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3000 soldats et 2000 Canadiens et sauvages, et, le 28 avril, il parut devant Québec. Le général Murray avait chassé toute la population de la ville pour éviter qu'elle ne se soulevât contre lui pendant qu’il serait aux prises avec les Français; sûr de ses derrières, il vint avec 4 ou 5000 hommes livrer bataille à M. de Lévis, sur le plateau d'Abraham, à l'endroit même où Wolf et Montcalm s'étaient déjà rencontrés. Les troupes de notre aile gauche, obligées de se former sous le feu meurtrier de l'artillerie anglaise, hésitaient, lorsque M. de Bourlamaque les rallia et les mena, sans tirer, sur l'ennemi, qu'elles culbutèrent à coup de baïonnette; alors M. de Lévis donna à la droite l'ordre d'attaquer. Les Anglais ne purent résister ; ils furent enfoncés, obligés de se retirer dans Québec, et perdirent toute leur artillerie (20 canons, 2 obusiers) et environ 800 hommes, tués ou blessés, presque tous de coups de baïonnette. La victoire nous avait coûté 700 hommes; tous nos grenadiers avaient été tués par la mitraille des Anglais et avaient payé de leur sang le dernier triomphe du drapeau français en Canada.
Aussitôt M. de Lévis assiégea Québec. Il avait pris aux Anglais, à la bataille du 28, une grande quantité d'outils avec lesquels on fit les tranchées ; et, le 114 mai, les Français ouvrirent le feu contre la ville avec quelques mauvaises pièces de fer. Comme la poudre élait rare, nos artilleurs eurent ordre de ne tirer que vingt coups par pièce, par vingt-quatre heures, et, tout en canonnant la place, on attendët les secours qu'on espérait voir venir de France. « Une seule frégate afrivée avant la flatte anglaise eût décidé la reddition de Québec et assuré la Nouvelle-France pour cette année . »
‘ Lettre du ehewalier de Lévis au ministre de Æ guerte, 30 juin
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Le 15 mai, vers le soir, assiégeants et assiégés apercurent quelques vaisseaux à l'horizon. Si c'était une flotte française, Québec revenait à la France ; sinon, M. de Lévis était obligé de lever le siège. Aussi tout le monde, dit l'historien anglais Knox, tournait-il avec la plus grande anxiété les yeux vers le bas du fleuve, d'où chacun espérait voir venir son salut. C'était l'avant-garde de la flotte anglaise. « Nous restâmes quelque temps en suspens, n’ayant pas assez d'yeux pour la regarder, dit Knox... L'on ne peut exprimer l'allégresse qui transporta alors la garnison. Officiers et soldats montèrent sur les remparts faisant face aux Français, et poussèrent pendant plus d’une heure des hourras continuels en élevant leurs chapeaux en l'air. Enfin, il est impossible de se faire une idée de notre joie, si l’on n’a pas souffert les extrémités d'un siège, et si l'on ne s'est pas vu avec de braves amis et de braves compatriotes voués à une mort cruelle... »
Aussitôt M. de Lévis, « extraordinairement agité », leva le siège de Québec, et, le 16 mai, il se replia sur Montréal avec 3600 hommes. Il ne pouvait, en effet, rester devant Québec, les Anglais étant maitres, avec leur flotte, du cours du Saint-Laurent, et pouvant lui couper sa retraite sur Montréal. Deux frégates, presque
1760. — Voyez, sur la seconde bataille de Québec et sur le siège de Québec les pièces 33 et 34 à la fin du volume.
! Le ministre de la marine avait envoyé au secours du Canada six bâtiments chargés de troupes et de munitions ; mais on ne les fit partir de Bordeaux que le 12 avril: c'était trop tard. Les Anglais, aussitôt la débâcle des glaces accomplie, vers le commencement de mai, établissaient chaque année leur croisière à l'entrée du Saint- Lavrent; il fallait arriver avant eux. Nos bâtiments, venus trop tard, furent pris ou obligés de débarquer les troupes, les vivres et les munitions dont ils étaient chargés, dans la baie des Chaleurs, à l'entrée du fleuve, si bien que le secours fut absolument inutile.
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sans artillerie, composaient alors toutes nos forces maritimes sous Québec; elles furent prises, le 16, après un combat de deux heures. Leur commandant, M. de Vauquelin, et ses officiers refusèrent d'amener leur pavillon et se firent tuer. Tous les bâtiments de transport, destinés à faire le service entre Québec et Montréal, pour porter l'artillerie, les vivres et les bagages, furent brülés par les Anglais ou submergés par une tempête ; il en résulta que, dans ce pays privé de routes, et où il fallait absolument faire les transports par eau, il fut impossible de se servir du fleuve.
Après la retraite de M. de Lévis, les Anglais firent converger leurs trois armées sur Montréal pour y cerner les Français et les forcer à capituler : le général Murray remonta le Saint-Laurent avec la flotte ; Le brigadier Haviland partit de Saint-Frédéric; Ambherst s’avança de Chouegen sur le fort Lévis.
M. de Lévis, décidé à tenir jusqu’au bout, écrivait au ministre : « Nous tâcherons de rassembler nos forces; si les ennemis ne mesurent pas leurs mouvements, nous en profiterons pour combattre le corps de leurs troupes qui avancera le premier : c’est l’unique ressource qui nous reste. Nous sommes hors d'état de tenir la campagne : vivres, munitions, tout manque; il est surprenant que nous existions encore »!. El quelques jours après : « Je n'ai point négligé de profiter de la confiance que me témoignent les Canadiens pour ranimer leur zèle, leur courage, et calmer leurs alarmes sur les lettres de change et ordonnances, et de les engager à fournir des vivres. Nous sommes obligés de les combattre pour nous défendre, d'achever de leur enlever de force le peu d'animaux qui leur restent pour
‘ Lettre du 30 juin. (Dépôt de la guerre.)
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CAPITULATION DE MONTRÉAL 133 leur vie, étant à la dernière extrémité à ce sujet. La récolte paroit belle; mais il reste à savoir si nous y arriverons, si nous pourrons la couper, et qui la mangera. Nous n'avons de poudre que pour un combat. Nous n'avons encore aucune nouvelle des ennemis. Nous sommes à des événemens qui décideront du pays; jugez, Monseigneur, de notre situation, de celle des Canadiens. Telle qu'elle soit, je vous supplie d'assurer le Roi que je mettrai en usage tous les moyens de faire tout ce qu’il sera possible pour la gloire de ses armes et lui conserver cette colonie... »
L'armée manquait de pain et d'argent, et les colons ne voulaient plus de papier-monnaie. M. de Lévis obtint de ses officiers et de ses soldats qu'ils livrassent toute la monnaie qu'ils avaient, et avec cet argent il acheta de la farine, et s’assura du pain pour un mois; puis on se prépara pour la dernière lutte.
M. Dumas, avec 1500 hommes, fut chargé de défendre la route de Québec à Montréal contre Murray; M. de Bougainville, appuyé sur le fort de l'Ile-aux-Noix, à l'entrée de la rivière Richelieu, fut opposé, avec 1200 hommes, au brigadier Haviland; le capitaine Pouchot, avec 200 hommes, fut chargé de défendre le fort Lévis, à l'entrée supérieure du Saint-Laurent, et le chevalier de la Corne, avec 800 hommes, fut placé au sault Saint- Louis. M. de Lévis avait encore 3100 soidats et quelques centaines de miliciens et de sauvages à opposer à toutes les forces de l'ennemi, qui se montaient à plus de 40,000 combattants. ;
Les miliciens, ruinés, épuisés de fatigue, manquant de vivres, désertaient; et, les Anglais incendiant les
* Leltre au ministre de la guerre, du 14 juillet, (Dépôt de la guerre.)
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villages dont les habitants ne mettaient' pas bas les armes, on se soumettait partout sur leur passage. Le découragement des colons était au comble : ils venaient d'apprendre que le cabinet de Versailles suspendait le payement des lettres de change tirées par le Canada. On devait 40 millions aux colons; tous étaient créanciers de l'État. « Ils ont tout sacrifié pour la conservation du Canada, écrivait M. de Lévis au ministre ; ils se trouvent actuellement ruinés, sans ressources... » Cette hideuse banqueroute était la récompense que le colon recevait; ce fut le dernier acte du gouvernement de Louis XV en Canada.
M. de Bourlamaque ne put empêcher la flotte de Murray de forcer le passage devant Sorel; M. de Bougainville fut obligé, le 27 août, d'évacuer le fort de l'Ileaux-Noix. Murray et Haviland arrivèrent à Longueil, presque en vue de Montréal, où ils firent leur jonction. Le général Amherst fut arrêté dans sa marche par le fort Lévis, dans lequel le capitaine Pouchot se défendit pendant douze jours, avec ses 200 soldats, contre les 11,000 Anglais qui l’assiégeaient; il ne se rendit, le 25 août, qu'après que ies remparts du fort eurent été détruits et toutes ses pièces mises hors de service; tous ses officiers et le tiers de la garnison avaient été tués ou blessés !, En prenant le fort Lévis, le général Amberst avait coupé à l’armée française sa retraite sur la Louisiane, et avait ainsi complété l'investissement de Montréal. Amherst, repoussant M. de la Corne devant lui, descendit le Saint-Laurent, et arriva, le 6 sep-
1 « Le 26 au matin, lorsque les ennemis furent entrés, ils furent extrêmement surpris de ne voir que quelques soldats dispersés dans les postes qu'ils remettoient, et une soixante de miliciens ; ils deman-
doient à M. Pouchot, où étoit donc sa garnison; il leur répondit
qu’ils la voyoient toute. » (PoucaoT, Mémoires, II, 281.)
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Le 8 septembre, les trois armées anglaises, comptant sur ce point plus de 20,000 hommes! et une nombreuse artillerie, se préparèrent à attaquer Montréal. Cette ville n'était revêtue que d'une simple chemise, ou mur de deux à trois pieds d'épaisseur, avec fossé pour la mettre à l’abri d'une surprise des Iroquois; elle n'était donc pas en état de tenir contre les Anglais, sans quoi M. de Lévis l’eût défendue, bien qu'il ne disposât que de six pièces d'artillerie, de quinze jours de vivres et de 3500 hommes, et que les habitants de Montréal, pour sauver ce qui leur restait de biens, ne voulussent plus continuer à se battre.
M. de Vaudreuil tint un conseil de guerre, dans lequel on résolut à l'unanimité de capituler, afin d’obtenir au moins quelques conditions avantageuses pour les colons, que l’on ne pouvait plus sauver du joug anglais. Le général Amherst accorda la capitulation qu'on lui proposa, mais il refusa les honneurs de la guerre pour les troupes françaises. Il semble que le général anglais, qui avait été obligé de mettre bas les armes à la honteuse capitulation de Closter-Severn, en Allemagne, ait voulu prendre sa revanche en Canada. M. de Lévis, indigné, se retira dans l'ile de Sainte-Hélène avec 2200 hommes qui lui restaient, et se prépara à combattre, ne voulant pas rendre honteusement son épée.
Mais le salut de la colonie et de ses pauvres habitants l'emporta sur le point d'honneur militaire dans le
* Lettres de M. Bernier au ministre, du 12 et du 25 septembre. (Dépôt de la guerre, Canada, 1760, pièces 102 et 111. — La pièce 102 est imprimée dans les pièces justificatives de ce volume sous le n° 38.)
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cœur de cet héroïque vaincu; il finit par obéir à l'ordre formel de M. de Vaudreuil et posa les armes le 8 septembre 1760, en protestant pour lui et pour son armée contre « le traitement fait aux troupes françoises, qui auroient dù mériter plus d'attention de la part de M. de Vaudreuil et plus d'estime de celle du général Ambherst ! ».
Le 8 septembre 1760, le Canada devint colonie anglaise. Ses habitants conservèrent le libre exercice de leur religion, leurs lois ? et leurs propriétés.
Le gouverneur, l'intendant, les fonctionnaires de l'administration civile et militaire, M. de Lévis et 485 officiers, 2400 soldats et artilleurs, 500 matelots et les colons les plus marquants quittèrent la colonie.
On dit que Mc de Pompadour, en apprenant la perte du Canada, s'écria : « Enfin, le Roi dormira tranquille ! »
Quelques esprits distingués, parmi lesquels il faut placer M. Bernier, commissaire des guerres en Canada, comprirent l'étendue de la perte que faisait la France « Si ce pays ne doit plus rentrer sous la domination de la France, écrivait M. Bernier au maréchal de Belle- Isle en lui annonçant la capitulation du 8 septembre, c'est une perte infinie. » Mais en général on fut d'un avis différent. « Si j'osais, écrivait Voltaire au marquis de Chauvelin , je vous conjurerais à genoux de débarrasser pour jamais du Canada le ministère de France. Si vous le perdez, vous ne perdez presque rien ; si vous voulez qu'on vous le rende, on ne vous rend qu’une cause éternelle de guerreet d'humiliations. Songez que
1 Lettre de M. de Lévis au ministre de la guerre, du 27 novembre 1760. Voyez, à la fin du volume, la pièce 39.
* La coutume de Paris.
* Le 3 octobre 1760.
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les Anglais sont au moins cinquante contre un dans l'Amérique septentrionale ».
On ne comprenait pas que perdre l'Amérique, c'était pour la France et sa civilisation, passer au second rang, et que c'était livrer à la race anglaise et à la civilisation qu'elle représente le nouveau monde tout entier. Les Anglais, au contraire, appréciaient exactement l'importance de leur conquête ‘. Hume, en 1767, blâmait Gibbon d'écrire en français les Révolutions de la S'uisse : « Laissez, lui disait-il, laissez les Français triompher de ce que leur langage est aujourd'hui répandu partout. Nos solides établissements d'Amérique, qui croissent sans cesse, promettent à la langue anglaise bien plus de stabilité et de durée ».
Condamnation de l’intendant Bigot et de ses complices.
Un arrêt du conseil d'État, rendu le 12 décembre 1761 et contre-signé par le duc de Choiseul, et des lettres patentes de Louis XV, du 17 décembre, sur ledit arrêt, ordonnaient que « le procès seroit fait aux auteurs des monopoles, abus, vexations et prévarications qui avoient été commis en Canada ». Une commission présidée par M. de Sartine, lieutenant général de police, et composée de vingt-sept juges au Châtelet, fut chargée de juger souverainement et en dernier ressort le procès
1 On lit dans une lettre de lord Chesterfeld, du 13 novembre 1762, que les Anglais avaient dépensé 2 milliards pour s'emparer du Canada : « A tout prendre, dit Chesterfeld, l'acquisition du Canada nous a donc coûté 80 millions sterling ».
ordonné par S. M. Le 19 décembre, M. Dupont, conseiller, fut nommé rapporteur ; puis le procureur général présenta sa requète « contenant plainte des prévarications commises en Canada ». MM. de Vaudreuil, Bigot, Varin, Péan, Cadet, etc., furent « arrêtés et recommandés sous le bon plaisir du Roi à la Bastille ». L'instruction dura quinze mois. « Elle a été, dit Barbier, très longue et difficile par la vérification de leurs papiers ct pour entendre tous les témoins dont on a eu besoin ».
Le nombre des accusés était de cinquante-cinq; c'étaient :
BiGor, intendant du Canada ;
VARIN, subdélégué de l'intendant du Canada;
BRÉARD, contrôleur de la marine ;
ESTèBE, conseiller honoraire du conseil supérieur de Québec, garde des magasins du roi de ladite ville;