‹ Le Canadien-français [microforme]Chapitre 33 sur 48 · D PC · texte numérisé non relu

D PC

Il est peu d’objets que puisse désirer plus ardemment tout bon patriote canadien, pour le bien de son pays, que le fusionnement en une grande masse nationale des deux fortes races qui forment l’imposante majorité de la population, si seulement ce fusionnement était réalisable. Mais, s’il est une chose dont il faille se garder, c’est de tenter ce qui est apparemment impossible, car on risquerait de retarder indéfiniment les premières ouvertures de l’alliance désirée.

Que les Français et les Anglais du Canada deviennent wxis ex un peuple, et travaillent de concert, avec zèle, pour le bien de leur commune patrie, c’est chose possible; mais les verra-t-on jamais amalgamés en une nation homogène ? La diversité même de leurs origines ethniques ne ferme-t-elle pas la porte à l'homogénéité parfaite? L'adoption générale du mariage mixte pourrait, au bout de plusieurs générations, produire une progéniture qui ne

serait plus ni française ni anglaise ; mais l'effet serait-il vraiment l'homogénéité? D'’ailleurs, ce moyen semble bien hors de question ; il est si invraisemblable qu’on peut le regarder comme moralement impraticable.

Il n’est guère probable, non plus, que l'une des deux races atteigne jamais, dans des proportions bien prononcées, la prédominance sur l’autre ; la chose fût-elle possible, l’une et l’autre sont trop généreuses pour la tenter. Il est heureux qu’il en soit ainsi ; et à ceux qui en douteraient, il suffirait de répondre par un mot : l'Irlande. Pendant des siècles, cette île fut témoin de tentatives—peut-être devrionsnous dire—d’attentats de ce genre, et le monde civilisé tout entier sait à quels lamentables fiascos tout cela a abouti. On a vu en Irlande, il est vrai, des exemples d’Anglo-Saxons devenant plus irlandais que le Celte Hibernien, et vice-versa ; mais depuis le jour où Strongbow entra à pleines voiles dans la Baie de Dublin jusqu’à notre temps,—sauf aux époques où les Irlandais furent poussés à l'insurrection— vit-on jamais les deux races—nous parlons en termes généraux—plus amèrement hostiles

l'une à l’autre qu’en ce moment ? Les vieilles haînes sont plus vivaces que jamais.

Or, sous certains rapports, la situation au Canada ne mauque pas d’analogie avec les conditions qui existaient en Irlande il y a nombre d'années et qui y existent encore à un haut degré ; c'est-à-dire que dans l’un et l’autre pays il y a dualité de races, et que chacune de ces races professe la foi chrétienne à sa manière. De plus, le vieil idiome d’Irlande n’est pas encore tombé en désuétude ; dans ces derniers temps, on tente des efforts pour le faire revivre, non sans espoir de succès. Ce serait une tâche pénible, humiliante, que d'écrire l'histoire des moyens employés pour amener l’Irlandais à renier la religion qu’il croit tenir de ses pères, de même que pour substituer la langue anglaise au dialecte indigène. Si l'on a partiellement réussi sur le dernier point, quant à l’autre, l'échec a été complet. La loi prohibe l'usage officiel de la langue erse et la bannit des cours de justice ; mais cette loi qui l'ostracise du prétoire n’a fait que l’enraciner davantage dans la place la plus chaude des cœursirlandais. La haîne entre les deux races n’en est que plus envenimée.

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