LETTRE DE M. DOREIL AU MARÉCHAL DE BELLE-ISLE, MINISTRE DE LA GUERRE
Sur la cherté des vivres en Canada el sur ia posilion des officiers.
A Québec, le 20 octcbre 1758.
Monseigneur, pour abréger les représentations que je me crois obligé de vous faire en faveur des troupes francoises qui servent en Amérique et de l'état-major général, à l'occasion de la perte qu’elles souffrent depuis le 1°" octobre 1757, par la cessation du payement en espèces, trouvez bon que j'aie l'honneur de vous: envoyer ci-joint l'extrait d'une lettre que j'écrivis à M. le marquis de Paulmy, le 25 octobre de l'année dernière; elle vous fera connoître, Monseisneur, les moyens que j'avois proposés à ce ministre et à celui de la marine pour les en dédommager. J'avois fait de pareilles représentalions à M. le comte d’Argenson et à M. de Machault, en 1756; et dès l’année 1755, j'avois adressé à ce sujet un mémoire à M. le marquis de Paulmy. M, le marquis de Montcalm écrivit de son côté, l’année dernière, aux deux ministres, et M. Bigot nous promit de le faire. Tout cela a été jusqu’à présent sans effet et même sans réponse. Cependant, Monseigneur, le sort de l'officier devient successivement plus à plaindre; et si un dixième en sus de son traitement pouvoit, lorsque je l'ai proposé, le dédommager en partie, un quart et même un tiers en sus ne le feroit pas aujourd'hui. La disette et la cherté qui en est une suite nécessaire sont sans exemple. Pour ne pas entrer dans un détail aussi triste pour nous qu'ennuyeux pour vous,
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Monseigneur, je me borne, pour vous donner une juste idée du prix actuel du comestible, à vous assurer que la barrique de vin commun de Bordeaux, de la contenance de 230 pintes de Paris, se vend 600 livres; une velle d'eau-de-vie, 45 livres; le bœuf, 20 sols la livre; le pain, 8 sols; un mouton, 50 livres; un veau, 30 livres; ainsi du reste. Les étoffes et marchandises sèches n'ont point de prix; elles se vendent à 300 pour 100 de bénéfice; et comme l'espèce de toutes choses s'épuisera d'ici à l'arrivée des vaisseaux l'année prochaine, tous les prix augmenteront encore considérablement. Les négociants les plus au fait des révolutions sont persuadés que le prix de la barrique de vin montera au moins à 800 livres, et peut-être jusqu'à 100 pistoles', Je n'exagère point, Monseigneur; tel est l'élat actuel du Canada par rapport à la vie. Après cela est-il possible que l'officier françois, qui n'a ni les moyens ni les ressources de ceux de la colonie, puisse se soutenir sans contracter beaucoup de dettes, et le plus grand nombre trouvera-t-il des crédits jusqu’à la fin? La pension la plus modique, sans pain et sans vin, est de 150 livres par mois; encore n’en trouve-t-on pas depuis l’excessive cherté. Le traitement d'un lieutenant est de 115 livres et celui des enseignes et sous-licutenants de 100 livres. Ce sont, Monseigneur, les plus à plaindre; et si M. le marquis de Montcalm vouloit accorder toutes les permissions qui lui sont demandées pour passer en France, la plus grande partie partiroit cette année, par la seule crainte de mourir de faim.
Nous vous supplions, Monseigneur, d'avoir égard à une pareille extrémité. Personne ne connoit mieux, ni plus en détail que vous, la situation et les facullés de l'officier en général. Vous l'avez toujours protégé, soutenu; accordez, Monseigneur, de pareilles faveurs à ceux qui servent en Amérique; ils l'espèrent de votre justice comme de votre bonté; et ils se flattent que vous ne les oublierez pas non plus pour les grâces dont ils sont susceptibles et que M. le
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marquis de Montcalm a l'honneur de vous proposer. Ce digne M" pour et respectable général n’est pas le moins à plaindre quant au M" moi traitement ; il seroit à souhaiter que ce fût la plus grande de @" difré
ses peines. Qu'il seroit heureux pour lui et pour nous tous : Il que le Roi, et vous, Monseigneur, puissiez connoître la M € di valeur et le mérite des services du Canada! Je me flatte # malg d'avoir l'honneur de vous en rendre compte très particuiiè- | clim rement cet hiver. Je suis, ete. À d'hiv Dépôt de la guerre, vol. 3499, pièce 146. — Original. 4 où Le
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Sur les officiers qui servent sous ses ordres. À vivre À brilla Au camp de Carillon, le 21 octobre 1758. D ct d 3 utilit
.....M. le marquis de Vaudreuil a voulu dans la circons- W ciers tance envoyer un officier intelligent en état d'instruire, avec À exacl vérité de tout, le ministre de la marine. J'ai été assez M la fac heureux pour lui faire envoyer M. de Bougainville et lui À et D faire agréer le passage de M. Doreil, commissaire-ordon- NN cond: nateur, pour ses aflaires. Il est à souhaiter que l'un et l'autre = Gpigr arrivent, et je vous prie d'ajouter foi à ce qu'ils vous diront. fs Le. M. de Bougainville se propose de nous revenir, car son zèle 1 été b pour le service ne connoît aucune difficulté. M. Doreil est M" de vec un commissaire habile, désintéressé, capable de travail, 4 nouv l’aimant, homme de détail; je vous prie, Monseigneur, de le lance bien traiter. Il laisse un nouveau commissaire, le sieur WE qui, .
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pour sa partie; et il est à souhaiter que tous les deux et au moins un arrive en France, car ils passent sur des bâtimens différents.
Il ne me reste, Monseigneur, qu'à vous parler des troupes el de leurs principaux officiers. Le ton du soldat est bon, malgré un peu d'indiscipline, ce qui est inévitable dans ce climat, vu l'exemple et la séparation dans les quartiers d'hiver. L'officier est à bout de ne pas voir arriver des grâces et de ne savoir comment vivre, surtout les lieutenants, et qu'on n'ait aucun égard à mes représentations. Venez, Monseigneur, à notre secours. Je les soutiens par mon exemple, mon lon, mes paroles, monnoie qui finit par s'user. M. le chevalier de Lévis est un excellent second, dont je ne saurois vous écrire trop de bien. M. de Bourlamaque, très incommodé de sa blessure, court risque d'être hors de combat pour la campagne prochaine; c'est un officier qui a du détail, envie de bien faire, beaucoup de théorie; l'expérience le rendra très bon, et j'ai bien à me louer de ces deux officiers. M. le chevalier de Montreuil, major général, très estimable par son courage, son sang-froid,ses sentiments, sa façon de vivre honnête et honorable, seroit bien à la tête d'un corps; brillant un jour d'affaire; mais il lui faudroit plus d'activité et de détail pour sa place; cependant je m'en sers avec utilité, et je vous prie, Monseigneur, d'accorder à ces officiers des grâces qui puissent leur prouver les comptes exacts et vrais que j'ai l'honneur de vous rendre d'eux et de la facon distinguée dont ils servent le Roi. M. de Pontleroy et Desandrouins sont deux ingénieurs très appliqués ; leur conduite désintéressée est à louer, mais a l'air de faire une épigramme dans cette colonie.
Les officiers d'artillerie que l’on a envoyés de France ont été bien maltraités pour s'être expatriés ; j'ai eu l'honneur de vous en écrire en détail, et j'ai celui de vous solliciter de nouveau en leur faveur. Je vous renouvelle encore mes inslances pour trailer favorablement un petit corps de troupes qui, j'ose dire, sert bien et avec gloire, et qui résiste depuis trois ans à des forces bien supérieures.
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Je ne vous fais, Monseigneur, aucun pronostic sur notre situation et sur la campagne prochaine ; je m'en rapporte à ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous écrire dans mes précédentes lettres, dont je vous ai adressé des expéditions par quadruplicata, et à ce que MM. de Bouguinville et Dorcil pourront vous dire.
Croyez, Monseigneur, que je ne négligerai jamais rien pour le succès de la commission dont le Roi m'a honoré. Ma santé a de la peine à résister aux faligues. Heureux si je puis contribuer à conserver une colonie qui coûte aulant à l’État, Je m'y dévoue entièrement; je vous prie d'en assurer S. M. et d'être garant d'uu zèle sans bornes pour son service, Coutinuez-moi, Monseigneur, vos anciennes bontés, et me croyez avec un attachement sans bornes el un profond respect, Monseigneur, etc.
Dépôt de la guerre, vol. 3499, pièce 153. -— Original,
LETTRE CONFIDENTIELLE ET CHIFFRÉE DU MARQUIS DE MONTCALM AU MARÉCHAL DE BELLE-ISLE, MINISTRE DE LA GUERRE.
Il lui annonce la perte prochaine de La colonie el Lui dévoiie les abus qui la ruinent.
12 avril 1759.
A moins d'un bonheur inattendu, d'une grande diversion sur les colonies des Anglois par mer, ou de grandes fautes de l'ennemi, le Canada sera pris cette campagne, et sûre-
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ment la campagne prochaine. Les Anglois ont 60,000 hommes, nous au plus 10 à 11,000 hommes. Notre gouvernement ne vaut rien. Le prêt et les vivres manqueront. Faute de vivres, les Anglois primeront. Les terres à peines cultivées ; les bestiaux manquent. Les Canadiens se découragent. Nulle confiance en M. de Vaudreuil ni M. Bigot. M. de Vaudreuil n'est pas en état de faire un projet de guerre. Il n'a aucune activité; il donne sa confiance à des empiriques plutôt qu'au général envoyé par le Roi. M. Bigot ne paroît occupé que de faire une grande fortune pour lui et ses adhérents et complaisants. L'avidité a gagné, Les officiers, gardes-magasins, commis, qui sont vers la rivière Saint-Jean, ou vers l'Ohio, ou auprès des sauvages dans les Pays-d'en-haut, font des fortunes étonnantes ; ce n’est que certificats faux admis également. Si les sauvages avoient le quart de ce que l'on suppose dépensé pour eux, le Roi auroit tous ceux de l'Amérique, ct les Anglois aucun.
Cet intérêt influe sur la gucrre. M. de Vaudreuil, à qui les hommes sont égaux, confiera une grande opération à son frère ou à un autre officier de la colonie, comme à M. le chevalier de Lévis, conduit par un secrétaire fripon cl des alentours intéressés.
Le choix regarde ceux qui partagent le gâteau; aussi on n’a jamais voulu envoyer M. de Bourlamaque ou M. de Scnezergues, commandant du bataillon de la Sarre, au fort Duquesne ; je l’avois proposé; le Roi y eût gagné; mais quels surveillants dans un pays dont le moindre cadet, un sergent, un Canonnier reviennent avec 20, 30,000 livres en certiticats pour marchandises livrées pour les sauvages, pour le compte de S. M. Les dépenses qu'on a payées à Québéc par le trésorier de la colonie vont à 24 millions ; l'année d'auparavant, les dépenses n’avoient été que de 12 à 13 millions; celte année elles iront environ à 36. Il paroît que tous se hâtent de faire leur fortune avant la perte de la colonie, que plusieurs peut-être désirent comme un voile impénétrable de leur conduite. L’envie de s'enrichir influe sur la guerre, Sans que M. de Vaudreuil s'en doute. Au lieu de réduire la dé-