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VUE DU SAINT-LAURENT

Saint-Germain, c’est-à-dire au sein même de toutes les élégances, de tous les raffinements de la civilisation, de toutes les bienséances de langage, qui constituent ce qu'on appelle communément le « grand genre », ce qui ne veut guère dire, on le sait fort bien, que ni la simplicité, ni la bonne humeur en soient exclues.

C’est à la cité de Québec que les Canadiens sont redevables de la plupart de leurs écrivains. Et si l’on ne peut la surnommer le » Paris du Canada », puisqu'elle est loin d’en ètre le centre le plus important, les friands des travaux de l'esprit y trouvent cependant tous les avantages d’une capitale, c’est-à-dire une Université, des

bibliothèques, des salles de conférences, etc., et en même temps aussi, ce qu’ils chercheraient sans doute vainement ailleurs en Amérique, la tranquillité, le calme nécessaire aux hautes spéculations de la pensée. Au pied du roc de Québec, en effet, tous les bruits de l'extérieur viennent s’éteindre et mourir. À peine çà et là, par fugitives échappées, quelques échos des vaines agitations du monde sous forme de distractions fournies par quelque troupe dramatique ou d’opéra, de passage dans le pays. L'hiver, c’est encore bien pis : la neige n’a pas plus tôt déroulé son épais manteau blanc, que Québec se verrouille, se claquemure, se renferme chez lui, faisant claquer ses portes avec violence au nez des intrigants et des opportuns.

Du reste, à aucune autre époque de l’année, l’écrivain canadien ne pourrait trouver de plus féconds sujets d'inspiration que ceux que lui fournit l'hiver à la fois si sain et si rigoureux de son pays. On ne connaît guère en Europe, excepté peut-être au nord de la Russie, l’étincellement radieux de ces superbes journées hyperboréennes, alors que le soleil, décrivant son arc dans un ciel immaculé, pétille et flamboie sur les campagnes enneigées, pour disparaître, sur le soir, comme submergé dans une immense mer de sang dont les flots accouraient, pressés, à sa rencontre! On n’y peut avoir idée du charme suprème, de l’ineffable apaisement, de ces longues nuits si sereines, nuits admirablement étoilées, où le bleu de la voûte céleste et les blancheurs qui recouvrent la terre se fondent peu à peu en une vague teinte laiteuse donnant aux objets des dehors fantastiquement mystérieux; où encore parfois les aurores boréales, se jouant là-haut dans le firmament en mille et un zigzags lumineux, courent, volent, s’entre-croisent, se déploient, livrant soudain à l’œil ébloui la vision dantesque de paysages et de palais fantastiques qui, tour à tour, vont s’entassant, s’'échafaudant jusqu’au zénith avec une rapidité prodigieuse, puis s’écroulent tout aussitôt dans un effondrement de flammes diaprées, d’où tombent à travers l’espace de subites fulgurances et des irradiations d’une intensité inouie.

Je me suis arrêté bien souvent à songer qu’un Alphonse Daudet, par exemple, trouverait dans les pages des historiens du Canada matière à plus d’un de ces ravissants petits contes de fantaisie historique, qui ont fait ici la réputation de l’auteur du Nabab, et ce m'est un bien vif étonnement que l’on ne s’en soit pas déjà avisé au Canada. Mettre la fantaisie dans l’histoire ! Mais oui, et cela est même parfois d’une intensité de vie très réelle, témoin ce naufrage de la Sémillante reconstitué par M. Daudet, pendant une nuit de tempête où il s’était lui-même attardé à faire la causette avec des ber-

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gers, autour d’un grand feu allumé sur la côte de Corse, près du détroit de Bonifacio. Que de drames ignorés se sont aussi joués à travers les solitudes du nouveau monde, dans le temps des combats à outrance pour la possession du pays, drames dont toutes les péripéties formeraient, réunies, l’un des volumes les plus saisissants qui se puissent imaginer!

Tenez, en voulez-vous une preuve? Je choisis au hasard entre mille sujets tous plus ou moins attrayants. Dans les commencements de la Nouvelle-France, nous raconte-t-on, au plus beau des escarmouches journalières avec les Iroquois, il arrivait souvent, surtout en hiver, que des hommes préposés à la garde des nombreux fortins disséminés sur toute l’étendue du territoire, disparussent tout à coup pour ne plus jamais revenir. « Il se sont égarés sans doute dans les alentours, ou bien ils sont tombés dans une embuscade de sauvage », se disaient alors entre eux leurs camarades désolés. Puis peu à peu le silence et l'oubli recouvraient la catastrophe, et il n’en était plus autrement question.

— Mais il me semble que nous n'avons pas vu Yvon de la journée. Lui serait-il, à lui aussi, arrivé malheur ?

Je ne sais, mais Je m'imagine que cette question a dû être posée jadis maintes fois là-bas, les soirs de garde, alors que les soldats du roi de France roulaient leurs dés sur les peaux sonores des tambours, s’apprêtant ainsi à tuer les longues heures de la veillée.

A première vue, il n’y a rien là, dans ce cas isolé et banal de la disparition d’un homme, qui vaille la peine d’être raconté. Cependant, creusez un peu le sujet, et vous verrez tous les éléments d'une tragédie des plus poignantes s’y grouper d’une façon progressive et continue.

Pourquoi Yvon? Mon Dieu! j'ai dit Yvon comme j'aurais dit Jean ou Pierre, il n'importe. Seulement, « Yvon » est peut-être plus « couleur locale ». Il en arrivait tant alors, au Canada, de ces Bretons; et, vous le savez, tous les Bretons se nomment Yvon. Et puis ce nom vous à comme une belle allure de jeunesse candide et martiale qui plait infiniment. Volontiers on se figurerait, en le prononçant, un beau grand Jeune gars, aux yeux bleus à la fois doux et hardis, l'air bien résolu, avec un léger brin de mélancolie répandue sur la physionomie, de quoi en faire un « quelqu'un » assez ir téressant, en un mot.

Cet Yvon donc, puisque Yvon il y a, s’est éloigné dans la matinée pour aller faire, si vous le voulez, une promenade. Il faisait si beau, le soleil brillait avec tant d'éclat sur la plaine enneigée, qu’il n'avait pu se résoudre à tenir plus longtemps dans la salle enfumée du corps de garde. Aussi bien, la campagne était libre, depuis des semaines, de rôdeurs indiens. Et puis — pourquoi ne pas le dire

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tout de suite? — il s'était senti une irrésistible envie d’aller rêver un peu d’une payse, une sienne cousine aux cheveux dorés comme une madone, qui avait pleuré bien fort sur la pointe de Penmarch, quand le vuisseau qui eimportait son fiancé vers le Saint-Laurent avait disparu à l'horizon. Il se trouvait toujours ainsi plus seul à seul avec la chère vision, loin de ses camarades qui le blaguaient — un surtout, un grand diable de sergent surnommé Va-de-boncœur — chaque fois qu'ils surprenaient chez lui quelques fugitifs soupirs d'amoureux. Mais voyez done quel chemin limagination — cette folle du logis — nous à déjà fait parcourir!

Depuis combien de temps Yvon était-il parti? A coup sûr, il

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