En partant de ce pays d'Irlande trop calomnié et trop plaint, le « Circassian » l’a salué de deux bombes à la dynamite, qui sont montées aussi haut qu’elles purent monter et ont éclaté au ciel de midi, en lançant des gerbes plus étincelantes que le soleil. J'avais assisté à Londres aux récentes explosions de dynamite au Trafalgar Square et je venais de constater les dévastations des dynamitards à la Tour de Londres.

Le salut fulminant du Circassian me parut quelque peu significatif dans les circonstances.

Dans le Canal du Nord, la mer fut très calme.

Quatre mouettes nous accompagnaient, blanches comme Albion, dolentes comme la triste Irlande. Bientôt les côtes de l’Ecosse et celles d’Erin pâlirent dans l’azur du ciel. Peu à peu le vent changea et les pics d’Inishtrahull et de Malin Head n’étaient

pas encore descendus sous l'horizon, que déjà la mer déferla et devint tout à fait houleuse.

Pendant ce temps mes compagnons étaient devenus moins turbulents. « Conticuere omnes, intentique ora tenebant ». Tous avaient le mal de mer et payaient à l’océan le tribut accoutumé.

Le temps devient froid et humide, détestable, le pont reste désert.

Pourtant, je puis célébrer la sainte messe tous les matins.

27 juillet. — Nous entrons dans un autre courant. La mer se calme, le soleil vient ranimer le burü et le pont se repeuple.

Au milieu de cette population qui émigre, je vois une chose qui me ronge le cœur d’envie et de dépit. Il y a parmi les passagers de seconde classe une troupe de jeunes filles de sept à douze ans, sous la conduite de deux dignes gouvernantes. Une riche dame anglaise envoie ces soixante-dix enfants à sa sœur au Canada. Ce sont des enfants ramassées dans les rues de Londres dès leur bas âge. Elevées avec soin en Angleterre, elles sont expédiées dans l'Amérique anglaise pour y être placées convenablement. Il va sans dire que parmi ces pauvres filles, bon nombre sont issues de parents catholiques; et toutes cependant vont être disséminées dans des familles protestantes. En effet, les

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dames protectrices et les deux « nurses » sont protestantes. Et dire que de cette manière des centaines d'enfants baptisés dans l’église catholique, sont entraînés chaque année vers l'erreur.

Cette pensée m'attriste d'autant plus que je me demande où sont les filles sauvées des rues de nos grandes villes et envoyées ainsi en lieu sûr, par nos bienfaitrices catholiques. Il est vrai que nous avons beaucoup de bonnes œuvres à soutenir. (1)

La société du salon de première classe est particulièrement distinguée. J’y remarquai tout d’abord un Canadien de Montréal, M. l’abbé P... l’ami du curé Labelle, et enthousiaste comme lui de l’émigration au Manitoba, nouvellement ouvert aux émigrants.

Il revenait émerveillé d’un premier voyage en France et en Italie, et il était accompagné d’un autre prêtre fort distingué, M. l’abbé D... du diocèse de Paris. Celui-ci faisait une course rapide au Niagara. Deux jeunes ecclésiastiques, l’un de Rimouski, l’autre de Québec complétaient notre cercle intime, où la conversation n'avait guère le temps de languir.

Ce furent ces Canadiens qui, pour épargner les dépenses au missionnaire, se chargèrent à mon insu

(4) La Société de protection et de délivrance de Salford a envoyé, le 21 septembre 1891, une cinquantaine d'enfants au Canada, pour être placés dans des familles catholiques. C'est un commencement.

de mes menues dépenses. Je ne le sus qu’au quart d'heure de Rabelais, quand je trouvai mon compte soldé chez le steward.

En route j'ai entendu des merveilles du Canada, du Dominion du Canada, comme disent les Français du nord.

Ce pays est à peu de chose près grand comme l’Europe. Celle-ci est estimée à 10,000,000 de kilomètres carrés, et la Puissance du Canada s'étend sur une superficie de 8,822,000 kilomètres carrés, l'île de Terre-Neuve non comprise. Terre-Neuve en mesure 110,000.

La confédération canadienne, dépendante de l'Angleterre, comprend le Bas-Canada ou Canada français (aujourd’hui la province de Québec), le Haut-Canada ou Canada anglais (aujourd’hui la province d’Ontario), le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse, le Manitoba, la colonie anglaise et toutes les régions situées au nord du 49° de latitude, à l’exception de la presqu'île d’Alaska, du Groenland et des îles de l'Océan Arctique.

Dans ce pays, le surintendant de l’Instruction publique, Gédéon-Ouimet, est le vingt-sixième survivant de trente-deux enfants de mêrnes père et mère. Une famille G... de Saint-Henri-de-Lanzon compte trente-six enfants d’un même mariage. Au village Sainte-Anne, il y a trois familles de vingt-et-un . enfants d’un même mariage.

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Le gouvernement accorde cent acres de terre à toute famille bénie de douze enfants, ei ie nombre de ces familles dépasse 1,200 dans la seule province de Québec.

Dans ce pays, le vingt-sixième est payé en dîme au curé. Un des deux jeunes abbés était le seizième survivant des vingt-et-un enfants de sa mère, et d’un père qui en avait encore eu cinq de sa seconde femme.

Mon brave abbé M. P..., lui, estune malheureuse exception, il est enfant unique de sa mère (il est vrai qu’il est né après la mort de son père); mais en revanche, il a l'esprit des trente-et-un qui auraient pu le suivre.

Le Canada est un pays de cocagne. Il y a là encore des gens qui se contentent de leur heureux sort, et qui pour la plupart ne reçoivent la gazetteque toutes les semaines etla poste aussi, quand il y a des lettres pour eux. Et il n’y a pas d'impôts là, et l’armée compte 409 hommes et une batterie A et une batterie B; et chaque soldat reçoit 5 francs par jcur de guerre; en ce pays étrange, il n’y a de policemen que dans les villes, et point de gardes-champêtres ni de gendarmes à cheval! Par contre il y a 25 pour 100 de douane ad valorem sur les livres qui ne sont pas classiques. Cela fait que les Canadiens restent bons, parce qu'ils lisent beaucoup moins ce qui se publie de malsain en

Europe! Aussi, à de rares exceptions près, les deux millions de catholiques vont-ils à la messe et tous les laïques font-ils leurs pâques.

Ce sont des choses si belles que je m'amuse à les écrire comme des naïvetés bien qu’elles mesemblent un peu trop belles. J’en dirai cependant plus long; mais avançons.

La mer resta houleuse, brumeuse, triste et froide. C'était comme en un jour de dégel. Les cordages, les voiles, les mâts, tout pleurait, et les malades avaient le nez tiré et les tempes serrées, pleines de sueur; — tout était lugubre.

Le 30 nous vimes des banquises glisser à l’horizon du côté de la côte du Labrador. A leur approche nous éprouvâmes un abaissement subit de la température, comme si des giboulées de mars nous étaient arrivées.

Un tceberg, un tout petit, nous passa à 200 mètres de distance. Il avait 150 mètres de long et environ 30 mètres au-dessus de l’eau.

Que de demi-francs il y eût eu là-dedans pour le fameux confiseur-glacier de notre âge d’or à Namur |

Et nous voici bien loin de Namur, dans le courant polaire; nous entrons dans le détroit de Belle-Isle.

Voilà Terre Neuve! Je regarde. Tout est plat, tout est brumeux ! Je songe à ces grands chiens de

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Terre-Neuve et à notre ami Armand V., qui, avant son mariage, en avait deux énormes. Terre-Neuve est une terre grande comme deux fois la Hollande et la Belgique réunies, peuplée de 200,000 Canadiens français et anglais, pêcheurs avant tout, et les rois du grand banc de Terre-Neuve. C’est la pécherie favorite des Etats-Unis, de l’Angleterre et de la France, une pomme de discorde pour l'avenir. La côte est basse, et ses stratifications se superposent par échelons comme des couches schisteuses, ou comme de gigantesques ardoises.

Le 31 nous avions passé les côtes du Labrador et de Terre-Neuve ; nous avions vu les peignes en pilotis rangés au bord de la mer pour y écumer les morses à marée haute. Nous perdions de vue le rivage et nous étions dans la pleine mer du golfe Saint-Laurent.

Nous passons l’île basse d’Anticosti, qu’un riche Américain convertit en un haras : immense de chevaux en liberté.

Les froids nous pincent encore un peu, et le 1* août nous entrons dans le majestueux Saint- Laurent, escortés d’un « shoal » de baleines et de morses, dont les brusques apparitions et les bouffées fumeuses animent la surface tranquiiie de l’eau.

Ce fut le 10 août 1534 que Jacques Cartier de Saint-Malo découvrit ce golfe et ce beau fleuve qu’il prit pour un bras de mer, tant il le trouva

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large. C’est lui qui les baptisa du glorieux nom de Saint-Laurent.

Le 3 août nous admirâmes la Gaspésie, « où

coule le Gaspé. »

La Gaspésie est l'immense presqu'île de la rive sud du Saint-Laurent.

C’est sur les bords de ce beau fleuve que vivent les descendants de ces colons français qui arrivèrent de Saint-Malo en 1534, avec l’intrépide Jacques Cartier, aux temps héroïques de François I. Ces hardis pionniers y vécurent avec les Récollets et les Jésuites qui débarquaient à la Pointe-aux-Pères. On y vit encore comme aux temps d’alors.

Les Canadiens sont les descendants des premiers.

colons ; on appelle Acadiens les habitants de la Nouvelle-Ecosse, qui fut.colonisée par les Canadiens dès 1598.

Les Français'se sont multipliés d’une manière étonnante sur ce sol rude mais fertile du Canada. Quand en 1759 le marquis de Montcalm, baron de Gabriac, mourut dans sa défaite sous les murs de Québec, il ne restait dans la colonie que cinquante à soixante mille Français. Or les Canadiens forment maintenant une population de 1,200,000 âmes, sans tenir compte des groupes nombreux d’émigrants établis dans les Etats-Unis. La population du Canada se double par ses naissances en 28 ans, et avec l’appoint de l'immigration en 20 ans !

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Outre les Canadiens et les Acadiens il y a dans le Dominion anglais environ 800,000 Irlandais, ce qui porte le total des fidèles de l'Amérique anglaise au chiffre de deux millions cent mille (1).

Il y a en outre à peu près deux millions de dissidents de toutes sectes. La population globale de cet immense territoire n’est donc que de quatre millions d'habitants. Ilest vrai que l’immigration vers le Manitoba, cette nouvelle Egypte, a commencé à prendre des proportions extraordinaires, et bientôt la population du pays va s’accroître rapidement encore.

Les mœurs des Canadiens ruraux français sont simples, morales, frugales, laborieuses et patriarcales.

L'ordre et la sécurité règnent sans déploiement de force publique dans ces heureuses campagnes : le curé y est presque tout, puis l’évêque et la reine.

Ça n'irait pas à nos libéraux,

Il ÿ a un point noir à l’horizon.

Le libéralisme, cet enfant gâté de la franc-maçônnerie, croît sous l'herbe, et les Canadiens ne me paraissent pas assez édifiés sur le danger qui peut les menacer.

Un Belge, feu le P. Huygens, mort à Québec en grand renom de sainteté, il y a quelques années,

(4) Stotistiques de 1890.

a osé élever la voix contre cet ennemi caché. La ville a rendu hommage à sa mémoire en se portant derrière son cercueil avec un empressement qui a étonné.

On conserve aussi à Québec le souvenir du P.Falleur, ce vénéré directeur des congrégations de cette ville, qui vient de finir à Tronchiennes en Belgique une longue carrière, pleine de travaux ét de mérites devant Dieu et devant les hommes.

Les villages pittoresques, pauvres d’abord, puis aisés, puis opulents bordent la-rivière. Chaque crique, chaque baie a le sien ; partout un clocheret un presbytère catholique tout blanc, tout propret. C’est le rivage de Flandre! L’immense fleuve a 30 lieues à son embouchure. A cent lieues en amont il en mesure environ 12; puis, 50 lieues plus loin, on distingue les deuxrives. Les deux rives se rapprochent alors, et la tête se fatigue, les yeux s’égarent à tourner du sud au nord pour admirer, ébahis, les Grands-Malades et Marche-les-Dames, Montaigle et Poilvache, Stolzenfels et Bingen, Montélimar et Orange : en un mot, le Rhin, la Meuse et le Rhône, mais larges comme le Pas-de- Calais. Par intervalles, des échappées de vue ouvrent des horizons lointains sur des vallées immenses.

J'ai cru voir en un jour nos plaines du Brabant et de Louvain, nos Flandres de Deinze et de Gavres,

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et nos campagnes de Géronsart; les bords de la Meuse au Limbourg, et les rives sauvages du Vaal en Afrique.

Toute la rive droite du Saint-Laurent est riche en verdure, en vues pittoresques et en sites à surprises.

A midi, nous voici par un soleil presque méri-

Carte de l'Ile d'Orléans.

dional, sous un ciel d’or. sur une eau d’émeraude, en face de l’île d'Orléans. Elle est longue de six lieues, noblement assise dans ses belles eaux, verte et fraîche d’un vert à faire pleurer des vaches | Métairies bretonnes, paysage flamand !

Nous passons à pleine vapeur. Nous arrivons, après une course d'une heure, à la pointe de Sainte- Pétronille. C’est ici que le Canada prit naissance. Nous voyons à notre droite la cataracte appelée le

Sault-de-Montmorency, haute de 300 pieds, large comme le Gave.

Non loin de là on voit flotter sur des chalets suisses le drapeau fleurdelisé, souvenir des temps de gloire d'Henri IV et de Louis XIII, où le Canada fut conquis, et des temps de honte de Louis XV où le Canada fut perdu.

Le Canadien a le culte du souvenir : s’il aime la France, c’est la vieille France qu’il aime en elle, la France chevaleresque et catholique.

On se tourne alors vers l’orient, et là paraissent, dans la magie de la nature, les deux tours de l’église de Beau-Port, parage que Jacques Cartier appelle « Belle-Terre avec belle afourque d’eau ». À gauche la pointe pittoresque de Lévis et entre deux, Québec la Belle, surmontée de sa fière citadelle, flanquée de son imposante cathédrale, de ses magnifiques monuments, de ses vingt tours, de ses centaines de mâts de navires.

Je ne me rappelle pas de grandes cités dont la première vue, m’ait paru aussi grandiose et à la fois aussi consolante que celle de Québec.

Le cap de Bonne-Espérance, Lisbonne, Alger, Marseille, Malaga, Mexico n’en approchent pas. Ce sont des merveilles, mais à des points de vue divers, de la nature, du commerce ou de l’histoire. Québec réunit tous ces attraits à un degré supé- ‘rieur. | |

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