EXTRAIT D'UNE LETTRE DE M. DOREIL' A M. LE MARQUIS DE PAULMY
Sur les désordres qui existent dans l'administration du Canada et sur MM. de Vaudreuil, de Montreuil et de Dieskan.
Montréal, le 28 octobre 1755.
.. Vous verrez, Monseigneur, par ce que j'ai glissé dans ma lettre à M. le comte d’Argenson, que les intérêts du Roi ne sont pas ici trop bien ménagés ; ceux de la colonie ne le sont pas davantage : le commerce languit, l'habitant est vexé, mais il en résulte que les personnes qui ont la manutention des affaires et ceux qui leur sont affidés font des fortunes immenses ; et, comme elles réunissent toute l'autorité, elles agissent assez ouvertement. Depuis longtemps les particuliers lésés usent de plaintes, qui jusqu’à présent ont été inutiles et n’ont servi qu’à leur occasionner des désagrémens et souvent des pertes,
! Commissaire des guerres.
? Neveu du ministre de la guerre. Il fut adjoint à son oncle, M. le
comte d’Argenson, de 1751 à 1756, et devint ministre de la guerre en 1757.
M. de Vaudreuil est bien éloigné d'approuver ce quise passe; il n'en ignore pas la moindre chose; il s'est ouvert à moi jusqu'à m'en parler en détail; il en gémit, mais je conçcois qu'à moins d'un éclat, ce sera toujours de même : il veut se maintenir'. D'ailleurs il lui est défendu de se mêler de la partie de la finance et de quelques autres qui y sont intimement réunies. C'est un général qui a les intentions bonnes, droites, qui est doux, bienfaisant, d'un abord facile et d'une politesse toujours prévenante, mais les circonstances et la besogne présente sont un peu trop fortes pour sa tête; il a besoin d’un conseiller dégagé de vues particulières et qui lui suggère le courage d'esprit. Il paroît agir avec moi de bonne foi; je l’aiderai si je puis, et je serai un peu débarrassé si le commandant qui nous sera envoyé le printemps prochain est d’un esprit liant et d'un caractère doux : il gouvernera le gouverneur. M. de Dieskau n'avoit rien de ce qu'il falloit pour cela, et ils n'auroient pas manqué de se brouiller,
Notre état-major a été privé, à ce qu'il paroît, de ce qu'il avoit de mieux, suivant les apparences, en perdant M. de Rostaing. C'auroit été une vraie consolation pour moi et ma seule ressource ; il ne m'en reste aucune : car, soit dit sans vouloir faire tort à personne, nous avons dans l’aide-major général? un bien foible homme. J'ose dire que, si je ne me chargcois un peu de tout, la besogne seroit: bien plus mal faite. C'est un fort honnête garcon, rempli de bonne volonté, mais si neuf, que je m'étonne, permettez-moi de vous le dire, Monseigneur, qu’on ait songé à lui, il a donné une
On voit que M. de Vaudreuil connaissait et déplorait les abus et les scandales dont nous avons parlé précédemment. Nous sommes donc restés au-dessous de la vérité quand nous l'avons présenté comme abusé, subjugué et exploité par M. Bigot; M. de Vaudreuil était informé de tout en détail, et cependant il défendait Bigot auprès des ministres. Était-il donc son complice, ou sa faiblesse était-elle décidément incurable? On verra aussi, plus loin, que M. de Vaudreuil n’aimait pas qu'on rendit compte à la Cour « de ce qui se passoit » en Canada.
? M. le chevalier de Montreuil.
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PIRCES JUSTIFICATIVES 209 cruelle preuve de son peu d'expérience à l'affaire du 8 septembre dernier, en faisant sa retraite sans enlever M, de Dieskau. Je suis cependant convaincu qu'il 'y à pas eu de mauvaise volonté ; il en est incapable, mais sa tête ne comporte pas plusieurs soins contraires à la fois. Ce n'est pas, Monseigneur, que M. de Dieskau n'ait eu tort de s’aventurer comme il a fait; je parle sans aucune partialité ; je lui étois attaché; il le montroit par secs attentions pour moi; mais le bien du service m'oblige de vous dire à vous seul, Monseigneur, qu'il paroît qu'il étoit plus propre à être à la tête d'une troupe légère pour faire usage de son intrépidité sous les ordres d'un général qui l’auroit suivi de l'œil, qu'à commander en chef. Je le plains sincèrement ; je connoissois ses intentions, elles étoient droites et bonnes; son zèle étoit infatigable, et il n'avoit que trop d'ardeur. Je vous avouerai, Monseigneur, qu'avec mon gros bon sens je l'avois jugé dès Brest; M. de Crémille! pourroit vous le dire; et, lorsque j'appris sa défaite, je n’en fus pas surpris; je tremblois même depuis qu'il m'avoit envoyé son projet de marche et d'atlaque ; je lui en témoignai mes craintes par une lettre qui se trouvera sans doute dans ses papiers, à la levée des scellés. Tous nos malheurs et ceux dont nous sommes menacés me font désirer un bon commandant l’année prochaine, et des troupes d'augmentation. La nécessité est urgente, d'autant plus que nos 4 bataillons sont actuellement réduits à 1680 hommes effectifs, et que ceux qui les commandent ne sont pas en état de commander le tout, quoique fort bons officiers en particulier.
Dépôt de la guerre, vol. 2405, pièce 143. — Lettre chiffrée et toute confidentielle.
! Lieutenant général qui fut chargé de fonctions et de missions importantes, jusqu’à ce qu’il eût été adjoint au maréchal de Belle- Isle, ministre de la guerre.