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SECOND VOYAGE AU CANADA 323 couché et solidement amarré dans le roc du bord, tandis que le bras du levier s’étend dans le vide audessus du fleuve. Le fléau partant du bord canadien est long de 114 mètres, la section qui touche à la rive américaine mesure 120 mètres.
Entre ces deux sections, équilibrées sur les tours et d’ailleurs ancrées par le côté fixe de manière à vaincre toute pression inégale sur les bras de levier, il restait, au milieu du fleuve, un espace vide de 38 mètres. Une troisième section, un tablier ordinaire en treillis, soutenu par les deux leviers eux-mêmes, remplit cet espace et compléta au-dessus des rapides cette portée totale de 152 mètres, la plus grande qui eût été faite jusqu'alors pour une ligne à double voie.
Entre les bords et les tours, la construction de la partie riverains de chaque section latérale s’effectua sur des échafaudages ordinaires. On avait la pente du cañon pour appui.
Quant aux parties fluviales s’avançant des tours au-dessus des rapides, 11 fallut les construire dans le vide, nul échafaudage ne pouvant être dressé dans le lit tumultueux du fleuve, profond de 37 à 45 mètres.
Ici on imagina un procédé aussi simple qu’ingénieux. Chaque bras de levier fut travaillé par panneaux de 7 mètres 62 de longueur, dans les chantiers de la rive respective. Le panneau tout monté
était alors renversé, sommet en bas, sur les rails placés sur le tronçon achevé du pont, et roulé jusqu’à la place qu’il devait occuper. Là on couchait le panneau et, comme il était à l'envers, son sommet touchait naturellement le sommet du tronçon déjà construit. On boulonnait l'extrémité du panneau aux pièces extrêmes du tronçon, puis, soulevant au moyen d'une grue mobile le bout libre du panneau, on faisait basculer celui-ci et exécuter une demi-révolution sur lui-même pour le laisser choir doucement en place à la suite du tronçon. Le reste du boulonnage se faisait et l’opération recommençait. Les deux sections latérales furent ainsi terminées ; et l’on amena tout d’une pièce, sur les rails, le troisième tronçon, qui devait combler le vide et servir de clef de voûte entre les deux bras. Ce dernier tablier de 38 mètres de long fut enlevé dans l’espace au moyen de puissantes grues mobiles placées à l'extrémité des bras de levier, descendu au niveau du pont, puis boulonné comme les panneaux.
Tout l’ouvrage est consolidé au moyen de barres d'acier formant des losanges et des rectangles. La pression de la pièce centrale est compensée par la poussée des sections latérales construites en biseau de bas en haut, de manière à former trois arceaux, l’un sur le fleuve, et les deux autres contre
les deux rives.
Les conditions de statique et de dynamique de cette imposante construction sont donc telles, que la fermeté du pont augmente avec le poids qu’on y amène. Aussi, deux immenses trains internationaux s’y croisent-ils sans aucun danger au beau milieu de l’effrayant anime.
Aucune amarre latérale de sûreté n’a été jugée nécessaire contre les pressions atmosphériques. Les ingénieurs assurent que les coups de vent les les plus violents ne peuvent avoir d’action sur la masse énorme de 1,600 tonnes qui pèse sur chacune. des deux tours d’acier inébranlablement assises sur le rocher.
Les variations de la température n’ont pas été oubliées. Un système ingénieux de compensation assure à la section centrale un libre jeu suivant la dilatation ou la contraction de l’acier, durant le rude hiver et le brûlant été des bords des Grands Lacs.
La longueur totale du pont est de 263 mètres et sa hauteur au-dessus du niveau des rapides est de 715 mètres. |
Tout ce gigantesque ouvrage a été complété et livré à la circulation internationale en l’espace de huit mois !
Aussi les Américains se vantent-ils d’avoir devancé dans ce grand œuvre tous les progrès du génie civil de notre époque, et d’avoir construit, pour les siècles à venir, un monument parfait dans
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tous ses détails, assuré contre toutes les forces de destruction et aussi inébranlable que le « Roc des âges » dans le gouffre des cataractes.
Peut-être que la tour de Babel a paru telle aussi aux Américains d’alors !
19 septembre. — Cette nuit, du haut de ma fenêtre du Carmel, j’ai contemplé le vaste panorama des rapides et des chutes; j'ai prêté une oreille attentive au sifflement des flots, au sourd grondement de chaque cataracte et j'ai suivi l'ombre des nuages sur le linceul écumant. Sous le voile de la nuit, au milieu de cette grande scène de la nature où l'Eternel a marqué si profondément l’empreinte de sa toute-puissance, l'âme ravie et subjuguée se sent le témoin du Créateur et toutes ses pensées deviennent des prières. Involontairement me revenaient à l'esprit les premières lignes du livre inspiré : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. — La terre était inerte et pleine de solitude, les ténèbres couvraient la face de l’abîme, et l'Esprit de Dieu se mouvait sur les eaux. »
Ne voyant plus les distrayantes superfétations par lesquelles l’audace de l’homme et sa vanité ont encombré et rapetissé l’œuvre de Dieu, n’ententendant plus le bruit discordant du tumulte mondain au milieu de la grande voix de la nature, j'ai pu sentir enfin les tressaillements de l’enthou-
siasme, et mon âme émue a loué le Seigneur entrevu dans la majesté de ce chef-d'œuvre de sa main :
Benedicite aquæ omnes.. Domino
Benedicite fontes Domino : benedicite maria et flumina Domino. S
Laudate eum in virtutibus ejus : laudate eum secundum mullitudinem magniludinis ejus.
Ce matin j’ai célébré la sainte messe dans l’humble chapelle du couvent des Carmes, puis je me suis rendu à la ravissante maison des Sœurs de Loretto. Ce beau pensionnat est logé sur la rive canadienne, bien haut, tout au-dessus des cataractes du Niagara. Admirable et unique, le site de ce pensionnat. En face les immenses rapides, les îles pittoresques, les chutes réunies, les nuages montant du fleuve et les arcs-en-ciel en plein midi! Au delà s’étagent les villes de la rive américaine ; des rivières, des forêts sans fin vont se perdre à l’horizon. À l’intérieur c’est un palais diaphane. De vastes croisées romanes versent des torrents de lumière dans les salles et les salons. Les classes sont ornées des fleurs les plus rares du Midi. Tout
est fraîcheur et lumière, et au milieu de cet eldo-
rado pédagogique, les petites Américaines vont et viennent à leur aise, comme dans leur élément naturel. Parmi elles il y a des protestantes, il y a des catholiques. Avec un tact et une sagesse
extrêmes, les Sœurs protègent et nourrissent la foi des unes, respectent et dirigent les opinions des autres. Il se fait des conversions dans cette maison comme dans ous les pensionnats et collèges. Personne en Amérique ne trouve à redire à cela. En Europe on crierait à la pression morale, à la séduction monacale, à l'oppression des consciences, que sais-je? Mais dans cette Amérique, où pourtant on se connaît en fait de liberté, on trouve bon de confier ses enfants, dissidents et catholiques, à la sage et sûre conduite de ces Sœurs, au risque de les voir devenir meilleures en devenant catholiques, voire même religieuses.
L’instruction des filles me semble surchargée dans beaucoup de pensionats que j'ai visités. A l’enseignement fondamental des préceptes et des lettres s'ajoutent beaucoup de branches à effet, telles que la peinture sur soie, sur velours, sur cuivre; l'algèbre, la physique, la philosophie, la géologie, l'astronomie et même la logique (sic). Je crois que j'oublie quelques branches. Toutes ces institutions s'appellent académies, et plusieurs se décernent gravement le titre de collège ; bon nombre sont de petites universités en jupon.
Il y a là une tendance américaine qui a du bon : on veut rendre tout le monde apte à tout; mais, poussée à l’excès et trop généralisée, elle compromet parfois l’avenir des ménages et risque fort
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SECOND VOYAGE AU CANADA 329 d'augmenter le nombre des déclassés-et des incompris, deux catégories plus répandues encore aux Etats-Unis qu’en Europe.
Après avoir intéressé la jeunesse du pensionnat par quelques récits d’Afrique et par quelques notions sur le vieux monde européen, je dis adieu à la fervente communauté de Loretto, ainsi qu'aux Pères si admirablement hospitaliers du Carmel. Je jetai un long et dernier regard sur le vaste panorama des cataractes, en tâchant de fixer dans ma mémoire chaque partie et chaque point culminant du majestueux tableau. Enfin, vers les cinq heures de l’après-dinée, je remontai dans le train qui devait me ramener à l'embouchure du fleuve Niagara, d’où le vapeur « Chicora » allait partir pour Toronto, sur l’autre bord de l’Ontario.
Le «Chicora » étaiten retard; il ne devait arriver qu'à sept heures du soir. Entre temps j'allai assister au tir des soudards canadiens. Ils avaient la carabine Martini, mon arme d’Atrique, et faisaient les épreuves de la fameuse mitrailleuse, le « gatling gun » anglais. Ils revenaient du nordouest canadien, où ils avaient triomphé du malheureux chef, Riel, et des métis exaspérés et poussés à la révolte par l'injustice des blancs. Ces bons soudards faisaient merveille avec leur tir. Ils touchaient assez bien la rive opposée du Niagara, à une portée de 1,500 à 2,000 mètres. Ce serait dom-
mage que dans quelque danger pressant de la mèrepatrie, ils dussent aller se faire écharper par les Boërs de l’Afrique australe.
Le « Chicora », vrai théâtre flottant, nous promena gaiement sur le lac Ontario. Cette grande nappe d’eau ne m'a point paru intéressante à voir. Elle est trop vaste pour avoir les charmes d’un lac, et trop petite pour offrir les émotions des grandeurs de la mer. Du fort George j’avais expédié un télécramme rédigé comme suit :
« M. le commandeur Law, rue Wellesley, 58, Toronto. — Ayez lit — arriverai 8 soir par eau. »
Or, à huit heures, nous ne vimes encore que les phares, les mille lumières électriques de Toronto. Il était neuf heures et demie quand j’entrai en rade. J’examinai toutes les figures du quai; pas de Fred Law. — Dois-je aller à l'hôtel? Non, j'irai Wellesley street. | Dixheures! On m'introduit dans un boudoirbazar. Une femme de chambre vient me dire que monsieur est allé au quai pour me prendre. J’attends une heure. La femme de chambre revient. Je demande « Comment se porte madame? » — Très bien. — Et le baby? — Très bien aussi. — Le mois précédent à mon premier passage, je les avais trouvés malades tous deux.
À dix heures et demie, M. le commandeur Law
re
SECOND VOYAGE AU CANADA 331 arrive essoufflé. « Ah ! Père Croonenberghs, vous voilà. Je suis heureux. Vous m'avez demandé un lit. Je suis au regret; mais ma femme m'a donné ce matin un gros garçon, le sixième! L'enfant et la mère vont bien. Malheureusement ma belle-mère, femme de feu le vice-roi, occupe votre chambre ; votre appartement est préparé dans son hôtel, rue de Montréal. » — Je m'excuse et veux aller à l'hôtel. « À Dieu ne plaise que le missionnaire d’Afrique, l’ami intime de mon frère, nous quitte; je vais vous conduire », répliqua-t-il.
Nous arrivons à onze heures. La maison étant peinte à neuf, l'entrée de la façade était inaccessible. Nous allons par le fond, en tournant une rue. Nous battons la porte des écuries. Un mastiff du Saint-Bernard répond en aboyant avec fureur.
Un monsieur apparaît tout blanc à une fenêtre. — «Oui, tout de suite, commandeur. » Dix minutes après, on nous introduit par les écuries, la cour etles cuisines.
J'avais mis tout en émoi. Me voici enfin à minuit établi dans un appartement rappelant la chambre de « Jérusalem » aux falaises de Fontarabie, chez mon illustre ami, Antoine d’Abbadie. À une heure du matin je me couche. C'était encore une de mes « mille et une nuits ».
Le lendemain dimanche, 20 septembre, je me rends à la cathédrale pour y célébrer la messe.
Après l'office, l’archipêtre, M. Laurent, vient à moi. — « Révérend Père, nous n’avons personne pour le sermon de la messe épiscopale ; nous comptons sur vous. » — Bon! Je vais prendre mon déjeuner à l'hôtel Crawford, mon chez-moi de la nuit. On me servit avec un luxe anglais dont je ne profitai pas, ayant mon sermon sur la conscience.
A dix heures et demie je monte en chaire. Foule aristocratique du grand monde de Toronto, foule de pauvres irlandais et canadiens. Je prends le texte « Oh! si vous saviez le don de Dieu » et je fais la comparaison de l’état de délaissement de nos millions de noirs avec celui des heureux catholiques de l’archidiocèse de Toronto, qui compte plus de prêtres que n’en possède l'Afrique australe tout ensemble. L’émotion de l'auditoire fut vive quand je retraçai les scènes de la sainte mort du Père Augustus Law.
J’ai reproduit ce sermon plus haut.
J'étais attendu à diner à l’hôtel du commandeur Law, où madame la douairière Crawford, sa bellemère, devait faire les honneurs de la table. J'avais bien été servi par des reines, à la cour de Lobengula ; jamais par la douairière d’un vice-roi.
Sa Grandeur l’archevêque, toutefois, ne me lächa pas ; je dus dîner à la table de Mgr Lynch, un vénérable et tout aimable prélat irlandais qui voulait en
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SECOND VOYAGE AU CANADA 333 savoir long sur l'Afrique, et bien long sur le clergé colonial qui est tout entier irlandais. |
J'étais comme l'âne entre deux bottes de foin, entre le dîner de monseigneur et le banquet Crawford. J’eus quelque peine à m’excuser auprès de mon illustre amphitryon.
L’aprés-dîner je visitai Toronto, parc et ville à la fois, cité vraiment royale, tout jardin et tout amphithéâtre, adossée aux forêts séculaires, et se mirant dans le lac azuré. Le soir, la famille Law me remit une aumûne de 300 francs pour mes Noirs, en souvenir du vénéré Père Augustus Law, et à huit heures je fus conduit au train qui allait à Montréal, en longeant le Saint-Laurent.
20 septembre. — Me voyant en si haute compagnie, un employé s'était empressé de me chercher un billet de première classe. Cela devait coûter 50 francs. M. Fred Law voulut m'acheter le supplément du Pullman-Car pour 50 francs en plus! Je déclinai l'offre avec korreur. Je n'étais pas encore américanisé. Ma conscience ne me permit pas d'employer, pour dormir plus à l’aise, l’argent destiné au pain quotidien de mes Frères. Je fis reprendre mon billet de première classe, et sans difficulté j’en obtins un de seconde classe, avec réduction de 18 francs sur le passage.
Les officiers publics ne sont pas comme en Eu-
rope, des cerbères qui étouffent le voyageur dans l’étau de l’inexorable administration. Sur le continent de l’Europe, le voyageur en défaut est traité comme un délinquant et la loi lui est appliquée sommairement, avec la raideur d’un plat de sabre. Ici les compagnies et leurs officiers se regardent comme les obligés, et le voyageur a droit au respect, aux attentions gratuites.
En Amérique le voyageur est le maître, en Europe c’est le conducteur, ou le chef de station.
Dans le monde anglais au contraire, on trouve que, puisque le voyageur paye, c’est lui qui doit être servi. C’est juste! À mon retour en Europe je m'en vais essayer nos officiels; mais il est probable qu’on me prouvera que j’ai tort.
Voici quelques remarques dignes d’être servies au public de notre vieille Europe si engouée de libéralisme.
Le dimanche dans le Dominion canadien, c’està-dire dans toute l'Amérique anglaise, est un jour absolument férié. Pas de tramways le dimanche, aucune boutique, aucun magasin, aucun café n’est ouvert.
La correspondance postale ne se délivre pas.
Elle est levée une fois, le soir. Durant une demiheure, on peut aller demander ses lettres aux guichets. Les télégraphes sont fermés, excepté un temps très restreint. Pas de trains de banlieue sur
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les chemins de fer. Les trains express a: rivent le matin, et repartent seulement le soir.
Pas de salles de concert, pas de théâtres ouverts. Les cafés le peuvent être à certaines heures seulement, là où il y en a; car il y en a très peu au Canada.
Défense absolue de tout travail. Le tout par ordre officiel, et sous des peines graves.
La loi reconnaît les droits de Dieu, les droits de la famille et les droits de l'individu ; et pour garantir à chacun la liberté de vaquer aux exigences de son culte, de sa famille et de son propre repos, elle proscrit le travail servile, pour tous sans distinction, excepté dans les services publics et privés, quand ils sont indispensables. Avis à nous qui nous croyons libres non seulement de gêner le repos public en travaillant nous-mêmes; mais encore, de méconnaître la liberté d’autrui, en forçant les autres de travailler pour nous!
Et ce repos dominical se pratique dans ce pays mi-protestant comme il se pratique dans la protestante Angleterre — comme i! se pratique dans la grande République Américaine, et cela en dépit des exigences d’un trafic, d’un commerce colossal, et colossalement prospère!
À propos du Fisc, je lis en ce moment dans la « Minerve » de Montréal, une requête à l’administration pour que les Sœurs de charité soient
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exemptées « de la taxe d’eau », une des rares formes des contributions canadiennes et américaines. Or, cet appel est sûr d’être entendu. Nous sommes loin de là dans nos pays aux centimes additionnels, aux taxes sur le revenu présumé! Mais continuons notre voyage vers Montréal.
Le progrès matériel dans les branches mécaniques est réellement stupéfiant, et ne s'explique que par le « tout-puissant dollar » qui attire l’univers à son service. Le perfectionnement des voitures des chemins de fer, par exemple, est étonnant dans son genre. Cette nuit je voyage sur le « Canadian Pacific », dans les voitures des émigrants. Chaque wagon de cinquante à soixante pieds de | long, suspendu sur deux trucs de quatre roues chacun, possède ses ustensiles de sauvetage, haches, scies, etc., ses chauffoirs à vapeur pour l'hiver, ses cabinets et son buffet d’eau glacée. Le train en marche a son marchand de livres, de vivres et de fruits. Chaque voiture a ses vingt-huit bancs de deux places en deux lignes, avec passage au milieu. Les bancs sont opposés deux à deux en vis-à-vis. Les sièges et les dossiers s’étirentde part et d'autre, et ainsi deux bancs opposés font deux lits. Du plafond, au-dessus de chaque couple de sièges, on abaisse un battant qui forme un lit de deux personnes, en sorte que la nuit, les quarante-huit passagers ont chacun leur lit. Tout cela est compris
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bris
SECOND VOYAGE AU CANADA 337 dans le tarif étonnamment réduit de trente-deux francs en seconde classe, cinquante francs en première, pour un parcours en express de trois cent quatre-vingt-un milles anglais ou cent-vingt lieues françaises. Je pense que le prix du transport est beaucoup moindre encore pour les émigrants venant du. « Far- West » ou s’y rendant de la côte. Ces prix ne sont donc guère différents de ceux d'Europe, vu les grandes distances parcourues ici. Beaucoup de lignes n’ont que la première classe, plusieurs en ont deux; par exemple les trains d'émigrants. Il n’y a pas de troisième classe.
Il faut compter que les bagages sont transportés en franchise jusqu'à concurrence de 25, 50 ou 75 kilos, suivant les règlements des lignes. On vous délivre gratis une rondelle de cuivre pour chaque colis. Cette rondelle est marquée d’un numéro d'ordre, et sur le colis on vous attache la rondelle correspondante au numéro que vous gardez sur vous.
Le « bagage master » J’enregistre et colle l’étiquette sur vos bagages, et vous ne vous inquiétez de rien jusqu’à destination. Là, vous allez au fourgon, ou au bureau des bagages, vous rendez vos rondelles et on vous rend les valises correspondantes à vos numéros en cuivre. A l’approche
des grandes villes, un commissionnaire fait même
le tour des voitures, et si vous voulez lui confier
vos rondelles et votre adresse, et lui payer le prix fixe de lfr. 25, vous trouverez vos bagages en arrivant à votre hôtel.
Quelle différence avec l’Europe. Quel martyre que d'y traîner, enregistrer, payer, dégager des colis! Bonne foi aussi aux douanes. J’ai passé quatre fois la frontière entre les Etats-Unis et le Dominion canadien. Une fois seulement on m'a fait ouvrir mes valises; encore l'officier s'est-il confondu en excuses en me disant : « Monsieur, si j'avais remarqué plus tôtque vous êtes prêtre, je ne vous aurais pas donné tant d’embarras. » Mon costume de clergyman anglais l’avait dérouté. Ilreplaça tout lui-même et ne voulut pas que je touchasse à mes effets pour les porter jusqu’à ma voiture.
En passant du Canada aux Etats-Unis, à la fin du mois d'août, voulant me débarrasser de deux lourdes valises, pour voyager plus à mon aise dans le voisinage du Niagara, je m'étais rendu au bureau d'expédition, à la station de Toronto. L’officier de douane me demanda simplement « si c’étaient mes effets personnels. » Sur ma réponse affirmative, sans examen aucun, il y apposa les plombs, et quand quelques jours après, j’arrivai dans ma chambre au collège de Buffalo, j'y trouvai mes valises encore plombées.
L'expédition avait coûté en tout, la véladr de quatre francs, pour une distance de 140 kilomètres.
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Il n’est pas étonnant que les voyageurs accourent dans un pays où ilest donné aux transports tant de facilité et de sécurité.
Aux chemins de fer, à chaque grande station, vous voyez une étagère à compartiments nombreux, remplis de guides, avec cartes illustrées pour toute l'Amérique du Nord. Au-dessus se trouve affiché : « take one », prenez-en un. Cela veut dire « un de chaque ligne. » Ces guides-réclames sont naturellement gratuits. Heureuse surprise pour le voyageur d'Europe habitué à payer partout son « guide des chemins de fer », et cela cinq ou six fois par an.
Cependant, tout n’est pas rose. En dehors de la bonne société, en dehors des cercles des Américains de troisième génération et au-delà, le cachet général des hommes d'Amérique est le genre commis voyageur. De prime abord, on remarque parmi les passants, un air de compère et compagnon du prolétaire envers l’homme de position ; un air de supériorité négligemment suffisante de la part du parvenu.
Cette nuit même j'ai éprouvé, à mon grand déplaisir, les désagréments de ce style égalitaire. Vraiment, j'ai regretté mon ticket de première classe, et me suis mis à réfléchir sérieusement si dans la suite je ne me soumettrai pas au luxe dispendieux des « Pullman-sleeping cars. »
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Le commandeur Fred. Law m'avait conduit jusqu’à ma voiture, et s'était montré quelque peu inquiet en me voyant m'’asseolr au milieu d’une foule de « Far Western men » aux allures campagnardes et négligées. Pour moi je n’y avais vu qu’une occasion de faire une étude de mœurs fort instructive, sinon parfaitement intéressante. Habitué à traiter avec les Zoulous d’Afrique, je me croyais de force à vivre en frère avec des hommes quelque peu civilisés. Tout alla bien d’abord. Je nouai conversation avec un groupe d'hommes qu’à leur haute stature et leurs cheveux blonds, j'avais pris pour des allemands. Je ne m'étais pas trompé; c'étaient des hommes de la Baltique. Ils parlaient maintenant un langage de terroir où le français canadien, l’anglais et l’allemand entraient à peu près à parts égales. Ces hommes portaient tous la barbiche américaine sous le menton, le large feutre aplati, la veste coupée et les pantalons un peu courts. Ils avaient passé quelques années dans l'Ouest et ils en avaient pris toute la rudesse; même, ils crachaient à travers les incisives à de très fortes distances, et semblaient se complaire à changer le plancher en une mare continue. Ils chiquaient et fumaient. Je les interrogeai. Ils n'étaient pas contents du pays. Ils en voulaient aux Canadiens catholiques, aux Anglais protestants, aux métis, aux sauvages, aux six mois de gelée, au
sol qui n’avait pas produit cent pour cent, à la fortune qui ne les avait pas enrichis en six ans. Bref, c’étaient des malcontents qui ayant sauvé l'argent qu’il fallait, s'en retournaient plus riches qu'ils n’étaient venus, raconter en Europe que l'Amérique ne vaut rien.
Un autre groupe prenait la chose du beau côté de la vie. (étaient des Irlandais qui, dans les récents défrichements du Manitoba, sous l'impulsion du fameux curé Labelle, avaient fait de bonnes aubaines. Ils venaient à Montréal et à Québec voir comment tournait le monde « how the world goes » et tourner un peu en même temps que lui. Pour ne pas perdre de temps, ils anticipaient sur la vie et buvaient force rasades de « whisky ». Plus loin, je voyais une bande de métis qui portaient des pelleteries au marché de Québec. Ceux-ci parlaient un français assez pur, mais parfois mêlé d'expressions du terroir qui rendaient leur langage peu compréhensible.
Au bout d’une heure ou deux, ces divers groupes s'étant plus ou moins mêlés, les conversations devinrent d’abordtrès animées, puis violentes. Les expressions les plus virulentes sortaient de toutes les bouches. Des menaces on en vint aux coups. Les couteaux brillèrent, et en un clin d’œil les ceinturons furent tournés, les revolvers apparurent. Cela devenait si dramatique que je me
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levai, et courus vers le coin où la bataille allait s'engager. Tout était déjà fini! Cette levée de lames et de revolvers que j'avais prise pour le signal d’une lutte'à mort, n'avait été qu’une intimation de la volonté du nombre à la turbulence de quelques-uns. Séance tenante, le différend fut soumis à l’arbitrage de quatre hommes, choisis dans les quatre groupes. Un instant après, les trois belligérants entendirent prononcer le verdict : l’un d’eux dut payer la bouteille de wisky — et tout le monde voyant l'incident bien clos, on procéda aux préparatifs du coucher.
En un rien de temps les bancs furent étirés, les battants baissés et les lits tendus. Chacun y jeta ses habits, en roulant sa veste en guise d'oreiller, et quelques minutes après le wagon-belvédère se trouva transformé en un vaste dortoir.
‘ Jusque-là, il y avait eu moyen de respirer; mais un grand gaillard de l'Ouest ayant baissé les glaces et fermé la plupart des ventilateurs, en même temps qu’il éteignait les lumières, il n’y eut bientôt plus moyen de trouver l’air voulu pour mes poumons. Tandis que tous ces rudes gens dormaient, soufflaient et ronflaient, je cherchai la porte à tâtons, et réussis à passer dans une voiture de première classe. Je m'y casai jusqu'au matin et revins auprès de mes Zoulous d'Amérique, juste au moment où on s’arrêtait devant la ville d'Ottawa.
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Cette belle cité, toute moderne, est le siège du Parlement fédéral, composé de 210 députés élus par les provinces, et du Sénat qui compte 78 membres nommés à vie par le Gouverneur général en conseil, c’est-à-dire en réalité par le ministère issu de la représentation nationale. Le français et l'anglais sont les deux langues officielles dur..ys. La suzeraineté de l'Angleterre est affirmée sur le Dominion par un Gouverneur général ou vice-roi, qui a le droit de veto, mais qui ne l’exerce pas. Le Gouverneur général, choisi d'ordinaire parmi les lords anglais, ouvre et ferme les sessions du Parlement par un discours anglais ainsi que par un discours français.
Les Parlements provinciaux ont à leur tête des ministères sectionnels dépositaires de la puissance réelle.
Le Dominion n’a pas d'armée permanente, mais seulement une milice, qui est fort peu nombreuse.
Les communes sont autonomes et libres. Il n’y a pas d'impôts directs et très peu d'impôts indirects.
Les douanes, la vente des terres et 1a location des forêts permettent au gouvernement d’équilibrer ses budgets. Les recettes publiques sont de 200,000,000 de francs, les dépenses de 193,000,000 de francs. La dette publique s’élève à un milliard et 200,000,000 de francs.
Le Canada est un pays immense, un pays libre, hospitalier, salubre, magnifique et tout à fait propre à l’immigration des surabondantes populations de la vieille Europe.
La ville d'Ottawa est bâtie sur les bords de la grande rivière de ce nom qui, drainant un bon nombre de petits lacs, va se jeter comme un vaste fleuve dans le Saint-Laurent, devant Montréal.
Au moment où nous arrivâämes devant la ville, l'aurore dorait l’orient et jetait ses premiers feux sur la vapeur du fleuve. La fumée de la cataracte de l’Ottawa montait toute brillante dans l’air froid du matin, et sur ce voile lumineux se profilaient, devant nous, les imposantes lignes du Palais de la Nation et toutes les tours de la ville endormie.
Une des attractions d'Ottawa est son « palais de glace. » Dès que la grande rivière est prise, d’innombrables ouvriers se mettent à y scier des blocs cubiques de glace. Ces blocs se transportent sur une place de la capitale fédérale, et là ils entrent dans la construction d’un château-fort, ou d’une cathédrale, ou d’un palais, fac-similé de quelque monument historique de la vieille Europe. Les ouvriers versent de l’eau dans les interstices des blocs de glace, et cette eau, en se congelant aussitôt, donne à tout l'édifice une solidité qui lui permet de résister durant de longs mois aux changements atmosphériques. Des fêtes, des bals, des concerts
SECOND VOYAGE AU CANADA 345 se donnent tantôt de jour, tantôt de nuit, dans ce palais sibérien. Eclairé au feu de bengale ou à la lumière électrique, il laisse à tous les voyageurs le souvenir d’une véritable féerie.
21 septembre. — I] était huit heures du matin quand nous arrivâmes à Montréal en traversant le gigantesque viaduc bâti sur vingt-quatre piles, à travers le cours profond du Saint-Laurent.
Après avoir été pendant quatre semaines en contact presque journalier avec les populations labcrieuses mais rudes du centre de l’émigration ; après avoir passé douze heures comme celles que je viens de décrire : j'éprouvai une véritable joie de retrouver l’exquise politesse, la cordialité facile et pleine de noblesse des Pères de la rue de Bleury; ce fut un soulagement de rencontrer partout, dans la ville, ce respect, cette urbanité de bon ton que les Canadiens ont apportée de Bretagne et de Normandie. Qu'il est frappant le contraste d’un côté de la frontière à l’autre! Ici tout le monde se découvre, chacun salue l'étranger : passé la frontière, personne ne se connaît plus.
Pendant mon absence, les bons Pères du collège avaient soigné les intérêts de mes nègres d'Afrique. Ils m’avaient préparé les voies. J’allai présenter mes hommages au vénérable archevêque, Mgr Fabre, et muni de son autorisation, je me mis à
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l’œuvre. Ma première conférence fut aux « Dames des Pauvres ».
Ces Dames sont partout les mêmes, zélées et charitables. Elles sont plus de cent ici, appartenant à la haute société de la cité. Presque toutes sont d'anciennes élèves des Sœurs de Notre-Dame. Aussi, est-ce dans le grand parloir du pensionnat de ces Sœurs qu’elles se réunissent plusieurs jours le mois, pour travailler à la confection des vêtements pour les pauvres de la ville. Elles déposèrent leur ouvrage à mon entrée, et suivirent avec un vif intérêt, elles qui connaissent les pauvres, le tableau attristant que je leur fis de la détresse et de la nudité des millions d’infortunés de nos lointaines missions. Leur charité les rendit ingénieuses. Quand j’eus fini de parler, madame la présidente voulut elle-même solliciter la générosité de ses compagnes, et au nom de toutes, elle me remit... la dot d’une petite convertie.
22 septembre. — En ouvrant le journal de ce jour, je tombe sur un article intitulé : Voyage d’Irlande en Amérique. 1] est intéressant cet article. Il ressemble à s’y méprendre à mon récent voyage. Voilà bién les « icebergs de la côte du Labrador », voilà « le groupe-d’enfants de Londres conduits au Canada par la bienfaisance protestante. » Je lis - avec attention : que vois-je? « latitude 53°, longi-
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tude 54°18’. Beau temps. Le P. Charles Croonenberghs, un charmant gentleman belge, membre de la Compagnie de Jésus, et missionnaire des Zoulous et des Bétchouanas, célèbre la sainte messe! »
Il n’y a pas à s’y méprendre. C’est de moi qu'il s’agit! Suit un aperçu des missions du Zambèze, tracé de main de maître, et un appel chaleureux à la charité des catholiques canadiens en faveur de mes pauvres nègres. Je reconnais la plume de mon compagnon de voyage, le chevaleresque abbé Proulx (1).Je me rends droit à sa maison, et je suis assez heureux pour le rencontrer sur le seuil de sa porte. Nous eûmes une agréable et longue conversation au cours de laquelle je recueillis diverses informations que j'ai consignées en partie dans les pages précédentes.
Après avoir serré la main à ce digne ami, je me rends à la Maison de Réforme des jeunes délinquants. Cette maison est admirablement tenue par des belges, les « Frères de la Charité. » Je visitai les ateliers d'apprentissage, établis sur le pied de la division du travail, et organisés avec une gradation parfaite comme à la Maison Pénitentiaire de Saint-Hubert et autres en Belgique et en France. Pour ne prendre qu’an métier, on y
(1) M. l'abbé Jean-Baptiste Proulx a été nommé vice-recteur de l'Université Laval à Montréal.
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voit par exemple une classe d'enfants coupant les empeignes sous la direction d’un apprenti-expert et d'un Frère. Une classe suivante taille les semelles sous une même direction. La division subséquente découpe l'arrière du soulier, et ainsi de suite, jusqu’à ce que les élèves, passés maîtres, aient donné le dernier fini au soulier. L’apprenti ne monte dans une classe supérieure de travail que quand il s’est perfectionné dans sa classe actuelle. Après avoir appris un métier, ils en essayent un autre, selon leurs aptitudes. Chaque enfant passe aussi par la série entière des offices du ménage.
Le travail des champs et la culture maraïchère, ainsi que l’arboriculture et l’élève du bétail s’y enseignent.
Il y a les heures d'étude et de musique, les heures de récréation et de prière. Tout y a son temps et sa place dans un ordre parfait.
J'ai admiré la douceur ferme en même temps que toute paternelle, avec laquelle les Frères conduisent cette nombreuse jeunesse.
Parmi ces dignes religieux j'en ai trouvé plusieurs de nos bonnes Flandres.
En revenant de la Maison de correction, j'allai faire mes dévotions au sanctuaire de Notre-Dame de Lourdes. Cette petite église est uu bijou d’architecture romane, orné de vitraux d’une harmonieuss composition de lignes et de couleurs.
Je visitai l’imposante église Saint-Jacques, qui m'apparut bien belle, mais un peu massive.
En rentrant au collège de la rue de Bleury, je trouvai les frères et la mère bien agée du Père Daiïgnault, ancien zouave, qui devenu jésuite, s’était rendu au Zambèze avec moi en 1884, à mon second voyage vers les missions. Toutes les nouvelles que j'avais à leur communiquer touchant la santé et le zèle de leur bien-aimé missionnaire étaient excellentes; les lettres que je leur remis de sa part, doublèrent leur joie en confirmant mes paroles.
23 septembre. — L'ouverture de la retraite de notre jeunesse du collège approchait. Pour reposer leurs esprits et compenser à l’avance le manque de promenades des trois jours de recueillement qui allaient suivre, le Rév. P. Recteur leur avait donné ce jour-là congé plein. J’allai assister à leur grande récréation.
La physionomie d’un collège canadien est fort différente de celle d’une maison d’éducation des Etats-Unis. Dans les maisons américaines on trouve les allures dégagées du self-government anglais ; dans les maisons canadiennes, l'esprit d'ordre et de discipline de l’éducation française et belge. Ici tout se fait sous l’œil vigilant et paternel des maîtres : là, le jeune homme est plus abandonné
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à sa raison et au sentiment de sa propre dignité. Les deux méthodes trouvent leur raison d’être dans les conditions propres de chaque nation. Le selfgovernment du collège américain arme le jeune homme pour chercher sa position dans un monde sans passé, où toutes les aspirations se croisent à la conquête d’un avenir inconnu. La mâle discipline des maisons canadiennes, forme l'élève à prendre sa place dans une société conservatrice, où toutes choses sont harmonieusement modelées sur les usages consacrés d’un passé classique. Les jeux eux-mêmes témoignent de cette différence des deux caractères.
De part et d’autre, l’entrain est le même; mais aux Etats-Unis dominent les jeux où prime la force ou l'adresse des individus, comme le cricket; tandis qu’au Canada onaffectionne les jeux d'ensemble, où l’adresse individuelle se combine avec l’élan de tous. Tel est le beau et grand jeu de « la crosse », auquel toute la cour participe, en même temps que chacun cherche à y déployer sa dextérité. La « crosse » est un bâton d’un mètre de long, portant une tête en forme de louche, faite de fibres. Avec cette crosse, on chasse une balle à tour de bras — et cette balle, disputée par les deux camps, est pourchassée avec un élan qui ne se ralentit pas de toute une longue récréation. C’est bien un des jeux les plus moraux et des plus sains que j’aie vus.
La retraite s’ouvrit par un salut solennel. Les trois cent vingt élèves y assistaient, à l'exception des plus jeunes. Je remarquai, dès les premières instructions, cette attention respectueuse et générale qui dénote une jeunesse uniformément nourrie dans la communauté des mêmes convictions religieuses. La délicate éducation qu’ils ont reçue au sein de leurs familles, se reflète dans leur maintien aisé autant que distingué, et le vif intérêt qu’ils montrent pour les élévations de l'esprit, témoigne de la supériorité des sentiments et des idées, qui règnent à tous les degrés de cette société toute classique du Canada français.
Leur pieux recueillement ne se démentit point durant les quatre jours que dura la retraite. La ferveur des aînés surtout m’édifia vivement, et me fit concevoir de grandes espérances pour l'avenir de plusieurs. La retraite fut clôturée selon la coutume, par une communion générale. Cette Céré-
monie, toujours émouvante, eut ici ce caractère
spécial d’édification, qu’une foule de parents y assistèrent et s’approchèrent de la sainte Loue après leurs fils.
La journée fut une journée de fête jusqu’au soir, quand je dus me prêter une fois encore au vif désir de ces braves jeunes gens. Je leur donne une longue conférence, sur l’île de Sainte-Hélène et sur la France de 1815, sur les Zoulous et sur le Prince
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