‹ Le Canada sous la domination française [microforme]Chapitre 91 sur 122 · PAR M. PRÉVOST · texte numérisé non relu

PAR M. PRÉVOST

commissaire général de la marine, ordonnateur à l’île Royale.

Le mémoire préseñité ce matin au Conseil, par M. Franquet, en date du 24 de ce mois, né porte en substance qu'un élat apprécié suivant lui, et celui actuel des fortifications de

cette place; mais, quoique le supplément qu'il y a joint aujourd'hui fasse mention d'une plus grande dégradation dans les ouvrages et à la brèche, il a paru que le Conseil pensoit encore plus désavantageusement sur la situation générale de ces objets. Car, suivant le sentiment de tous les membres de ce Conseil, le bastion du Roi est fort maltrailé, et la brèche du bastion Dauphin très praticable, et on a unanimement jugé que l'escalade étoit encore aisée en plusieurs autres endroits ; d'ailleurs il a été reconnu aussi par le Conseil que le reste de la garnison, excédé de fatigues depuis le mois de mai, n'étoit plus dans un nombre suffisant pour défendre une attaque que les assiégeants peuvent exécuter maintenant par terre et par mer, eu égard au triste événement arrivé cette nuit dernière aux deux vaisseaux du Roi, /e Prudent et le Bienfuisant'. Ces considérations vous ont déterminé, Monsieur, à arborer à dix heures, ce matin, le drapeau sur la brèche du bastion Dauphin, et à dépêcher un officier pour demander au général des troupes angloises * une suspensicn d'armes, afin de traiter de la capitulation. Ce général des assiégeants, qui a fait répondre qu'il ne donnoit qu’une heure pour que toute la garnison se rendit prisonnière de guerre, a occasionné un autre Conseil, où il a été décidé de soutenir plutôt l'attaque générale par terre et par mer, que MM. Boscawen et Amherst annoncent par leur lettre commune, que d'accepter des conditions aussi dures; et cette résolution a élé prise, quoique le Conseil ait reconnu et avoué que les forces à opposer à l'ennemi étoient impuissantes, et la réussile dans ses desseins certaine.

Une telle décision, Monsieur, m'a paru extrême au premier moment, el m'a fail naître des idées qui lui sont oppo-

© 600 Anglais, venus de leur escadre sur des barques, avaient profité d’une brume épaisse pour entrer dans le port, escalader ces deux vaisseaux, brûler le Prudent et emmener le Bienfaisant, malgré les coups de fusil et de canon qu'on leur tira.

* Amherst, C'était un des généraux anglais qui avaient capitulé à Closter-Severn, dans le Hanovre. Amherst semblait vouloir, par sa dureté, prendre sa revanche en Canada,

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sées, sur lesquelles cependant j'ai gardé le silence, lorsque j'ai vu qu'on envoyoit de nouveau vers les généraux ennemis M. Dauthonay, lieutenant-colonel des volontaires étrangers ; mais le retour de cet officier, qui n’a pu rien gagner sur les esprits, le parti violent que le Conseil continue de prendre, m'oblige, pour le bien de l'État, pour la conservation des sujets du Roi et pour épargner des horreurs à l'humanité, de vous mettre sous les yeux ce qui en pourra résulter.

Si dans l'attaque générale que les ennemis menacsat de faire, et qu'ils peuvent effectuer à présent par la grande supériorité de leurs forces, il y avoit espérance de la soutenir avec quelque espèce de succès, je me donnerois bien garde, Monsieur, de vous faire les plus petites représentations ; mais le Conseil reconnoit qu’on sera forcé infailliblement de quelque côté; il a été arrêté que, faute d’un réduit, les troupes qui resteront en état d'agir, se retireront derrière le petit étang du demi-bastion Princesse, endroit découvert, sans aucune ressource et au bout de la ville. Soit qu'on puisse parvenir à une capitulation, soit qu'on y soil forcé et détruit, ce qui est plus probable, que deviendront environ 4000 âmes qui composent les familles de cette ville, 1000 à 1200 maiades abandonnés dans différents hôpitaux, sous des tentes, et les équipages en officiers, mariniers et matelois qui restent de nos cinq infortunés vaisseaux ? et des navires particuliers? Ils seront tous exposés au sang et au carnage, aux horreurs que peuvent commettre des soldats effrénés, entrainés à ces horreurs par un prétendu ressentiment de ce qui s’est passé en Canada* et par l’anpât du pillage. Ils seront donc tous détruits, et la mémoire en sera conservée éternellement dans toutes les colonies. Car, Monsieur, il ne faut pas considérer seulement celle de l'île Royale dans cet instant, puisque, de quelque façon que les choses tournent, elle est perdue pour $. M., mais aussi

1 Appelé dans d’autres relations Daubenay et d'Aubernay.

* Ces cinq vaisseaux avaient été brûlés.

À la capitulation du fort William-Henry.

toutes celles qui sont sous sa puissance, et plus encore les établissements que le Roi voudra faire dans la suite; parce que, si Louisbourg subit un sort aussi cruel, il deviendra une barrière de terreur insurmontable pour tous les négociants, à qui il viendra dans l'idée de faire le commerce dans les colonies établies et dans celles naissantes, encore plus pour tous les habitants, ouvriers ou cultivateurs auxquels il seroit suscité d'y passer, même avec des avantages.

Voilà les considérations, Monsieur, que je vous expose et dont je rendrai compte au Roi notre maître et à son ministre, dans le même esprit que celui du tableau que je vous fais, très persuadé que son service et le bien de l’État les exigent.

Il me reste encore, Monsieur, à vous faire observer que les conseils que vous avez tenus jusqu’à présent n'ont été composés que de militaires. Je ne suis point surpris conséquemment de leurs opinions : la gloire des armes du Roi, leur honneur et celui des corps qu'ils commandent les ont suscités; mais il n’y a que vous et moi, Monsieur, chargés de l’administration de la colonie et des sujets du Roi qui la composent; aussi ces messieurs, dans leurs voix, n’y ont aucun égard ; ils ne considèrent qu'eux et leurs troupes, faits pour être exposés aux dernières extrémités. Cela est d'autant plus beau et plus louable, que le moment critique assure pour toujours leurs sentiments. Mais remarquez en même temps, Monsieur, ainsi qu'ils l’ont dit eux-mêmes, qu'ils ne peuvent ni ne doivent opiner autrement, quoiqu'ils reconnoissent néanmoins en votre présence la justice des raisons que je vous expose en faveur de la vie d’un peuple aussi nombreux. |

C'est, Monsieur, à la demande de ce peuple intimidé, parce qu’il a appris qu'on étoit décidé à soutenir l'assaut général des assiégeants, que j'ai résumé les raisons spécifiées dans ce mémoire et que j'ai l’honneur de vous le donner par écrit, comme vous le désirez.

Dépôt de la guerre, vol, 3498, pièce 174. — Copie non signée,

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