‹ Le Canada sous la domination française [microforme]Chapitre 50 sur 122 · VICTOIRE DE LA BELLE-RIVIÈRE · texte numérisé non relu

VICTOIRE DE LA BELLE-RIVIÈRE

coups de hache, le mirent en fuite, massacrèrent les fuyards et les jetèrent à la Monongahéla, où ils se noyèrent. Braddock perdit 1300 hommes sur 2000, c'est-à-dire les deux tiers de son monde, et 63 officiers sur 86. Washington et ses miliciens se battirent mieux que les réguliers, et assurèrent la retraite de ceux qui échappèrent à ce désastre. « Nous avons été battus, battus honteusement par une poignée de Français, » écrivait Washington. Braddock fut blessé mortellement’ et M. de Beaujeu tué. À la première comme à la dernière bataille de cette guerre, les généraux des deux armées périrent tous les deux. Nous ne perdimes pas plus de 40 hommes®. La victoire de la Belle-Rivière ou de la Monongahéla nous donna un immense butin, 15 pièces de canon, la caisse, les armes, les munitions et les papiers de l'ennemi‘. La vallée de l'Ohio nous resta, au moins pour cette année, et nos sauvages entrèrent de ce côté dans les colonies anglaises, où ils portèrent l'épouvante « en levant des chevelures sur l'Anglois ».

Les principales opérations de la campagne se firent au centre, vers le lac Saint-Sacrement; et, de ce côté,

! Le général Braddock eut cinq chevaux tués sous lui ; il reçut un coup de feu qui lui traversa les bras et les poumons, et dont il mourut le quatrième jour.

* M. de Beaujeu fut tué presque au commencement de l'affaire et remplacé par M. Dumas, capitaine dans les troupes de la colonie.

* Voyez à la fin du volume les pièces 1 et 2, contenant le récit de la bataille de la Belle-Rivière.

* La nouvelle de la victoire de la Belle-Rivière arriva à Versailles le 29 août, par la voie d'Angleterre. « On n’a encore, dit le duc de Luynes, le 2 septembre, aucunes nouvelles directes de ce combat, parce que les Anglais, étant maîtres de toutes les contrées maritimes de l'Amérique, sont bien plus à portée que nous d'en avoir des nouvelles, »

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le général Lyman et le colonel Johnson commandaient à 4 ou 5000 hommes. Le baron Dieskau, avec #00, leur était opposé et occupait le fort Saint-Frédéric et le passage si important de Carillon!.

Le colonel Johnson, qui était parti d'Albany sur l’'Hudson avec 2500 hommes, construisit au coude de cette rivière le fort Lydius on Édouard pour y établir des magasins et avoir une base d’opérations au milieu de ces forêts ; il se proposait, après avoir élevé le fort Édouard, d'enlever le fort Saint-Frédéric, clef de la route de New-York à Montréal.

Le baron Dieskau, avec 1500 hommes, marcha contre le colonel Johnson et le rencontra sur le lac Saint- Sacrement, au point où fut élevé depuis le fort William-Henry. Le 8 septembre, Dieskau attaqua et battit les Anglais en avant de leur camp, et le A1 il essaya de l'enlever; mais ses Canadiens attaquèrent en se dispersant, les sauvages refusèrent de donner, et, malgré la furie de ses soldats, Dieskau ne put forcer les retranchements anglais. Il fut grièvement blessé, pris, et sa troupe obligée de battre en retraite*. Malgré notre échec, les Anglais n'osèrent pas marcher contre

Saint-Frédéric; ils laissèrent une garnison au fort Édouard et retournèrent dans la Nouvelle-Angleterre.

Le succès remporté à la Belle-Rivière avait exalté les imaginalions en Canada. M. Doreil, écrivant de Québec au ministre de la guerre, le 12 août 1755, et lui annonçant le départ de Dieskau avec les régiments de la Reine et de Languedoc contre les Anglais de Johnson, lui disait : « Je regarde comme certain, par le mépris que l’on a pour eux, qu'ils seront battus partout. »

? Voyez à la fin du volume les pièces 3 à 7. — La nouvelle de la défaite du baron Dieskau arriva au gouvernement français, le 6 novembre par la voie d'Angleterre. Au milieu de décembre, la frégate la Sirène apporta enfin les nouvelles de la bataille. Dès 1755, les communications sont difficiles entre la France et le Canada ; on u vu pourquoi dans la note 4 de la page précédente.

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Le marquis de Vaudreuil, à qui les opérations de cette campagne avaient fait reconnaître l'importance de la position de Carillon, y fit élever un fort, trop petit à la vérité, mais qui, tel qu'il était, couvrait les approches du fort Saint-Frédéric, nous assurait la navigation du lac Champlain, et fermait aux Anglais la principale entrée de cette frontière du Canada.

Puis on lança sur la Nouvelle-Angleterre les bandes canadiennes et sauvages, qui y firent de terribles ravages, massacrèrent plus de mille colons anglais, et forcèrent par la terreur tous les autres à émigrer et à se réfugier dans les grandes villes du littoral.

Victoire de Chouegen.

1756. Pendant l'hiver, la rigueur de la saison rendant la guerre impossible, les opérations militaires se trouvèrent suspendues, et des deux côtés on se prépara à la campagne prochaine. Le gouverneur, M. de Vaudreuil, demanda des renforts; M. Doreil, le commissaire des guerres, écrivit que la colonie « couroit les plus grands risques » et que sa situation exigeait «de prompts et puissants secours ». Le Roi envoya des vivres, des munitions, 4,300,000 livres et un millier d'hommes‘ qui arrivèrent en Canada au mois de mai.

! Ces troupes se composaient d'un bataillon du régiment de la Sarre et d’un bataillon de Royal-Roussillon, chacun de 13 compagnies de 40 hommes. Notre armée régulière fut formée alors de 8 bataillons, comptant environ 3800 hommes.

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Le marquis de Montcalm vint remplacer le baron Dieskau au commandement de l'armée. M. de Montcalm, quoiqu'il ne fût que maréchal de camp, avait les pouvoirs et les fonctions de lieutenant général des armées du roi.

M. de Montcalm était né en 1712, au château de Candiac, près de Nimes, et appartenait à une des grandes familles du Rouergue. Il avait reçu une brillante éducation et acquis des connaissances sérieuses dans les lettres et dans les langues ; il aimait le travail et l'étude, et était doué d'une prodigieuse mémoire ; il conserva ses goûts studieux dans le service militaire, et comptait, à sa retraite, devenir membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres; ce qui ne l'empêcha pas d'apporter dans les grades inférieurs une application à ses devoirs qui le fit remarquer autant que son intelligence. « Son régiment étoit resté en France pendant la guerre de Bohême; le marquis de Montcalm partit du fond du Languedoc et alla faire toute cette guerre comme aide de camp de M. de la F'are. » Il était colonel du régiment Auxerrois-Infanterie à la bataille de Plaisance (1746), où il reçut trois blessures, pour la guérison desquelles il se rendit à Montpellier; mais, apprenant que son régiment marchait avec M. le chevalier de Belle-Isle en Piémont, il alla se mettre à sa tête, se battit bravement au col del'Assiette, tout malade qu'il était, et reçut à cette affaire deux nouvelles blessures *.

‘Il avait 36,840 livres de solde par an pour lui, et 11,160 pour ses aides de camp.

? Entré au service à treize ans dans le régiment de Hainaut où son père était lieutenant-colonel, le marquis de Montcalm fut nommé capitaine en 1729, colonel d’Auxerrois-Infanterie en 1743, brigadier en 1747, mestre de camp d'un régiment de cavalerie de son nom en

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Avec M. de Montcalm étaient aussi arrivés plusieurs officiers : M. le chevalier de Lévis, depuis due de Lévis et maréchal de France, alors brigadier, officier de grande distinction, «très habile homme, d'un ton très militaire et qui sait prendre un parti ». Montcalm disait encore, en parlant de lui, qu'il était infatigable, courageux et d'une bonne routine militaire ‘; — M. de Bou-

1749, maréchal de camp en 1756, lieutenant général en 1758. — Voy. dans le Mercure de France, janvier 1760, une biographie de Montcalm. Cette notice, fort bien faite, me parait être de M. Doreil, très dévoué à M. de Montcalm.

! François (taston, chevalier de Lévis, puis marquis de Lévis en 1762, et enfin duc de Lévis en 1784, naquit à Ajac, dans le diocèse de Narbonne, le 20 août 1719. J1 entra au service en 1735 comme lieutenant dans le régiment de la Marine ; il fut nommé capitaine en 1737, colonel et brigadier en 1756, maréchal de camp en 1758, lieutenant général en 1761, maréchal de France en 1783. Le chevalier de Lévis fit la campagne et la retraite de Bohême en 1741-42; il se trouva à la bataille de Dettingen en 1743 ; il fit toutes les campagnes du Rhin de 1743 à 1746 ; puis les campagnes d'Italie, de Provence et du comté de Nice en 1746-47, et se distingua à l'affaire de Montaiban. IL fit ensuite les campagnes du Canada de 1756 à 1760. Par la capitulation de Montréal, le chevalier de Lévis ne pouvait servir du toute la guerre, mais le roi d’Angicterre, par considération, lui ayant permis de servir en Europe seulement, le chevalier de Lévis, nommé lieutenant général, fut envoyé à l’armée du Rhin et prit part aux batailles de Villinghausen et de Johannisberg. La Cour ne fut pas ingrate envers ce géuéral ; il fut nommé capitaine des gardes de Monsieur en 1771, chevalier des ordres du Roi en 1776, gouverneur d'Artois et d'Arras en 1780, maréchal de France en 1783, duc en 1784, etc. IL avait 97,470 livres de rente en bienfaits du roi, dont suit le tableau :

Gouverneur et lieutenant général en Artois. 25,000 liv. Pension sur le trésor royal....,,.....,.. + 11,200 Commandant en chef en Artois.........,, 20,748 Gratification annuelle sur l'extraordinaire des ŒUETTES, 66000000 0 PCT A TR TR UOTE 15,000 Gouverneur d'Arras .....0.0066006 12,000 Appointements de maréchal de France..... 13,522 10

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Le duc de Lévis mourut en 1787.

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gainville, aide de camp de Montcalm, alors capitaine de dragons, qui plus tard deviendra une de nos illustrations maritimes, « Tout en s’occupant de son métier, dit Montcalm, il pense à l'Académie des sciences ; » — M. de Bourlamaque, colonel d'infanterie et ingénieur, «trop minutieux », mais qui gagnera « furieusement» dans l'esprit de tout le monde pendant la campagne de 4757, et dont on disait en 1758, quand il fut nommé brigadier : « C'est un officier du premier mérite, qui a des talens supérieurs, beaucoup de décence, de fermeté et le meilleur ton, et qui a joué depuis qu'il est en Amérique un rôle principal*. »

Le marquis de Montcalm n'eut qu’à se féliciter de ses premières relations avec le gouverneur du Canada. « Le gouverneur général, écrit-il le 142 juin, me comble de politesses; je le crois content de ma conduite à son égard, et je pense qu'elle le persuade qu'il peut se trouver en France des officiers généraux qui se porteront au bien sous ses ordres, sans prévention et sans primeur. Il connoît le pays, il a l'autorité et les moyens en main, il est à la tête de la besogne ; c'est à lui de la déterminer, à moi de le soulager des détails relatifs à nos troupes, pour la discipline et l'exécution de ses projets... L'article de la discipline, ajoute-t-il, exige l'entière attention d'un officier général dans un pays où le soldat a trop d'argent et voit des exemples contagieux. »

M. de Montcalm n'avait pas tardé à reconnaitre les abus nombreux qui existaient en Canada; il s’en

1 Ces divers jugements sont extraits des lettres de Montcalm au ministre, que nous publions sous les n°% 9 et 25 ; d’une autre lettre de Montcalm du 18 septembre 1757, et de la pièce 200 du 2 volume de l’année 1758, campagnes du Canada, Dépôt de la guerre.

* Dépôt de la guerre, vol. 5417, p. 139.

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plaignit et se brouilla bientôt avec M. de Vaudreuil!. Peu de temps après l'arrivée du nouveau général ct des officiers que l'on vient de nommer, on voit dans leur correspondance les premières indications de faits graves qui se révéleront peu à peu : un désordre considérable dans toutes les parties de l'administration ; l'improbité de la plupart des fonctionnaires de la colonie ; la faiblesse du gouverneur ; les luttes des officiers de l'armée de terre? contre les officiers des troupes de la colonie et ceux de la milice; les « prévarications » ‘e l'intendant et de ses complices ; les luttes du civil et du militaire; la formation de deux partis dans la colonie ; la difficulté de faire la guerre dans un pays immense, sans routes, partout couvert de bois, et avec si peu de forces ÿ.

Dans une lettre du chevalier de Montreuil, aidemajor général de l’armée, on lit ce qui suit :

« .… Les officiers de la colonie n'aiment pas les offici de terre; il est incroyable combien de luxe règne

‘ Dans une lettre du mois de novembre, M. de Montcalm se plaint déjà de M. de Vaudreuil.

? C'est-à-dire des officiers venus de France et appartenant à l'armée de terre et au ministère de la guerre ; tandis que les troupes de la colonie dépendaient du ministère de la marine.

* M. de Lévis, en écrivant au ministre, le 17 juillet 1756, disait : ‘ Toutes les entreprises sont dans ce pays très difficiles, on en doit presque toujours le succès au hasard ; toutes les positions que l’on peut prendre sont critiques ; les attaques et les retraites sont difficiles à faire ; on ne voyage que dans les bois ou par les rivières ; il faut user des plus grandes précautions et avoir la plus grande paiience avec les sauvages qui ne font que leurs volontés, à laquelle, dans bien des circonstances, il faut nécessairement céder, » (Dépôt de la guerre, Canada 1756, pièce 186.) — « On n’a, dit le marquis de Montcalm, d’autres chemins que des rivières renplies de saults et de rapides, et des lacs que la violence des vagues rend souvent impraticables aux bateaux. » (Archives de la Marine.)

* Voyez la pièce 7, à la fin du volume.

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dans ce pays-ci, et combien le roi est volé par la mauvaise administration des affaires ; tous les François qui arrivent ici sont révoltés de la consommation qui se fait ici; le gouverneur et l'intendant sont trop doux et trop relâchés, dans un pays où il faudroit user d'une plus grande sévérité que partout ailleurs. Il n'y a point de police ; le Canadien est indépendant, méchant, menteur, glorieux, fort propre pour la petite guerre, très brave derrière un arbre et fort timide lorsqu'il est à découvert. » Une autre lettre nous donne la contre-partie de ce qui précède; on y déplore que « le militaire soit parvenu au comble du despotisme ! ».

Le ministre de la marine crut devoir écrire au marquis de Montcalm à ce sujet, et lui recommanda de mcnager les Canadiens et les fonctionnaires de son département, que la « morgue » des officiers venus de France avait froissés et mécontentés.

De son côté, M. de Montcalm, en écrivant au ministre de la guerre, après la victoire de Chouegen*?, se moquait de la vanité des Canadiens et du gouverneur, et signalait l’indiscipline des milices. « C’est une troupe, disait-il, qui ne connoît ni discipline ni subordination; j'en ferois dans six mois des grenadiers, et actuellement je me garderois bien d'y faire autant de fond que le malheureux M. de Dieskau y en a fait pour avoir trop écouté les propos avantageux des Canadiens qui se croient sur tous points la première nation du monde; et mon respectable gouverneur général est né dans le pays... Les Canadiens sont contens

! Archives de la marine, cartons du Canada.

* Lettre du 28 août 1756. (Dépôt de la guerre.)

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VICTOIRE DE CHOUEGEN 119 de moi!; leurs officiers m'estiment, me craignent et voudroient bien qu'on püt se passer des François et de leur général, et moi aussi. »

La disposition générale adoptée pour les opérations de l'armée française en 1756 fut de se tenir sur la défensive, de faire quelques courses? et de surprendre le fort Chouegen*.

On forma un camp à Carillon, pour observer et contenir l’armée anglaise qui devait sortir du fort Édouard ec s'avancer par le lac Champlain ; M. de Lévis le commandait. Un autre camp, aux ordres de M. de Bourlamaque, fut établi à Frontenac, pour contenir le corps anglais du fort Chouegen et observer la route du lac Ontario, par laquelle on pouvait attaquer à revers Montréal. On fortifia Niagara pour assurer nos communicaiions avec les forts de l'Ohio, et on y placa M. Pouchot, capitaine au régiment de Béarn; cet officier « possédoit parfaitement toutes les parties relatives au génie, » et a écrit d'assez curieux mémoires sur la guerre d'Amérique.

Gaspé, à l'entrée du Saint-Laurent, possède un mouillage très sûr et très important ; tous les bâtiments qui remontent le fleuve passent à sa vue; on y mit des troupes. Les garnisons de Louisbourg et du fort Du-

Une autre fois, le 18 septembre 1757, le marquis de Montcalm écrivait au ministre de la guerre : « J’ai acquis au dernier point la confiance du Canadien et du sauvage : vis-à-vis des premiers, quand je voyage ou dans les camps, j'ai l'air d’un tribun du peuple. »

? La principale de ces courses est celle que dirigea M. de Léry, officier des troupes de la colonie, avec un détachement de 500 sauvages et soldats. Il enleva, le 27 mars, un fort près de Chouegen, passa les 92 hommes qui composaient la garnison au fil de l'épée, prit une quantité considérable de vivres et de poudre, et fit sauter le fort. (Dépôt de la guerre, voi. 3417, pièce 136.)

* Le fort Chourgeu esi aussi appelé le fort Oswego.

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quesne furent augmentées; on envoya un détachement sur la frontière acadienne,; on se tint prèt partout.

Du côté de l'ennemi, le comte de Loudoun, général en chef des forces anglaises, reprit les plans de 1755; le gros de ses troupes fut dirigé contre le fort Saint- Frédéric, afin d'occuper cette position et s'ouvrir ainsi ua passage sur Montréal par le lac Champlain; un second corps dut se porter sur Niagara, pour couper nos communications avec la vallée de l'Ohio; un autre devait agir contre le fort Duquesne; un quatrième devait se diriger sur Québec par les rivières Kennebec et Chaudière, pour faire une diversion de ce côté.

M. de Montcalm se porta de sa personne à Carillon pour attirer toute l'attention de l'ennemi sur ce point. Pendant ce temps (août), un corps expéditionnaire de 3000 hommes, soldats, miliciens et sauvages, se rassemblait à Frontenac par les soins de M. de Bourlamaque; il était destiné à aller prendre Chouegen. En enlevant aux Anglais cette position avancée, on les rejetait dans le bassin de l'Hudson.

Pour tromper l'ennemi, M. de Montcalm laissa le chevalier de Lévis à Carillon avec 3000 hommes contre les 8000 de Loudoun. M. de Lévis fit de fréquents détachements, « qui avoient un air d'offensive ». « Tout cela, dit-il, les a si fort occupés, et je les ai observés de si près, qu’ils n’ont pu rien entreprendre sur moi, ni envoyer du secours à Chouegen. »

Pendant ce temps, M. de Montcalm s'avançait de Frontenac sur Chouegen, dont les fortifications se com: posaient du fort Oswego, du fort Ontario et du fort George; 1800 hommes aux ordres du colonel Mercer les défendaient. Les Français arrivèrent par le lac Ontario le 46 août, et débarquèrent à une demi-lieue du

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fort Ontario. Le colonel Bourlamaque, chargé de la direction du siège, ouvrit la tranchée à 90 toises, et força, le 43, les Anglais à évacuer le fort Ontario, qu’il occupa. Le 44 au matin, M. Rigaud de Vaudreuil, frère du gouverneur et oîficier des milices, passa à la nage, avec ses Canadiens et ses sauvages, une rivière qui séparait les deux forts Ontario et Oswego; malgré le feu le plus vif, il alla couper les communications entre les forts Oswego et George, et occuper les hauteurs qui dominaient Oswego. On y éleva promptement une batterie, qui obligea le lendemain les Anglais à capituler, parce qu'ils ne pouvaient plus tenir contre nos feux plongeants. « Le colonel Mercer venoit d'être tué; ce qui, joint à la crainte de tomber entre les mains de nos sauvages, détermina son successeur à envoyer prier M. de Rigaud de faire cesser le feu des Canadiens et sauvages. » On fit dire au commandant qu'il devait se rendre prisonnier de guerre, et on ne lui donna qu'une heure pour se décider. « Les cris, les menaces et les hurlements affreux de nos Canadiens et sauvages les firent promptement décider!'. » Les Anglais n'avaient encore perdu que 150 hommes. Cette prompte capitulation étonna M. de Montcalm : « Il faut croire, écrivit-il au ministre de la guerre, que les Anglois transplantés ne sont plus les mêmes qu'en Europe. »

On fit 4640 prisonniers; on prit 413 bouches à feu, d'immenses approvisionnements d'armes, de munitions et de vivres, qui servirent à notre armée, 5 bâtiments de guerre portant 52 canons, 200 bateaux, etc.; ce fut

* Lettre du marquis de Vaudreuil au comte d’Argenson, ministre de la guerre, du 30 août 1756. (Dépôt de la guerre, vol. 3417, pièce 214.)

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une perte de 15 millions pour l'Angleterre’. M. de Montcalm détruisit les fortifications de Chouegen et revint à Carillon, où il s'occupa de terminer les travaux de défense de ce fort.

La prise de Chouegen nous avait coûté 30 hommes tués ou blessés; elle dérangea les plans des Anglais et nous donna tout le bénéfice de la campagne.

Cette affaire fut conduite avec beaucoup de vigueur. M. de Montcalm se crut obligé d'excuser son audace auprès du ministre. « Les dispositions que j'avois arrêtées vis-à-vis 1800 hommes sont si fort contre les règles ordinaires, que l'audace qui a été mise dans cette entreprise doit passer pour témérité en Europe; aussi je vous supplie, Monseigneur, pour toute grâce, d'assurer $. M. que si jamais elle veut, comme je l'espère, m'employer dans ses armées, je me conduirai sur des principes différens.... » Et plus loin : « C'est peutêtre la première fois qu'avec 3000 hommes et moins d'artillerie, on en a assiégé 1800, qui pouvoient être

Les capitulations étaient toujours d’une exécution difficile en Canada. On lit dans une lettre de Montcalm, du 28 août 1756 (Dépôt de la guerre) : « Jamais capitulation ne donnera autant de peine pour la maintenir; les sauvages vouloient la violer. J’ai terminé cette affaire ; il en coûtera au roi de 8 à 10,000 livres qui nous conserveront plus que jamais l’affection des nations sauvages ; et il n’y a rien que je n'eusse accordé plutôt que de faire une démarche contraire à la bonne foi françoise. » Un peu plus loin il ajoute : « Vous trouverez aussi un état de l'artillerie, munitions et vivres. Je ne vous dissimulerai pas qu'il y a eu un peu de pillage, qu’il a fallu même le tolérer. Nous ne sommes pas en Europe, et il est bien difficile d'empêcher 300 sauvages et 1500 Canadiens de faire une curée; d’ailleurs, c’est l’usage de part et d’autre dans les colonies ; mais les effets des officiers anglois ont été conservés, ainsi que les munitions de guerre et de bouche. »

M. de Montcalm fut moins heureux en 1757, lors de la capitulation de William-Henry.

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promptement secourus par 2000 et qui pouvoient s'opposer à notre débarquement, ayant une supériorité de marine sur le lac Ontario, le succès a été au delà de ioute attente...!»

Pour obliger les colons anglais à désirer la paix, on continua à faire ravager impitoyablement la Nouvelle- Angleterre par des partis de Canadiens et de sauvages, dont le fort Duquesne était la base d'opérations. « Les Anglois avoient fait mourir avec cruauté quelques-uns des chefs de deux nations, qui étoient allés en espèce d'ambassade. » Les sauvages exaspérés firent d'affreux ravages dans la Pensylvanie et la Virginie; les colons furent refoulés à plus de 40 lieues des Alléghanis, abandonnant maisons, récoltes et bestiaux. Un de nos sauvages, nommé Ochik, qui avait tué par mégarde, au siège de Chouegen, un ingénieur français, se distingua daus ces courses pour obtenir son pardon; il scalpa 33 Anglais, dont le plus grand nombre, il faut se hâter de le dire, étaient des « partisans équipés et coiffés en sauvages », courant avec des sauvages à eux et scalpant les nôtres*. Le chevalier de Villiers, lieutenant des troupes de la colonie, avec un détachement de 55 hommes, alla prendre le fort Grenville à 20 lieues de Philadelphie; « tout y a été brûlé, tué ou fait prisonnier, »

Malgré ces divers succès, l'esprit clairvoyant de M. de Lévis ne se faisait pas illusion; il écrivait au ministre : « Malgré les succès de cette campagne où s’il y aeu du bien joué, il n’a pas laissé que d'y avoir du bonheur, la paix est à désirer... » En effet, la disette se

1 Lettre du 28 août 1756. — La nouvelle de la victoire de Choue-

gen arriva en France le 9 octobre, par la voie de Londres et d’Ostende.

* Poucuor, Mémoires, I, 88.

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faisait déjà sentir ; les habitants de Québec n'avaient que quelques onces de pain par jour, et on commençait à manger de la viande de cheval. La rigueur extrême de l'hiver avait détruit les récoltes, et la présence continuelle de presque tous les colons dans les rangs de la milice, depuis 1755, suspendait les travaux de l’agriculture. La peuplade des Abénaquis, nos fidèles alliés, était détruite par la petite vérole. M. de Vaudreuil demanda des vivres et des soldats au cabinet de Versailles.

Mais de graves complications étaient survenues en Europe pendant que tout ceci se passait en Canada. La guerre entre la France et l'Angleterre, toute maritime et coloniale, était fort activement conduite en Amérique, où l'on a vu nos victoires, et en Europe, où le duc de Richelieu prenait Minorque et Port-Mahon, où M. de la Galissonnière battait, en vue de Minorque, la flotte de l'amiral Byng, où le maréchal d’Estrées battait les Anglais en Hanovre, à Hastenbeck. Notre marine, grâce aux soins de M. de Machault, était en état de soutenir le premier choc de l'ennemi. Il aurait failu, pour sortir victorieux de cette lutte, ne pas la compliquer d’une guerre continentale, et lui consacrer toutes les forces de la France. Louis XV, sous linfluence de la marquise de Pompadour, suivit une ligne de conduite différente ; il s’allia avec l'Autriche!

! J'alliance avec l'Autriche se fit par les deux traités de Versailles. Le premier, conclu en juin 1756, était l’œuvre personnelle de Louis XV; les négociations avaient été faites par lettres autographes du roi, à l'insu de son ministre des affaires étrangères, M. Rouillé. M" de Pompadour et l'abbé de Bernis avaient été les confidents et les conseillers de Louis XV. La cour de Vienne, alliée ordinaire de l'Angleterre, s’engageait à la neutralité. Cet avantage apparent séduisit tout le monde, y compris les politiques à courte vue qui signèrent le traité. La neutralité de l'Autriche, complétée

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VICTOIRE DE CHOUEGEN 125

contre la Prusse ct prit part à la guerre de Sept-Ans, bien que la France n'y eût aucun intérêt. La guerre continentale absorba bientôt toutes les ressources du gouvernement français, et la guerre d'Amérique, qui était la principale, fut non seulement négligée, mais regardée comme un obstacle à la guerre d'Allemagne.

On ne comprenait pas en France l'importance de ce qui se passait en Amérique, et on ne voyait pas les conséquences de la victoire qu’on abandonnaïit à l’Ancleterre. Ni les hommes politiques ni le public ne s'intéressaient au Canada ; Voltaire écrivait à M. de Moncrif, le 27 mars 4757 : « On plaint ce pauvre genre humain qui s'égorge dans notre continent à propos de quelques arpents de glace au Canada. » La guerre d'Amérique,au contraire, était populaire en Angleterre; on y devinait les résultats qu'elle devait produire et qui sont si évidents aujourd'hui.

Lorsque M. de Vaudreuil demanda au cabinet de Versailles des vivres et des soldats pour le Canada, il le trouva effrayé des dépenses que l’on faisait pour cette colonie ?, tout occupé de ses armées d'Allemagne et peu disposé à envoyer les secours nécessaires en Amérique.

par celle de la Hollande, qui fut obtenue à la même époque, devait, disait-on, permettre à la France de donner tous ses soins à la guerre maritime. Mais Louis XV et Marie-Thérèse s'engageaient, en cas d'attaque de leurs Etats, à se donner un secours de 24,000 hommes. Attaquée par Frédéric, Marie-Thérèse réclama le concours de 21,000 Français ; le prince de Soubisé, qui les commandait, ayant été battu à Rosbach, il fallut venger l'honneur compromis. On signa le second traité de Versailles, et la neutralité en Europe se transforma en une guerre européenne, dans laquelle l’habileté de Marie- Thérèse sut nous entraîner, malgré nos intérêts les plus évidents et les plus essentiels.

! Les dépenses, qui étaient de 2 millions en 1750, s’élevèrent à 11 millions en 1756. La marine coûtait 100 millions par an depuis le commencement de la guerre.

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