CONFÉRENCE DE M. FABRE
Mesdames, Messieurs,
Comme il viert de le rappeler, il y a dix ans, votre éminent Président, qui commandait alors l’escadre des Antilles, arrivait à Québec à bord du vaisseau-amiral, la Magicienne. Il y était accueilli avec cette ardente et profonde sympathie que méritent son caractère et ses longs et brillants services, avec cet enthousiasme que soulève toujours dans le cœur de nos populations canadiennes-françaises la réapparition du drapeau français. La première parole qu’il nous adressa, en réponse à nos acclamations, fut, je m'en souviens, celle-ci : Messieurs, il me semble que je suis encore en France !
Eh ! bien, moi, à la cordialité de votre accueil, à son exemple, je pourrais vous dire : Z4 me semble que je suis encore au Canada!
J'ai besoin de le croire, j'ai besoin de croire que je suis encore en présence de mas compatriotes, pour oser venir à cetta tribune, où tant de conférenciers distingués m’ont précédé, vous parler de mon pays que j'invoque tout d’abord comme une sauvegarde, à ce titre que par-dessus tout il aime la France ! Les pays qui ont aimé la France à certaines heures, lorsqu'ils en avaient besoin, lorsqu'ils avaient besoin de son sang et de son or, ne sont pas rares dans le monde; mais des pays qui l'ont aimée toujours comme le mien, en connaissez-vous beaucoup? Qui l’ont aimée pour en avoir reçu
ra | le bienfait de l'existence, qui l'ont aimée après les déchirements de la sépaé- ration, à travers les ombres de l'oubli A qui l'ont aimée pour elle-même, sans les en attendre rien, sans la juger, sans la critiquer, en l’aimant tout simplement, en connaissez-vous beaucoup ?
la Mais si nous aimons la France, je le confesse, nous redoutons les Pari- ,à siens, et, je le dis plus bas, nous redoutons les Parisiennes. Vous avez trop le d'esprit pour nous, qui n’en avons guère; cela nous fait peur. Nous nous de sentons désarmés devant votre ironie, Messieurs; nous tremblons de ne pas | se trouver grâce devant votre sourire, Mesdames, Lorsque nous sommes entre est . nous, entre Canadiens, nous causons comme députés et sénateurs réunis ; ‘Ja les discours succèdent aux discours; cela ne tarit pas, tout comme au Palaisie, Bourbon ou au Luxembourg. Il y a des banqueis où l’on ne sert que des au discours; pas d'autre menu. Mais aussitôt que paraît un Parisien, on se rra tait, on l’observe, on l'écoute. Vous le voyez, je fais en ce moment acte de se, courage. Parisiens, ce soir, je vous en conjure, soyez seulement Français, ir, et ne voyez en moi qu’un Français qui vient vous parler d’autres Français. | Chez nous, si vous traversiez les mers comme autrefois, Vous retrouveriez la France. La vieille France d’abord, ceile que vous êtes venus apporter sur k nos rivages, celle que vous nous avez alors fait connaître. Nos lois, nos | mœurs dans la province de Québec sont celles d'une de vos anciennes provinces avant 89. La Coutune de Paris a tenu bon chez nous jusqu’en 1866 : nous avons retardé le plus longtemps possible le moment de renoncer à ces vieilles lois dont nos pères se trouvaient bien et qui, de générativn en génént, ration, protégeaient leur modeste patrimoine. Lorsqu’enfin, après tous les du autres, nous avons fait un code, nous avons voulu du moins qu'il fût autant et que possible semblable au vôtre. Notre paysan, c'est votre ancien paysan, nts plus émancipé seulement, moins économe aussi : il s’accorde volontiers jusnos qu’au luxe d’une nombreuse famille, Beaucoup d'enfants, c'est sa gloire, — La une gloire que le vôtre aujourd’hui ne lui envie peut-être pas assez. Cette , je gloire, il la rêve pour lui-même, et c’est rarement un vain rêve ;il la rêve en même pour les autres. On cite un candidat qui, aux élections, fut battu, parce qu'il n'avait pas d'enfants : négligence dans son service civique. Un rais brave citoyen lui avait dit en réunion publique : Un député doit être comme ses électeurs, pour les représenter fidèlement : nous avons tous des enfants : ré- où sont les vôtres? Nous voulons que notre député s'occupe de l'avenir de on- nos enfants, et s’il n’en a pas lui-même, pourquoi s’en occuperait-il ? que Vous retrouveriez aussi chez nous la France moderne. À la vivacité de nos ime débats dans le Parlement de Québec, à la véhémence de la polémique de nos 'ils journaux, vous reconnaîtriez aisément que si le sort, qui nous a tenus à , ne l'écart des révolutions qui ont occupé vos loisirs depuis que nous nous ime sommes séparés, nous a façonnés aux habitudes politiques anglaises, nous "eçu n'avons pas perdu toutes vos qualités, ni même tous vos défauts. Notre petite
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tribune est parfois fort agitée : on y parle tour à tour le français et l’anglais, quelquefois les deux à la fois ; et, originalité de plus, parfois aussi celui qui parle dans une langue n'a pas compris au juste ce qu'on vient de dire dans l'autre. Vous voyez qu'il est encore plus difficile de s'entendre à Québec qu’au Palais-Bourbon.
Quant aux journaux, il y en a, comme à Paris, quelques-uns de trop: dix (français, bien entendu) à Québec, six à Montréal, trois aux Trois-Rivières, et d'autres par ci par là.
L’aigreur de leurs polémiques s'explique : l’abonné paie lorsque cela lui plaît, sans se presser. On en a vu un payer à la fois quarante ans d’abonnement, par testament. Vous me demanderez peut-être comment nos journaux vivent. Mon Dieu! je suis directeur d'un journal depuis près de vingt ans et je serais fort embarrassé de vous le dire. Il arrive un moment où des abonnés généreux paient pour les autres. À ce moment-là, vos amis politiques vous disent : Vous faites payer vos abonnés; mais vous allez les perdrel Et ils vous les conservent, à leurs frais. En revanche, on vous dit: C’est votre seule récompense; et on ne vous marchande pas l'admiration : tous vos articles sont bons; mais il faut taper dur : sans cela, pas plus de lecteurs que d'abonnés.
J'espère ne froisser les sentiments d’aucun de mes auditeurs si je dis que la nouvelle France s’est montrée quelquefois plus sage que l’ancienne, et que peut-être en politique, vous trouveriez chez nous quelque chose à apprendre. Les peuples jeunes sont sans doute plus faciles à élever, que les vieux peuples à corriger : notre bonne fortune est venue «le ce que nous n'avions rien à oublier et tout à apprendre. Si nous vous devons le premier des biens, l'existence, c’est à l'Angleterre que nous devons le second, la liberté. Sans elle, sans son exemple, nous n’aurions pu devenir ce que nous sommes, un peuple heureux, sage et libre.
Notre histoire politique, depuis la conquête, présente un phénomène assez rare. Chez nous les vaincus sont devenus les vainqueurs, et la minorité, par la seule puissance de la liberté, en est arrivée à gouverner la majorité. :
Cette histoire peui se diviser en trois phases principales.
Dans la première phase, allant de 1791 à 1837, nous luttons pour qu’on pratique dans toute sa sincérité le régime parlementaire qu’on nous à aCcordé. L'Angieterre n’a pas, comme on le pense bien, commencé par se désintéresser de sa conquête.
Elle voulait, et c'était naturel, effacer de nos idées et de nos mœurs l'image dela patrie française et nous former à sa propre image. Les Anglais qui émigrèrentau Canada, à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, venaient prendre possession d’une terre conquise. Ils venaient en maîtres réclamer pour eux seuls le gouvernement, les fonctions publiques, et
tout le reste. Lentement, nous les avons détournés de ce dessein ; patiemment, nous les avons corrigés de l'envie de faüsser leur ropre système, ie système
Lx dont ils sont si justement fiers; définitivement, nous les avons ramenés à l’observance fidèle de leurs propres lois. Nous avons obtenu ce triomphe, : non pas, bien entendu, en portant la lutte sur le terrain national, mais en la ! maintenant prudemment sur le terrain politique, nous gagnant par là de 7. hautes sympathies en Angleterre et l'alliance du parti libéral de la probi vince anglaise du Haut-Canada. Cn peut dire que lorsqu'éclata l'insurrection de 1837, insurrection amenée par les provocations de l'administration, se sen- ” tant perdue, et par l’impatience de quelques-uns des nôtres se tompant sur A la £ause véritable decesprovocations, nos justes réclamations étaient admises . en principe et notre cause gagnée.
pu Est-ce à dire que nous n’avons pas eu quelques efforts à faire pour nous Lg former au régime parlementaire, calme et sévère, emprunté à l’Angleterre? rt L'esprit frauçais, vous en savez peut-être quelque chose, ne s’accommode | ; pas spontanément du régime parlementaire. 11 s’en:tire à merveille dans les à grands jours, dans les discussions d’éclat ; mais dans le terre-à-terre des débats, simplement utiles ou tout bonnement fastidieux, il s’impatiente, se cabre et renverse son cavalier. C’est ce qui vous est arrivé plus d’une fois, je crois. Nous sommes, nous, restés en tous points fidèles au régime parlemen- . taire. Nous avions, il est vrai, pour soutenir notre résolution, cetté considéra- “ tion sunrême que ce régime était notre sauvegarde et la tribune notre unique * rempart contre les assauts des vainqueurs. Le petit Parlement de Québec a le été, de 1701 è 1887, à la fois une place de guerre dans laquelle s'étaient à. enfermés les détenseurs de nos droits, et une haute école de politique libérale de et constitutionnelle.
La seconde phase de notre histoire politique s'étend de 1840 à 1867. En | nous octroyant en 1840 un régime absolument seinblable à celui dont + elle jouissait, l'Angleterre avait mis au droit de nous gouverner nous-mêmes,
. qu’elle nous reconnaissait, une condition qui, dans la pratique, semblait
18 devoir le rendre illusoire. Elle nous imposait une union législative avec le
province anglaise, en lui accordant le même nombre de représentants au
Parlement, quoiqu’à cette époque le chiffre de la population du Haut-Canada
oh fût de beaucoup inférieur au chiffre de la nôtre. On comptait bien que la
xd députation du Haut-Canada, alliée aux représentants de la minorité du Bas,
” aurait aisément raison de notre résistance. Mais les libéraux de l’autre pro-
vince qui avaient lutté de concert avec nous pour obtenir le self government
se nous restèrent fidèles ; et en 1847, le parti national bas-canadien arrivait
enfin au pouvoir, pour ne plus le quitter. Ainsi se vérifiait à la lettre le mot
| le prophétique d’un de nos hommes d'Etat: L'Union, faile pour nous perdre,
nous sauvera. Pour la seconde fois, et cette fois mieux que la première, }
nous tournions en otre faveur l'instrument forgé pour nous combattre,
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ET — La troisième phase de notre existence politique devait achever notre triomphe.
La troisième période commence en 1867. L'égelité de représentation, dccordée comme une sauvegarde au Haut-Canada, avait fini par constituer uñe véritable inégalité à son détriment. La population de la province anglaise, grâce à l’appoint d’une émigration incessante, dépassait la nôtre en 1861 de près de 300,000 âmes. Nous pouvions sans doute nous en tenir au pacte fondamental qui nous avait été imposé en 1840 ; muis était-il politique d'opposer indéfiniment une fin de non-recevoir absolue à l’autre province réclamant une chose juste en soi : une représentation parlementaire proportionnée au c iiffre de sa population. Il nous sembla, qu'à l'exemple du gouvernement anglais, en maintes circonstances, nous devions savoir céder à temps et accepter un changement constitutionnel devenu nécessaire. Nous ne pouvions cependant conseniir à accorder à la province rivale la suprématie politique, et il nous fallait chercher, dans un autre ordre d'idées, la solution du problème. Cette solution, nous la trouvions dans une fédération avec les autres provinces anglaises, restées en dehors de l’Union de 1840. Dans ce système, les provinces maritimes, nos alliées naturelles dans toutes les questions d'intérêt territorial, devaient servir de contre-poids à la grande province, notre voisine.
Mais ici se présentait un autre problème redoutable. Les hommes politiques qui n’avaient pas, comme nous, la préoccupation de sauvegarder leurs traditions nationales, devaient naturellemen, désirer conférer un caractère d'unité au régime qu’allait se donner l'Amérique anglaise. La guerre de la sécession aux Etats-Unis venait de faire ressortir avec un funeste éclat, les dangers, les germes de division que recèle la forme fédérale. Le moment semblait mal choisi pour fonder une confédération, lorsqu'à côté de nous la république américaine se remettait à grand’peine de la lutte fratricide qui avait failli la disloquer. Et cependant, nous ne pouvions céder sur ce point capital, car céder c'était abdiquer. Encore une fois nous l’avons emporté, nous appuyant cette fois sur la jalousie que ressentaient les petites provinces à l'égard de la grande, et sur la répugnance qu’elles éprouvaient à renoncer à leur autonomie. Le régime de 1840 avait été décrété par l'Angleterre, qui ne nous avait pas consultés : la Confédération de 1867 a été proprement notre œuvre, qu’elle a bien voulu sanctionner; et c’est surtout par égard pour nous que la majorité a consacré dans le pacte constitutionnel, l'existence distincte et quasi-indépendante des provinces dans leur sphère.
Cependant, quelques-uns d’entre nous se demandaient si c'était là uu si grand triomphe, et si en nous trouvant en présence de trois provinces anglaises d’abord, et plus tard de six, aous n'avions pas échangé une situation périlleuse pour une situation d'avance perdue. Les événements, comme sous l’Union de 1840, ont promptement dissipé ces craintes et donné pleine-
metit raison aux prévisions politiques 16 no8 chofs dans la conférenco de Québec, Notre rôle dans la : natédération est prépondérant; ei, sans trop nous en vanter, nous he l'oublions pas; et nos rivaux, sans trop ia dire, le éavent fort bien, La clé de la situation politique que nous avions paru laisser échapper lorsque nous avions rénuncé au pacte de 1840, nous l'avons ressaisie et nous la tenons bien, avec modération, mais avec fermeté, en faisant sentir notre puissance seulement lorsque le débat touche à une question nationale ou religieuse. Sur 211 députés qui composent le Parlement fédéral on ne compte, il est vrai, que 55 députés français; mais le reste de la députation étant à peu près également divisé, moitié aux conservateurs, moitié aux libéraux, 40 de nos 55 voix suffisent pour faire pencher la balance d’un côté ou de l'autre. Elles maintiennent le ministère et pourraient, au premier avis, le renverser, s’ils n'étaient les meilleurs amis du monde.
Ces 55 députés français ne représentent pas du reste tout notre etfectif dans l'électorat. Il y a des groupes d'électeurs français au sein d'un grand nombre de circonscriptions dans les autres n ovinces; et ces groupes d'électeurs jouent dans ces circonscriptions, où la majorité obtenue par le candidat victorieux n’est souvent que de 2F à 50 voix, le même rôle que la députation française au Parlement : ils décident da succès ou de l’échec des candidatures. Ces groupes divers, isolés avant la Confédération, se rallient à nous : ils présentent même des candidats et parfois les font élire, Ils se concertent et se comptent, et ne donnent leur concours qu’à bon escient. Il nous vient maintenant quelques députés français d'Ontario et du Nouveau-Brunswick; il nous en viendra bientôt de la Nouvelle-Écosse et de l’île du Prince- Édouard. L'un de nos compatriotes est ministre dans la province jadis considérée comme toute anglaise du Nouveau-Brunswick. Un autre s’est fait nommer député à la Chambre d’Ontario, l’ancien Tlaut-Canada, et savezvous ce qu'il a fait dans cette Chambre toute anglaise ? il a prononcé un discours en français, pour affirmer son droit. Nous voilà loin de la Constitution de 1840 qui décrétait que la langue anglaise serait la seule langue officielle et parlementaire. Bien entendu, on n’a pas compris un mot de ce qu'a dit notre compatriote, mais on l’a applaudi à tout rompre. Car parmi nous l'accord le plus cordial règne entre les diverses nationalités : de l’'émulation, point de froissement. Chacun reste attaché à ses souvenirs, c'est la part du cœur ; tous partagent les mêmes espérances, c'est la foi dans l’ave-
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nir de la commune patrie. Nos pères étaient Français, Anglais, Écossais,
Irlandais; nos enfants seront tous Canadiens, sans cesser pour cela d'être bons Français ou bons Anglais.
Voulez-vous une preuve frappante de l'influence que nous exerçons sur l'administration fédérale? Vous savez combien, dans tous les pays régis par le suffrage populaire, il est difficile d'arriver aux fonctions publiques sans recommandation politique. Eh bien, il y a, tant dans l'administration fédé-
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rale que dans l’administration provinciale, une cinquantaiue de fonctionnaires nés en France et venus au Canada depuis vingt ans; ils touchent en totalité plus de 300,000 francs de traitement par an. N’allez pas croire cependant que je veuille en disant cela provoqyer une émigration de fonctionnaires de France au Canada. A Dieu ne plaise! Nous pouvons, sous ce ra:)ort, nous suffire à nous-mêmes.
Le chiffre de la population française s'élève aujourd’hui au Canada à 1,300,000. A part cela, or compte aux Etats-Unis, principalement dans les Etats limitrophes, près de 500,000 Canadiens Français, par groupes de 5,000, 10,000 et même de 15,000. Il y a même un groupe à Saint-Paul qui s’apvelle la Petite-France; mais tous les autres groupes aussi sont comme autant de petites Frances qui n’oublient pas la grande France. Depuis quinze ans, ces groupes font comme nous dans la Confédération canadienne : ils se concertent, ils s'entendent. Pour y arriver, ils ont fondé des journaux, une trentaine de journaux, avec des abonnés qui payent, ceux-là, par dévouement patriotique. Quant ax journaux eux-mêmes, ils ne sont pas tous rédigés selon les règles de l’art dont l’Académie française fournit les préceptes, sinon toujours les exemples. Mais qu'importe la forme! si les sentiments sont bons ! Par impossible, nous vous apporterions des chefs d'œuvre, que vous n’en sauriez que faire, vous en avez assez : le naturalisme est là pour en faire éclore tous les jours de nouveaux. Ce qu’il vous faut retrouver, n'est-ce pas? même dans le plus modeste foyer intellectuel, c’est la flamme pure et vraie du patriotisme. Eh bien, je vous assure qu'elle brille, cette flamme, à travers ces phrases incorrectes, au milieu de ces effusions naïves. Ces médiocres écrivains vous aiment,vous admirent, que voulez- vous de plus?
La Constitution de 1867 a fait de la province de Québec un Etat dans l'Etat, une sorte d'Etat français. Cette Constitution confère à chaque province une véritable indépendance, et pour tout ce qui touche à l'instruction publique, au domaine public, aux lois civiles, notre Parlement provincial est roi et maître. Lieutenant-Gouverneur, premier Ministre, Président &e la Cour de cassation, Présidents des deux Chambres, sont toujours des Canadiens Français. C’est affaire entendue. Au Parlement, au Palais, on parie surtont notre langue. A Ottawa, au Parlement fédéral, rien ne se fait sans nous; à Québec, au Parlement provincial, rien ne se fait que par nous. Par une route longue, parfois pénible, nous sommes revenus au point de départ : si le drapeau qui flotte sur la citadelle de Québec n’est plus le drapeau français, la ville que ce drapeau abrite est aussi française qu’en 1760.
Ce résultat, nous le devons, à une autre cause encore qu’à celle que je viens d'étudier : nous le devons à l'influence toute française exercée sur nos populations par le clergé catholique. Cette influence est absolue; elle est acceptée par tous; on peut dire que personne ne cherche à s’y soustraire; dans tous les cas, personne ne le pourrait,
…"Ÿ res La religion catholique et la nationalité française se confondent aux yeux lité des Canadiens Français. Etre mauvais tatholique, c'est être mauvais Franant çais. Hors de nos froutières, c’est autre chose : nous ne tenons plus rigueur de à personne, nous ne voulons voir en France que des Français. L’orthous doxie nationale n’est plus inséparable de l'orthodoxie religieuse. Nous saluons de loin tontes les gloires qui passent, convaincus d’ailleurs que la À à vérité retrouve toujours ses droits, et que tout bon Français redevient tôt ou les tard bon catholique. Le patriotisme inspire la plus grande tolérance à l'égard 00, de tous ceux qui jettent quelque nouvel éclat sur le nom de la France. Cette ap- philosophie se rapproche de celle qui inspirait le mot de ce bon curé à son me paroissien, lequel, invité à prier pour la reine d'Angleterre, s’informait avec nze quelqu'inquiétude s’il était bien vrai qu'elle fût catholique. Le curé ie rassura ils en disant : Je n'en suis pas tout à fait sûr, mais Monseigneur l’'Evêque m'a ux, dit qu’elle était trop bonne pour ne pas l'être, un jour ou l'autre : prie touue- jours pour elle, en attendant.
ous A une époque où le scepticisme affaiblit jusqu'au patriotisme, il fait bon, ré- il me semble, de trouver en tout un peuple cette foi absolue en Dieu rayonnti- nant sur une foi absolue dansla France. On a beaucoup discuté pour décider re, si l’on était fidèle sujet ou bon citoyen, lorsqu'on reconnaissait le Pape comme t là premier souverain ; mais que peut désirer de plus un Français patriote que er, la certitude qu’en invoquant le ciel, on tourne d’instinct ses yeux vers la 1me France?
ette L'influence du clergé catholique s’est exercée sur nous de deux façons. res, Elle s’est exercée d’abord sur la politique. En unissant étroitement la relilus? gion et la nationalité, elle a donné, dans le cœur pieux du peuple, à la tratat, dition nationale, la consistance d’un dogme religieux. Des ambitieux une auraient peut-être songé à cultiver les bonnes grâces des vainqueurs en voijue, lant l’image de la patrie; mais ils se fussent brouillés aussitôt avec le ciel, i et ou, si l’on veut, avec l'Eglise toute-puissante. Ils rompaient en même temps ° de avec leurs co-religionnaires et avec leurs compatriotes, et tombaient à l'insens tant deux fois frappés: par la foudre du ciel et par la colère de la patrie. ont Cette influence s’est encore exercée sur la vie sociale, en tenant séparées, ans par des règles qui ont pu paraître d'un rigorisme excessif, la société française US, et la société anglaise. Le dessein constant du clergé a été d’empêcher les de mariages entre catholiques et protestants, conséquemment entre Français et lra- Anglais. Il n’a pu y parvenir qu’en créant un obstacle aux relations mon- 60. daines entre ces deux groupes sociaux. Cet obstacle, il l'a fait surgir en prosà je crivant des salons français la valse; et aussitôt on en a vu s'éloigner à tirenos d’aile la jeunesse anglaise. Cette ordonnance peut paraître puérile aux scepest tiques : il n’y avait pourtant pas de meilleur moyen de mettre la société franire; çaisa à l'abri des influences mondaines environnantes, influences plus puis-
santes que les plus patriotiques résolutions; il n’y avait pas de meilleur
moyen de défendre lés jeunes Canadiennes contre les surprises du cœur. Les Anglaises ne vont guère daps les salons françois, parce qu’elles s’y voient condamnées au quadrille perpétuel; de leur côté, les Françaises né vont guère dans les salons anglais, parce qu'il leur faudrait se borner à regarde” danser leurs heureuses rivales.
Le clergé ne se montre pas non plus favorable au théâtre, il en détourné le peuple. Cette intolérance à provoqué des critiques assez vives. Elle s'explique pourtant au point de vue national. À coup sûr, les chefs-d’œuvre du théâtre français, les vrais, ne sauraient que répandre le goût de la langue française ; mais ce ne sont pas d'ordinaire ces chefs-d'œuvre que les troupes d'artistes nomades promènent à travers le monde. Leur répertoire habituel se compose de pièces où l'ironie se donne coudées franches et s'attaque un peu à tout. Le ton de raillerie qui y règne agirait comme un dissolvant sur l'esprit sain et droit d'un public qui n'est pas habitué à voir tourner les maris en ridicule, — les maris moins que les autres. Pour lui, comme pour vous, les plaisanteries ne sont pas que des plaisanteries, l’esprit n’est pas de l'esprit. Il ne veut rire que de ce qui est vraiment ridicule. Ces charges, ces peintures fantaisistes, donneraient une fausse idée de vos mœurs et de vos idées à un public sans défiance ; elles affaibliraient, du moins le clergé le craint, le culte que nous avons pour la France, et diminueraient peut-être le soin que nous apportons à conserver vos meilleures traditions.
Ce rapide tableau politique et social serait incomplet si je n’envisageais, avant de terminer, l'aspect économique de notre situation.
Le développement de notre province, du pays tout entier, a dépassé les plus hautes espérances. Nous sonimes en pleine prospérité et sur la voie des plus rapides progrès. Depuis quarante ans le pays s’est transformé ; il se transforme encore tous les jours. Nous nous voyons grandir. Il est d’habitude chez nous de dire que notre plus vieille cité, Québec, ne voulant pas perdre son cachet ancien, reste stationnaire, parce qu’elle met dans ses pro-
grès moins de vitesse et peut-être aussi moins d’ostentation que les autres villes. En Europe elle passerait pour une villé qui va trop vite en besogne. Cependant, il est certain que c’est encore le point de notre territoire, où, pour vous acclimater, vous anriez le moins à violenter vos habitudes de lente évolution. Montréal, en revanche, est une ville toute moderne, tenant à la fois de Liverpool et de New-York. Aujourd’hui, depuis l'annexion d’'Hochelaga, sa population s’élève à près de 170,000 âmes. Ottawa, à peine conquise sur la forêt, capitale fédérale depuis hier, est déjà une belle ville, élégante et riche.
Notre province peut se diviser, au point de vue de la colonisation, en six régions principales : les cantons de l'Est, la vallée du Saint Maurice, la vallée de l'Ottawa, la vallée du Saguenay ou du lac Saint-Jean, le bas Saint-Laurent (rive Sud), 2 Gaspésie. Le territoire, arrosé par la rivière Chambly, êt
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