SES VERTUS HOSPITALIÈRES
L'hospitalité du Canadien-Français marche de pair avec sa courtoisie, De fait, ces deux qualités ne surgissent-elles pas de la même Source? Que sont-elles, sinon des fruits divers greffés sur le même arbre? Si pauvre qu'il puisse être, le Canadien-Français est toujours prêt à partager son dernier verre de vin, son dernier morceau de viande ou de pain avec son prochain, surtout si celui-ci est encore plus Pauvre que lui-même. Et il y met tant de modeste bonne grâce, il donne de si bon cœur —hon avec les façons de l'homme qui accorde une faveur, mais au contraire comme si on lui faisait un honneur en acceptant son hospitalité — qu'on est alors porté à se dire: Eh bien, voici un homme qui, sans peut-être savoir l'Ecriture Sainte Par Cœur, est certainement
pénétré de cette doctrine évangélique: ‘Que “chacun donne comme le lui dit son cœur, sans malobligeance ni par pure obligation ; car Dieu aime celui qui donne de bonne grâce. . .”’ N'oubliez pas de faire le bien et de distribuer l’aumône, car Dieu se réjouit de pareils sacrifices.” L’hospitalité irlandaise est, chacun le ait, proverbiale ; ici encore, comme on l’a vu ‘par une comparaison antérieure avec le Highlander d’Ecosse, se trahit la marque originelle du Canadien-Français, car l'histoire nous apprend que l’Irlandais pur sang est de souche celtique tout comme le Canadien-Français.
By Mac and O you'll surely know True Irishmen, they say :
But if they lack both O and Mac, No Irishmen are they.
Quoi qu'on puisse reprocher au Celte, il est un défaut dont on ne saurait l'accuser : c’est de manquer à l'hospitalité. Sous la hutte du plus pauvre Montagnard d’Ecosse, comme au plus humble foyer de la campagne irlandaise, vous êtes certains de trouver la même chaude et sincère hospitalité que sous le toit du Canadien-Français. Allez parmi les rudes travailleurs qui habitent le long des marais
d’Allen ou dans la brousse du Connemara, où le meilleur menu consiste de lait et de racines, ces braves gens insisteront pour vous faire accepter leur meilleure te de lait, les plus appétissautes pommes :- terre de leur table.
Eh bien, c’est exactement le même cœur celtique, chaud et accueillant, qui bat dans la poitrine du Canadien-Français.
On peut dire plus : c'est cette même parenté d'origine qui enrôla jadis l’invincible brigade irlandaise dans les armées de la vieille France, où elle fut comme chez elle : je parle de cette fameuse brigade qui, le 11 mai 1745, décidait l'issue de la bataille de Fontenoy par une charge restée mémorable, assurant la défaite des alliés commandés par le duc de Cumberland. Ah!
le roi d'Angleterre avait bien raison de prononcer une sorte d’anathème cont a politique d’ostracisme qui avait poussé de pareils hommes sous les drapeaux de son ennemi héréditaire ! Hélas ! que de bévues commises par les hommes d'Etat d'Angleterre dans le gouvernement de l'Ile Emeraude ! N’est-il pas encore temps de réparer les erreurs du passé ? Qui peut dire quelle révolution s’opèrerait dans l’attitude de l'Irlande envers l’Angleterre,
si celle-ci s’avisait de nos jours même de concéder à la Verte Erin les privilèges concédés au peuple de Québec il y a près de cent cinquante ans ? Ce qu’on aurait dû faire pour l’Irlande il y a soixante ou cent ans même? on en trouve la suggestion en termes voilés dans les quelques lignes suivantes tirées du meilleur ouvrar- d’un romancier doublé d’un penseur, qui faisait l’ornement ‘des lettres anglaises au dernier siècle. Rappelant les scènes irritantes du passé et les traces d’exaspération qu’elles avaient laissées dans le village où se déroule la majeure partie de son histoire, il s’écrie à propos de la première visite de la reine Victoria, alors toute jeune, en Irlande : ‘Qui parle de pilori en ce moment ? Ce hideux instrument de justice s’est évanoui comme un mauvais rêve brusquement interrompu, à l’apparition charmante de la 1oyale jeune femme sur le sol de notre Ile ; sa sinistre silhouette s’est de ce moment effacée, avec la question de la révocation de l’Acte d'Union, avec l'idée même d’insurrection, dans le cœur dùü plus bouillant Irlandais.” Oui, c’est bien cela. Que verrions-nous aujourd’hui si, pendant le dernier règne, l'Irlande avait été aussi liberalement
traitée que l’Ecosse? Le Æome Rule aurait-il cessé d’être réclamé? Il est probable que non, mais il aurait été accordé aussi ; le peuple anglais, dans sa magnanimité, aurait appris à reconnaître les nombreuses qualités de ses concitoyens d’Irlande, il aurait compris qu’à un pareil peuple on pouvait sans crainte confier le Home Rule ou tout autre privilège également raisonnable. Le contentement de l’Irlande eût été un gage de sa loyauté ; l'Angleterre elle-même y aurait gagné.
Concluons ce Chapitre par une amusante anecdote, qui peint bien l'antipathie innée qu'éprouve une certaine classe du peuple anglais à l'égard des couches inférieures du peuple irlandais, ainsi que l'aversion réciproque de ces dernières pour tout ce qui porte un nom anglais. Biddy, une Pauvre cuisinière irlandaise, arrive à Londres, en quête d’une situation. Heureusement, elle avait queïques rudiments d'instruction, juste assez pour lire les gazettes. A force de Parcourir les colonnes de petites annonces, elle est enfin récompensée par la découverte d’un avis demandant une bonne cuisinière : seulement, il y était dit en propres termes qu'on ne voulait pas d’Irlan-
daise. Cela n’empêcha nullement Biddy de se présenter à l'adresse indiquée. Dans la conversation qui s’en suivit, la maîtresse de maison ne tarda pas à découvrir qu’elle avait affaire à une fille d’Erin ; aussi lui dit-elle :—‘‘N'’avezvous donc pas lu dans le journal que les Irlandaises n'avaient que faire de venir s’offrir ici? ”” —‘" Oui, ma’ame, j'ai vu ça, mais sûr et certain, je ne suis pas Irlandaise, ’ répondit la solliciteuse sans sourciller. L'autre, très surprise, reprit : ‘‘ Mais lors, qu’êtes-vous donc ? Pas Anglaise, en tout cas!” Biddy fut à la hauteur de l’occasion. Du ton de la plus parfaite candeur, elle s’écrie: — ‘Oh! non, ma’ame, Dieu m’en garde!’ Et avec un éclair malicieux dans les yeux, elle ajoute : ‘“ Je suis Française ; skure ! vous devriez bien le voir à mon accent !’’ L'histoire ne dit pas si elle obtint la situation ; sinon, la maîtresse a perdu la perle des domestiques.