D'ALEXANDRIE A PORT-SAÏD
Vues et appréciations de la Commission Internationale
de 1855
Sur la question de Téclairage de la côte méditerranéenne d'Egypte, nous devons tout d'abord rappeler les vues et appréciations de la Commission Internationale de 18d5 chargée d'arrêter définitivement les conditions d'établissement du canal maritime.
Dans son rapport (décembre 1856), la Commission s'exprimait à ce sujet comme suit :
« On admettait généralement, comme règle d'un bon éclairage des côtes, que les feux devaient être assez rapprochés pour qu'un navire au large put toujours en apercevoir deux à la fois. Or, sur la côte africaine de la Méditerranée, il n'y avait que très peu de feux ; ainsi, de Tripoli jusqu'à Alexandrie, on n'en rencontrait pas un seul, et c'était là une des raisons pour lesquelles les navires s'éloignaient toujours de ces parages dangereux ; à partir d'Alexandrie, il n'y avait pas non plus de feux jusqu'à Beyrouth, et c'était pour ce motif que les navires évitaient ces atterrages.
Pour la sécurité de l'importante navigation appelée désormais à fréquenter l«s parages du golfe de Péluse, il ne suffirait donc pas (comme le proposait l'avant-projet des ingénieurs du Vice-Roi) d'établir un phare à la pointe de Damiette et à Port-Saad ; il faudrait en outre, depuis la pointe du Marabout à Alexandrie jusqu'à 20 lieues au moins à l'Est de Péluse, que la côte fût parfaitement éclairée par des phares à feux bien distincts et dont les tours seraient appelées à faire l'office d'amers pendant le jour. On ne pouvait trop multiplier les précautions pour une côte aussi basse que celle d'Egypte, sur laquelle on arrivait, même de jour, sans pouvoir encore la distinguer, et où les objets qu'on apercevait en atterrissant, étaient principalement des bouquets d'arbres qui se confondaient aisément entre eux.
ÉTUDE DE M. LAROUSSE DU 3i MARS 1861
A la date du 31 mars 1861, M. Larousse, ingénieur hydrographe de la Marine, attaché au service de la Compagnie depuis Tannée 1859, a présenté au Vice-Roi, sur la demande de Son Altesse, une étude d'un système complet d'éclairage de la côte méditerranéenne d'Egypte K
Cette étude peut se résumer comme suit :
La côte d'Egypte sur la Méditerranée serait, après l'ouverture du canal de Suez, une des régions maritimes les plus fréquentées. Il importait donc
1. Il y a lieu de rappeler que M. Larousse avait été adjoint à la Commission Internationale de 1855 chargée d'arrêter définitivement les conditions
qu'elle fût autant que possible dans des conditions propres à faciliter la navigation et à lui donner toute la sécurité nécessaire. Or, cette côte était, dans presque toute son étendue, formée d'une plage basse où se distinguaient à peine quelques dunes ; sur les points les plus favorables elle n'était guère visible qu'à 4 ou 5 milles, et sans la faible déclivité des fonds qui permettait aux bâtiments de constater par la sonde le voisinage des terres, ceux-ci seraient souvent affalés près de la terre avant d'avoir pu l'apercevoir. De même, pendant la nuit, aucun feu en dehors de celui d'Alexandrie et du petit feu de Port-Saïd ne venait donner aux navires des renseignements sur leur position. La création sur le littoral d'un certain nombre de phares avec de hautes tours, qui serviraient ainsi de repères aussi bien pendant le jour que pendant la nuit, était donc une mesure de première nécessité et dont il importait de s'occuper sans retard.
Description de la côte et conditions générales d'un système d'éclairage. — La côte d'Egypte, d'Alexandrie à la baie de Péluse a — comme le montre la carte — la forme d'une courbe convexe sensiblement régulière. Le cap Burlos en est le sommet ; et, de part et d'autre de ce cap et à des distances sensiblement égales, se trouvent les pointes de Rosette et de Damiette qui s'avancent en dehors de la ligne générale.
Rosette, Burlos et Damiette étaient donc naturellement indiqués pour recevoir des phares.
Au-delà de Damiette, la côte redescend vers le sud-est, en présentant une légère saillie à Port-Saïd, pour se relever ensuite au-delà des ruines de Péluse jusqu'au cap Ras-Bouroun où elle tourne à l'Est.
Port-Saïd, indépendamment de son importance, et Ras-Bouroun devaient donc également être éclairés.
Mais il ne suffisait pas que ces différents points fussent signalés par des phares, il fallait autant que possible que ces phares se trouvassent répartis de manière à couvrir la côte d'un réseau lumineux sans interruption et fussent variés de telle sorte qu'un bâtiment, atterrissant sur la côte reconnut par leur moyen, non seulement l'approche de la terre, mais encore la position où il se trouve. C'était à ces conditions que devait satisfaire tout bon système d'éclairage et auxquelles on avait cherché à se conformer dans le système proposé.
Phare de Rosette. — La pointe de Rosette, située à 30 milles d'Alexandrie et à 40 milles environ du cap Burlos, n'était signalée, en outre de palmiers et de moulins en ruine, que par deux forts dont les tours avaient environ 10 mètres de hauteur et qui, à la distance de 6 milles, étaient à peine visibles.
Or, les bâtiments naviguant entre la Syrie et l'Egypte passaient au large de cette pointe ; ceux venant de l'ouest à Alexandrie étaient aussi portés quelquefois à cette hauteur par les courants qui, entre le cap Razac et Alexandrie, portent souvent dans le nord-est. Il importait donc que la pointe de Rosette fût éclairée par un feu différent de celui d'Alexandrie.
d'établissement du canal maritime pour faire le relevé hydrographique du golfe de Péluse; que, plus tard, en 1860, étant alors au service de la Compagnie, il avait, sur l'invitation du Gouvernement égyptien, fait une reconnaissance hydrographique de toute la côte d'Egypte sur la Méditerranée, depuis la pointe du Marabout, à l'ouest d'Alexandrie, jusqu'au delà du golfe de Péluse, ladite reconnaissance comprenant notamment une étude très détaillée des deux embouchures du Nil, de Rosette et de Damiette ; enfin, qu'à la suite de cette reconnaissance, il avait dressé une nouvelle carte hydrographique de la côte Égyptienne qui fut publiée, au cours de cette môme année 1860, par la Compagnie.
272 ÉCLAIRAGE DE LA CÔTE MÉDITERRANÉENNE d'ÉGTPTE
On proposait un feu tournant de 2* ordre, avec éclipses de 30 en 30 secondes, d'une portée de 16 à 20 milles, se rapprochant généralement de la limite supérieure par suite de la sérénité habituelle de Tatmosphëre. La tour portant Tappareil devrait avoir une hauteur de 40 mètres et pourrait ainsi, de la hune d'un bâtiment de 200 à 300 tonneaux, être aperçue à 20 milles.
Phare de Burlos, — Le cap de Burlos se faisait déjà remarquer par quelques dunes très élevées. C'était la seule partie de la côte présentant des accidents de terrain susceptibles d'être aperçus d'un peu loin ; c'était en quelque sorte le point d'atterrissage général de la côte d'Egypte.
On proposait pour ce point un phare de 1" ordre à feu fixe varié par des •éclats, d'une portée de 20 à 24 milles. La tour aurait une hauteur de 55 mètres. Dans ces conditions, les rayons du phare se croiseraient, d'un côté, avec ceux du phare de la pointe de Rosette, de l'autre côté, s'étendraient à plus de demi-distance de Damiette.
Phare de Damiette. — La pointe de Damiette était généralement signalée par les bâtiments mouillés au large, par les forts du Boghaz et par le fort et la mosquée de Lesbeh.
L'importance de la position de Damiette était destinée à augmenter rapidement. Indépendamment, en effet, des bâtiments se rendant d'Akxandrie aux ports de la côte sud de Syrie, la position était surtout fréquentée par les bâtiments venant d'Europe à Port-Saïd. La pointe de Damiette était le point le plus avancé du golfe de Péluse dont elle marquait en quelque sorte l'entrée du côté ouest. C'était sur ce point qu'atterriraient tous les navires qui viendraient pour traverser le canal de Suez.
On proposait pour Damiette un feu tournant de second ordre, avec éclipses de minute en minute, d'une portée de 18 à 22 milles. La tour aurait une hauteur de 50 mètres. Dans ces conditions, le feu de Damiette se rencontrerait avec les feux voisins de Burlos et de Port-Saïd.
Phare de Port-Saïd. — Le feu provisoire actuel de Port-Saïd, feu fijce d'une portée de 10 milles et supporté par un échafaudage en charpente de 20 mètres de hauteur, devrait, dans l'avenir, céder la place à un feu plus puissant, d'ime portée de 20 milles.
Phare de Ras-Bouroun. — Le phare de Ras-Bouroun aurait spécialement pour but d'indiquer leur véritable position aux bâtiments venant de Syrie et rejetés dans l'Est par les courants.
On proposait pour ce point un feu de second ordre à éclipses de 30 en 30 secondes et de 18 à 20 milles de portée. La tour aurait une hauteur de 40 mètres. Dons ces conditions le feu projeté croiserait ses rayons avec ceux du nouveau feu de Port-Saïd.
Conclusions. — Avec le système de feux de nature diverse tel qu'il était proposé, un navire atterrissant la nuit sur une partie quelconque de la côte d'Egypte connaîtrait sa position par la nature du feu qu'il aurait en vue.
Pour que le navire pût, de même, reconnaître sa position pendant le jour, il importerait de varier également autant que possible l'aspect même des tours des phares. Malheureusement on ne pouvait, à cet égard, arriver à des différences aussi sensibles que celles obtenues par la diversité des feux, surtout sous la latitude du littoral d'Egypte, où, lorsque le sommet d'un édifice apparaît à l'horizon, il est presque impossible d'en distinguer la forme et la couleur : le mirage, d'une part, déforme les contours, et, d*autre part, l'éclat de la lumière donne à tous les objets situés entre l'observateur et le soleil une teinte uniforme. Toutefois, dès qu'un bâtiment aurait aperçu un phare dans le courant de la journée, il pourrait se rapprocher de terre et reconnaître bientôt, par suite de la diversité précédemment signalée dans les localités, la partie de la côte où il se trouve.
La dépense totale des quatre feux de Rosette, Burlos, Damiette et Ras- Rouroun était estimée à environ 1.310.000 francs. [On supposait alors que le nouveau phare à ériger à Port-Saïd devait être construit aux frais de la Compagnie.]
Mais il s'agissait là d'un projet complet qui pouvait ne pas être exécuté immédiatement dans son ensemble. Deux seulement des quatre phares projetés, ceux de Rosette et de Damiette, devaient être construits sans retard. Leur dépense de construction serait de 630.000 francs.
D'une manière générale, avant d'entreprendre aucun des ouvrages, il serait nécessaire d'en bien étudier l'emplacement sous le rapport de la nature du sous-sol sur lequel seraient assises les fondations. A première vue, la rive Ouest, formée presque exclusivement de sable marin, paraissait préférable à la rive Est où l'on trouvait des lagunes couvertes de vase, au moins à la partie supérieure; mais, d'un autre côté, la rive Ouest étant partout sensiblement moins avancée en mer que la rive Est, les phares érigés du côté Est auraient une portée plus éloignée.
On signalait d'ailleurs la possibilité d'adopter pour les phares projetés des tours en fer ainsi que cela avait déjà été fait sur plusieurs points.