‹ Le Canada [microforme]Chapitre 31 sur 40 · PEL · texte numérisé non relu

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Dans trois cents ans, le monde qu’ils produisent sera comme le monde géologique, une énigme de plus jetée en proie à la curiosité des savants. Tout ce qu’on en dira sera vrai et sera faux.

A Cleveland les Jésuites allemands ont une maison située dans le quartier ouvrier. Ils desservent une des vingt-six paroisses de la cité et dans leurs écoles ils réunissent plus de huit cents enfants. Ils viennent d'ouvrir même un collège d’humanités.

Cleveland, grande ville manufacturière et commerciale, contient des émigrants de toutes les nations de l’Europe, moins les Russes, les Espagnols et les Portugais. Ces trois nations en effet, possédant, l’une les régions immenses de l’Asie septentrionale, et les deux autres de nombreuses colonies, ne jettent guère l’excès de leur population sur l’Amérique du Nord (1). Les Allemands forment la grande masse des émigrants, avec les Irlandais. Il ÿ a sept paroisses allemandes dans la ville même. Il y a aussi une paroisse de catholiques hollandais bien fervents.

Les Pères allemands me reçurent avec une cordialité pleine de simplicité et de fraternité, le véritable esprit de la Compagnie. Oh! qu’il fait

bon entrer dans les maisons de ces généreux exilés.

(1) Ce n’est que depuis l'été de l’année 1891 que quelques milliers de Portugais ont pris la route des Etats-Unis.

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« Nihil enim ita blandum et amabile, ut candidum et apertum, et cui securus te credas ingenium ! » J'étais malade en arrivant. Je fus heureux de me trouver « chez moi ».

14 septembre. — Me sentant un peu mieux et le foie me laissant quelque répit, je me rendis, accompagné du Père supérieur, à la résidence épiscopale. Sa Grandeur Monseigneur Gilmour était à Rome. En son absence je fus reçu avec beaucoup de bonté par le vicaire général, Monseigneur Boff, et avec son autorisation j’allai préparer à la hâte quelque ouvrage. Le soir même je prêchai aux Allemands de notre paroisse de l’Assomption, et donnai une conférence aux Hollandais, au cercle catholique de l'excellent M. Westerholt.

Ce me fut une agréable surprise de tomber, au cœur de ce monde américain, sur un auditoire néerlandais, et ce fut une )onne aubaine aussi pour ces Bataves d’entendre, de la bouche d’un missionnaire belge, des nouvelles toutes fraîches de leurs frères de l'Afrique australe, de.ces Boërs dont les noms sont les leurs, et dont la vie est encore celle de la mère-patrie. Ils ne me laissèrent lever la séance que vers onze heures du soir.

Je fus attendu le lendemain à la salle académique du séminaire, où je fis aux jeunes lévites du diocèse un tableau animé de la vie du missionnaire

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288 TROIS ANS DANS L’AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE parmi les sauvages de l’Afrique. Le feu sacré s'empara de cette ardente jeunesse; plusieurs voulurent dare dare partir ni plus ni moins pour les missions |

Les Ursulines de l’avenue Euclide avaient réuni dans la grande salle de leur beau pensionnat l'élite des dames de la ville, et toutes leurs élèves, pour entendre quelques nouvelles des missions lointaines. Je leur racontai le grand bien opéré dans l'Afrique australe par les religieuses dominicaines et par les dames du couvent de Grahamstown. Je leur montrai comment le zèle patient de ces religieuses prépare les voies à l’apostolat parmi les colons protestants, par les exemples de vertu et de religion que leurs élèves rapportent dans leurs familles et font rayonner de là sur toutes les colonies. L’anecdote suivante tirée non pas de la vie des missions d'Afrique, mais de l’histoire de l'Amérique même, fit grand plaisir.

« Vers l’an 1639, leur dis-je, les premières Ursulines abordèrent au Canada avec les premiers Jésuites, et les deux communautés se fixèrent au centre de la colonie française, dans la ville de Québec. En ces temps-là on ne trouvait dans les jeunes colonies que les ressources qu’on apportait de l’Europe ou qu’on savait se ménager soi-même. Les nouveaux arrivants devaient s’entr'aider. Les Jésuites veillèrent donc aux besoins

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spirituels des Sœurs, et les Ursulines cuisaient chaque jour onze pains pour la maison des Pères Jésuites. La chose marcha ainsi durant cent trente ans à peu près, quand vint l’heure de la douloureuse épreuve. La compagnie de Jésus fut supprimée, et les Pères quittèrent leurs belles et laborieuses missions du Canada. Un seul Frère coadjuteur resta dans la maison de Québec, apparemment commis à la garde des propriétés non confisquées, mais séquestrées d’après les lois anglaises alors existantes. Le bon Frère coadjuteur continua de recevoir chaque jour les pains accoutumés, et, n'ayant pas ses Pères à servir, il nourrissait à leur place dix pauvres qui lui représentaient sa chère communauté. Ainsi la fin du siècle arriva. En l’an 1800 ce « serviteur bon et fidèle » alla recevoir au ciel la récompense de ses longs services, et les onze pains cessèrent d'arriver au vieux collège de la Compagnie de Jésus.

Quarante ans passèrent ; au bout de ce temps, la Providence, qui dispose tout avec force et douceur, ram2na les Pères de la Compagnie rétablie, dans cette terre canadienne si longtemps arrosée des sueurs et du sang de leurs devanclers,.

Un beau jour trois Pères rentrèrent donc à Québec et allèrent occuper une pauvre maison près de

leur vieux et vénérable collège, Or, le lendemain matin, quand sonna l’heure du déjeuner, les pains traditionnels avaient reparu sur la table de la commurauté, et ce jour-là, les Pères Jésuites reprenaient leurs fonctions spirituelles auprès des Sœurs Ursulines. Depuis lors, la vieille tradition reprise n’a pas été interrompue, et, à la table hospitalière des Pères de Québec, j'ai mangé « des onze pains des Ursulines ». Vraiment ! l’amitié, quand la religion la consacre, est immortelle comme la charité!

16 Septembre. — Temps superbe. Le beau lac est calme et uni comme une glace. Au loin les vaisseaux le sillonnent en silence comme des oiseaux qui émigrent par un ciel serein. Dans la fraîche matinée je prends la ligne qui le longe, et m'en vais, me dirigeant vers l’ouest, faire à nos Pères allemands de Toledo, une très courte visite. On parcourt cette route de 182 kilomètres en trois heures. La réception fut pleine de charité. Ces exilés m’attendaient. Les Pères Fuchs, Terôrde, Wehl, Vesteneck et beaucoup d’autres de leurs confrères d'Allemagne avaient déjà succombé dans nos missions d'Afrique ; les Pères de Toledo désiraient vivement entendre le récit de leurs travaux et de leur sainte mort. Je satisfis leur pieux désir, et la soirée se passa tout entière à rappeler

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les hauts faits de ces héros de l’apostolat. Nous réglâmes une série de conférences et de sermons de charité pour le mois d'octobre, et le 17 au matin, je repris la route de Buffalo.

Du 17 au 30 septembre.

Clergyman-Tickét. — Le rivage de l’Erié. — Buffalo. — Tutt's liver Pills. — La réclame américaine. — Je reviens au Niagara. — Etude géodésique et physique du Niagara. — La rivière Niagara. — Les cataractes. — Les chutes Victoria du Zambèze. — Pont du Niagara. — Loretto House. — Toronto. — Un train d'émigrants. — Ottawa. — Le palais de glace. — Montréal. — Vers le Michigan.

Dan$ le Dominion Anglais, et sur les lignes des Etats-Unis qui bordent le Canada, les administrations des chemins de fer et des bateaux à vapeur accordent aux prêtres, aux religieux et aux religleuses, aux instituteurs et aux institutrices, à {ous ceuæ qui se consacrent à l’éducation intellectuelle ou morale du peuple une réduction de 50 pour cent sur les billets de première classe. A cet effet les administrations délivrent aux intéressés une attestation à présenter au guichet et au contrôle, et valable sur tous les trains et bateaux, de janvier à janvier. Quoique étranger j'ai bénéficié du privi-

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lège, et muni de mon « clergyman ticket » je me suis confortablement installé dans les magnifiques voitures-palais de la « Lake shore line ». Riante est la route le long du frais rivage de l’Erié aux eaux verdâtres. La côte est agréablement ondulée. La campagne ressemble tantôt à celle de nos côtes de Flandre, tantôt à celle du Bordelais. Ici, les riches vignobles cachent leurs grappes noires sous le pampre brunissant ; là, les champs étalent leurs groupes sans fin de meules de grain. Les villes succèdent aux villages. Tout respire la prospérité etla paix. Quoique les lacs Erié et Michigan soient à la même latitude que Bordeaux et Toulouse, la saison y est beaucoup plus avancée à cette époque de l’année que dans le sud de la France. Partout l’érable à ses derniers jours revêt ses teintes méiancoliques. Quelle merveille de couleurs sur la palette de l’automne américain!

Une réception enthousiaste me fut faite à Buffalo. Bien que je n'eusse été absent que quelques jours, ces jours avaient paru longs à la communauté. C’est que parmi les Pères allemands il règne un grand esprit de famille, et l'éloignement où ils se trouvent les uns des autres depuis la dispersion de la Province par l'application des « Lois de mai », ne fait qu’aviver la charité qu’ils ont les uns pour les autres. Il fallut reprendre la série des événements survenus en Afrique. Il fallut raconter au

long la vie et la mort des missionnaires allemands du Zambèze.

Le Révérend Père Recteur eut grand plaisir à me remettre une somme assez ronde pour ces missions lointaines. C'était le produit des aumônes apportées par les ouvriers allemands durant mon absence.

Le Frère infirmier, de son côté, s’empressa de m'apporter un remède contre le mal de foie. C’étaient les fameuses « Tutt’s Liver pills » qui se fabriquent vis-à-vis du collège Canisius dans un établissement immense où trois cents ouvriers (sic) confectionnent ces pilules à la machine. Il y en a là pour guérir tous les foies du monde. Dommage que je me trouvasse déjà rétabli par le docteur Cronyn, car les « Tutt’s pills » sont infaillibles, d’après la réclame. |

A propos de réclames, annoncez ce que vous voulez en Amérique, donnez dix mille dollars à la publication, et vous êtes sûr de réaliser un bénéfice énorme. Voiciun spécimen de réclame américaine, extrait textuellement de l’ « Etendard de Montréal ».

« Auæ portes du tombeau. »

« C’est un triste spectacle que de voir l’état où se trouvait M. Devreaux d'Yona, Michigan.

Voici ce qu’il dit : « Mes reins étaient paralysés et je souffrais horriblement. Mes jambes étaient aussi

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grosses que mOn corps, et mon corps aussi gros qu’un tonneau | J'avais été condamné par les médecins les plus éminents. Enfin je fis l’essai du « Kidney Worth ». Dans l’espace de quatre ou cinq jours il se fit un changement. Dans une dizaine de jours j'étais sur pied, et aujourd’hui je suis parfaite nent rétabli. C’est certainement un miracle. Tous les pharmaciens vendent le Kidney Worth en liquide ou en poudre. »

Il y a quelques jours un agent se présenta au couvent des Pères Carmes sur le Niagara. Il dit au Père commissarius : « Monsieur, donnez-moi trois mille dollars pour faire la réclame de votre Eau de Mélisse des Carmes, et je vous garantis deux mille dollars de bénéfice annuel, et de plus, le remboursement de vos truis mille dollars dans trois ans. »

Sile Révérend Père commissarius avait accepté, les placards se trouveraient à tous les coins de rue, à toutes les stations, églises et murs inoccupés, dans tous les journaux des Etats, sur tous les milliers de bateaux à vapeur, chez tous les pharmaciens,etc., tout le long des chemins de fer, sur les arbres, les haies, les poteaux voyants, sur le pavé de tous les trottoirs, sur toutes les marches des escaliers du chemin de fer aérien de New-York. C’est la rage de la réclame, et c’est un des cachets du monde américain.

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Le lendemain, 18 septembre, je reprends le train du Canada. Je me laisse induire en erreur par les Pères : au lieu d’arriver à sept heures sur la rive nord du Niagara, je me trouve encore à huit heures dans la gare du Centre à Buffalo, et à neuf seulement sur la rive sud, vis-à-vis des cataractes. J’eus le plaisir de payer 12 fr. 50 pour me passer en calèche par-dessus le fleuve. Le spectacle valait 12 fr. 50. Du milieu du long pont où je me fis arrêter par l’automédon, j’admiraile Niagara grondant sur les effrayants rapides dans lesquels périt le téméraire Webb (1), et contemplai l’ensemble des trois grandes chutes. Cette fois je m'’efforçai d'élever mon admiration à la hauteur de la renommée | J'évoquai les mânes &2 Chateaubriand; je mendiai une étincelle de son enthousiasme! Pas possible ! je restai froid. Le Niagara n’est que joli, beau si vous le voulez ! Mais, Ô mon Zambèzel Ô chutes Victoria, la palme du sublime vous appartient.

C'est le moment de faire une étude plus complète des cataractes du Niagara et des phases géolopiques par lesquelles ces cataractes ont passé.

(1) Le 24 juillet 1883, le capitaine Webb entreprit de passer à la nage les rapides du fleuve, en aval du tourbillon. 1l fut suffoqué incontinent par la pression des eaux, et rejeté à deux kilomètres plus bas, à l’état de cadavre.

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La rivière Niagara.

Le Niagara est une rivière d'environ 1,500 mètres de large à son embouchure dans le lac Ontario

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