‹ Le Canada [microforme]Chapitre 23 sur 40 · SON · texte numérisé non relu

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le wagon. Il n'avait pas voulu se laisser conduire par les Anglais. Ceux-ci disaient qu'il avait le cerveau dérangé. De Sadeleer attendit dix-sept jours encore. Enfin le P. Wehl arriva avec l’escorte de Gouddou, bien portant, vêtu à neuf par les généreux Anglais, mais exalté au possible.

Nous n'avons rien pu savoir de certain sur les dangers de mort qu’il aurait courus, d’après ce qu'il disait, dela part des Machounas. Les Anglais et Grant n’ont rien entendu de pareil. — Que le pauvre égaré ait rencontré des difficultés sans nombre, cela se comprend. Il a dû enduer d’incroyables privations. J’ai appris des noirs, qu’on l’avait rencontré presque nu, et mourant de faim, à trois journées de Gouddou à l’ouest du Sabi. Grant, que de Gobulawayo j'avais expédié au secours des nôtres, a récompensé l’Enduna de la place. D'après son propre récit, le Père passa beaucoup de nuits sur les arbres pour se soustraire à la dent des bêtes; ensuite, trop faible pour y monter, il se tint sur les plateaux découverts, puis enfin, au milieu des hautes herbes, le plein air étant devenu trop froid. Il a dit au F. De Sadeleer qu’il n’avait pas passé le Sabi ; — d’autres fois il assurait l’avoir passé et avoir perdu dans un gué une de ses bottes qu’il portait à la main. Visiblement il divaguait, — il avait le cerveau dérangé par les émotions de sa cruelle posi-

tion. Ceci est d’ailleurs conforme à l’impression qu’il

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avait produite sur les Cafres de Gouddou. Ces sauvages rapportèrent à MM. Thompson et Blockley que le pauvre Père montrait la terre, et répétait : « Gobulawayo » ; puis déclamait, pérorait sans relâche, avec force gesticulations dans une langue inconnue. J'imagine qu’il a éprouvé et suivi l’impulsion de tous les égarés. Quand un homme se perd seul dans ces immenses solitudes, dès qu'il se voit dérouté, il se trouble, il se précipite droit devant lui; puis, après une heure de marcle, il s’arrête soudain, regarde, se retourne dans toutes les directions, et à la fin se met à courir de toutes ses forces jusqu’à ce qu’il s’asseye de lassitude. La nuit vient alors et il n’y a plus pour lui moyen de se retrouver, s’il n’a pas l’idée ou le sens voulu pour déterminer sa route par les étoiles, s’il n’a pas une volonté énergique pour imposer silence à ses terreurs et suivre le conseil de sa raison. C’est ce que j'ai éprouvé deux fois moi-même, une fois près de Cradock, une autre fois dans les forêts du Gokwé et du Makloutsi, au pays des lions. Le F. Devylder s’égara une fois aussi et dans sa course furibonde il's’était dirigé tout juste en sens contraire. Au coucher du soleil.il vit qu’il s'était trompé, reprit su course en se retournant, et retomba sur le wagon. Grâce aux bons soins du F. De Sadeleer et à sa délicate cuisine, nos chers malades, Wehl et Hedley, se remirent à vue d'œil. Le saint Sacrifice de la messe fut célébré pour le repos de l'âme du P. Law et nos

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Frères se retrempèrent aux divines consolations de l'Eucharistie, bonheur dont ils n’avaient plus joui depuis longtemps.

Entre-temps les vivres commencaient à manquer, le calicot et les couvertures pour en acheter, s’épuisaient rapidement. Il n’y avait d’ailleurs pas moyen de rester là. Le P. Wehl était indécis. Tantôt il voulait aller en wagon à Sofala, tantôt retourner à pied à Gobulawayo. Les deux choses étaient également impossibles et le F. De Sadeleer, voyant l’état mental du Père, prit énergiquement sur lui-même toutes les responsabilités. Lui et le F. Hedley décidèrent que De Sadeleer partirait à pied pour Sofala afin d’y acheter les vivres et les provisions nécessaires pour opérer le retour à Gobulawayo.

Au moment du départ le P. Wehl éventa le secret et prétendit l'accompagner à Sofala, ne voulant pasêtre « abandonné une seconde fois » disait-il. Il partit en effet avec le F. De Sadeleer, entreprenant une longue et pénible route à travers d'innombrables rizières, des marais immenses et des montagnes presque inaccessibles.

Voyage de Sofala. — Mort du P. Well.

Ses funérailles.

En route la chaleur fut excessive, surtout dans les rizières et dans les marais remplis de poissons putré-

228 TROIS ANS DANS L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE fiés qui exhalaient une odeur âcre et fétide. Ce fut alors, surtout dans les derniers jours de la route, que le P. Wehl ressentit les atteintes de la fièvre et qu’il donna des signes manifestes d’aliénation mentale, Il se dressait de toute sa taille athlétique et préchait aux sauvages d’une voix tonnante, en latin et en allemand. Il reprochait au F. De Sadeleer sa lenteur, disant qu’il faisait fausse route. Un jour, il s’éloigna tout seul et prétendit passer au milieu d’un vaste marais. Le Frère et les hommes durent le débourber et l'emmener de force. Depuis ce moment, il considéra son compagnon comme un ennemi; il ne voulut plus ni manger ni rester avec lui, ce qui navrait le cœur du fidèle garcon. Bientôt il refusa toute nourriture et enfin il se joignit à deux mulâtres portugais avec lesquels il entra à Sofala, au pas de course, le soir du 9 au 10 maï, au moment où le Frère, qui le surveillait, y arrivait après lui.

La journée avait été accablante et le Père était hors de lui-même. Il avait la tête en feu. Sur-le-champ il se mit à haranguer les Portugais accourus en foule autour des étrangers. Il prêchait en latin en criant à tue-tête, et les Sofalais le regardaient avec pitié. Le capitaine qui commandait le fort, leseñor d'Almeida accourut avec le maire et s’approcha de nos deux hommes. Voyant le triste état du Père, le capitaine le déroba aux empressements bienveillants de la population et conduisit nos hommes dans sa propre maison

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MONTRÉAL 229 oùfil prit tous les soins imaginables du malade. La nuit le P. Wehl se mit à crier à gorge déployée, proférant sans suite des mots allemands, latins, portugais et matabélés. La matinée suivante fut meilleure. Il fit une promenade ; mais dans l’après-diner, comme il était occupé à acheter des effets à l’unique comptoir de Sofala, il eut une syncope effrayante. On le porta chez le commandant. Le soir, la fièvre et les transports au cerveau revinrent plus violents. Par un bonheur providentiel, un prêtre catholique venait juste d'entrer dans le port, dans la tournée annuelle qu'il accomplissait pour administrer le baptême et le mariage aux fidèles de la côte. Le prêtre lui donna l’absolution générale et l’extrême-onction, et le lendemain, vers quatre heures de l’après-midi, notre bien-aimé P. Wehl rendit l’âme dans une dernière et effrayante crise. Le transport au cerveau, suite de ses longues angoisses et des fortes chaleurs du dernier voyage, lui donna la mort. Les funérailles eurent lieu le 13 mai 1881. Toute la garnison portugaise fut sous les armês sur le bord de la mer. Huit soldats portaient le cercueil recouvert de drap noir et des ornements sacerdotaux. Les salves de mousqueterie furent tirées en l'honneur du missionnaire étranger. Le capitaine luimême conduisit le deuil, tandis que ie bon prêtre, ancien élève des Jésuites de Lisbonne, sanglotait en récitant les prières liturgiques. Toute la ville suivit le cortège, protestants, catholiques et païens. Une pierre

fut élevée au cimetière catholique par les soins et aux frais du gouvernement portugais. — Nul ne voulut accepter quoi que ce fût pour les services rendus. Le capitaine Manoël d’Almeida Coëlho, le maire et le bon prêtre demandèrent comme souvenir la relique de saint François-Xavier, une croix et une médaille, qui avaient appartenu au vénéré défunt. Le F. De Sadeleer regretta plus tard de n’avoir pas conservé ces reliques pour les parents du P. Charles Wehl.

Une grande bonté, une assiduité exemplaire à l'étude des langues et une exactitude particulière aux exercices religieux et à la prière faisaient du P. Wehl un prêtre modèle. Que ma mort puisse être semblable à sa mort et à celle de ses trois vénérés prédécesseurs : les. PP. Karl Fuchs, Joseph Terürde et Augustus Towry-Law. Ils ont donné leur vie pour Jésus- Christ.

Le 14 mai, le F. De Sadeleer, ayant acheté, en se servant du français, de l'anglais et du portugais, tout ce qu’il pouvait payer, reprit le chemin du wagon qu’il atteignit heureusement au commencement de juin, le 5, dans l’après-dîner.

Le retour.

Je laisse à penser quels durent être les sentiments mêlés de joie et de douleur qui assaillirent le bon F. Hedley, quand il vit revenir, mais seul, son bon

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F. De Sadeleer. Ils se mirent à prier; c’est tout ce qu'ils pouvaient faire.

Les pluies venaient de cesser et le froid arrivait. Partir à pied vers Sofala, pour le F. Hedley, était chose impossible et le wagon ne pouvait aider. Il fut décidé qu’on retournerait à Gobulawayo, non à pied, chose impossible aussi, mais en wagon, et cela, dès que les routes défoncées seraient séchées. Entre temps, voyant les populations voisines bien disposées, le F. De Sadeleer et Cape-Corps se mirent en chasse. Un matin, dans les eaux limpides d’une ravine, le petit Hottentot surprit un hippopotame énorme et le tua. Un buffle eut le même sort. Le F. De Sadeleer en abattit deux à quelques jours de là; mais l’un de ceux-ci lui donna la chasse à lui-même. Il eut le temps de grimper le long d’un rocher et dese percher là-dessus jusqu’à ce que la bête succombäât par la perte de son sang. Des zèbres, des qwagas, des antilopes vinrent tour à tour garnir la table du maitre d'hôtel, le F. Hedley. On donne le nom de zèbre, à l’animal de l'espèce qui est rayé de bandes noires sur tout le corps, celui de qwaga au zèbre qui n’a point de raies sur les pattes. Les sauvages bénissaient de leur côté ces hommes blancs qui gagnaient leur cœur en remplissant leur estomac.

Des messages avaient été expédiés au roi avec des présents, pour demander « la route. » Comme le roi tâchait de temporiser, le Frère lui fit dire par l’'Enduna

du kraal voisin que si dans dix jours, le 28 juillet, les guides demandés n'arrivaient pas, ils partiraient sans guides pour le roi des Amandébélés, le puissant Lobengula. Les guides n’arrivèrent pas, et le matin du 28 juillet, les deux Frères, Cape-Corps et le fidèle Zambeez attelèrent les treize bœufs qui leur restaient, prirent un copieux repas, emballèrent le peu de choses qu’ils avaient, et fouettant leur attelage, ils se dirigèrent vers le col où ils avaient d’abord abandonné le wagon; car le F. De Sadeleer avec les gens du roi, avait rapproché le wagon d’une centaine de milles du kraal d’'Umzila. La chasse ne fut pas aussi abondante en route, qu’autour du quartier d'hiver. Cependant on tua encore de quoi vivre.

Ils abattirent deux rhinocéros, l’un à deux ou plutôt trois cornes blanches, l’autre à une corne noire.

Le rhinocéros blanc est devenu rare. Le gouvernement anglais a promis 10,000 livres sterling à qui en apportera un à Londres. Jemmisson, l’an dernier, a importé en Europe une tête de rhinocéros blanc, la première qui soit en Angleterre. On tua bon nombre de rooïbocks, hartebiest, blessbocks et waterhocks. On n’en tua pas de toutes les espèces; car il y a environ soixante-dix variétés de ces magnifiques antilopes. Moi-même, je n’en ai vu que huit espèces en liberté.

Par une providence spéciale toutes les populations Machounas, qui à l’arrivée, s'étaient montrées si hos-

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let, tiles, Amalanga le brigand des jours, et Hamba Bousient soukou le maraudeur des nuits, rivalisèrent euxsant mêmes de prévenances envers nos hommes au retour. atin Le timor Domini, la crainte de Lobengula et d'Umzila dèle avait été l’/nitium sapientie.

ent, De kraal en kraal, les jeunes gens venaient cette de fois s’offrir pour rouvrir ou frayer la route, eten vingt- : ls se cinq jours on parvint sain et sauf, au lieu où le wagon mné avait été abandonné, et où le P. Wehl avait disparu roi, l’année d'avant. Là, ils revirent les ossements du dess du trier du P. Law, le fameux « Lightning » qui faisait bon- jusqu’à un quart de lieue à l’heure et que son maître Ce- avait acheté vingt-cinq livres sterling! Dans la boue d’un ruisseau, on ramassa la selle rongée par les utôt hyènes et les chacals. Les lions s'étaient contentés de

la chair du bucéphale catholique. E

Noshommes contemplèrentavec émotion les trappes où le « front ox » avait péri el où le F. De Sadeleer avait failli mourir, enterré vif. Après un séjour suffisant pour déterrer les cartouches et le plomb, ils continuèrent leur chemin, de jour en jour moins difficile parce qu’ils retrouvaient leurs anciennes ornières. :s tournèrent autour de la ville de Sèbumbum, au sud de Umtigéza et allèrent passer le Sabi au gué de l’année précédente.

Ils entraient en pays ami. Leur route allait désormais traverser le territoire de Lobengula. Aussi débouchèrent-ils alors la dernière bouteille sauvée par

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