AU POINT DE VUE DE SA NEUTRALITÉ
A la suite des vues échangées entre TAngletcrre et la Uussie, à Tépoque et à l'occasion de la guerre d'Orient, en 1877, au sujet de la libre navigation du Canal de Suez, l'idée <le consacrer la neutralité du Canal par une Convention internationale fut de nouveau provisoirement délaissée.
On se trouvait donc toujours ainsi, en ce qui était du principe de la neutralité du Canal dans cette situation, que, bien que sa neutralité eut été proclamée par le firman de concession, elle n'avait pas encore, sauf les déclarations très nettes du Gouvernement anglais et du (iouvernement russe h son sujet, en 1877, été consacrée par une Convention entre toutes les Puissances maritimes intéressées.
Telle était encore la situation, au point de vue de la question de neutralité du Canal, lorsque survinrent les événements qui ont eu lieu eu Egypte, en 1882. à la suite de la révolte d'Arabi Pacha et qui se sont terminés, on le sait, par la défaite et la déportation de celui-ci et par Toccupation de l'Egypte par l'Angleterre.
(a^s événements eurent une grave répercussioji sur le Canal, par suite du parti que, pendant leur cours, prit le Gouvernement anglais, malgré les énergiques protestations do M. de Lesseps, d'occuper militairement le Canal même et d'en faire une de ses bases d'opérations.
Les multiples incidents qui se sont produits alors et les appréciations diverses auxquelles ils ont donné lieu consti-
mSTORIOUE DE LA QUESTION DE NEUTRALISATION DU CANAL 177
lueiit incontestablement une phase intéressante de Texis- (ence du Canal. Il est donc utile d'en présenter une relation assez circonstanciée '.
1. U ne sera pas inutile de rappeler tout d'abord le début de» événements :
C'est surtout dans les premiers mois de Tannée 1882, que les troupes égyptiennes, qui n'étaient pas payées depuis longtemps, se mutiné: eut, obligeant alors le Kébdive, Thewflk Pacha, à prendre Arabi Pacba comme Ministre de Ja (îoerre.
La popvlstion arabe manifesta bientôt à son tour des sentiments hostiles, non seulement envers le Khédive, mais aussi àTégard des Européens.
Les Consuls généraux, principalement ceux d'Angleterre et de France, ayant informé leurs Gouvernements d'une situation qui se montrait fort menaçante poar les Européens, une double flotte anglaise et française se trouva réunie vers la fin de mai dans le port d'Alexandrie.
Arabi Pacha fit alors exécuter au port des ouvrages de fortifications dans le but de s'opposer À un débarquement qu'il redoutait.
Le 11 juin, à la suite d'une querelle dans une rue d'Alexandrie entre Arabes et Européens, U y eut un massacre de chr&tiens. Gràre à l'intervention des troopes égyptiennes, Tordre était rétabli le soir même. Néanmoins une grande partie de la population européenne, a juste titre effrayée, s'empressa de fuir Alexandrie, se réfugiant en partie sur les navires de commerce mouillés dans le port. Aucune entrave ne fut d'ailleurs mise à ces départs.
Pendant ce temps, Arabi Pacha faisait continuer les travaux de fortification ^ia port.
Les commandants de la flotte anglaise et de la flotte française, d'un commun accord, menacèrent le Khédive, qui se trouvait à Alexandrie, prisonnier pour ainsi dire d' Arabi Pacha, de bombarder la ville si Ton ne cessait pas ces travaux.
Le 8 juillet, la flotte française quitta le port.
Le 9, l'amiral Seymour, commandant de la flotte anglaise, envoya au Khédive un ultimatum pour la cessation immédiate des travaux de fortifications.
Le 10, tous les navires de commerce quittaient le port.
Le lendemain 11, à sept heures du matin, commença le bombardement. A dix heures, tous les forts étaient réduits au silence. Dans l'après-midi du même jonr, Arabi Pacha quittait Alexandrie avec ses troupes et allait se fortifier à Kafer-Dawr.
L'amiral anglais, au lieu de faire débarquer immédiatement ses troupes à Alexandrie, ne les fit débarquer que le 15. Aux troupes anglaises de débarquement s'étaient jointes des troupes fournies par deux navires de guerre américains.
Pendant les quatre jours d'intervalle entre le bombardement et le débarquement des troupes, les Arabe» incendièrent la ville, qui n'avait, en réalité, que peu souffert du bombardement.
Les navires de la flotte restèrent encore devant le port pendant la journée du 16; mais l'amiral anglais craignant, qu'Arabi ne se jetât sur le Canal de Suez, fit partir une grande partie de la flotte pour Port-Saïd. Peu de jours après, les navires anglais occupaient le Canal.
178 CONVENTION IM'ERNATIONALE Dl' 29 OCTOBUE i888
Déclaration de M. Gladstone à la Chambre des Communes, dans sa séance du i2 juin 1882
Un membre demanda au premier Lord de la Trésorerie, si, en raison de la facilité avec laquelle les berges du Canal pouvaient, à tout moment, éti-e détruites, — ce ([ui intercepterait la communication dr l'Angleterre avec l'Inde par cette voie et occasionnerait des pertes désastreuses au commerce britannique, qui représentait 80 0/0 du commerce total de l'Europe par le Canal, — le Gouvernement de S.i Majesté prendrait des mesures, dans la conférence qui était alors projetée, pour assurer la reconnaissance de la prépondérance des intérrts britanniques en Egypte, de faron à empêcher que la libre communication de TAngleterre avec l'Inde ne fut arrêtée soudainement dans réviMitualité d'une complication européenne quelconque.
M. Gladstone répondit, au sujet de la prétendue facilité avec laquelle les berges du Canal pourraient Hre détruites à tout moment, que l'avis des autorités compétentes était entièrement différent; que cet avis tendait au contraire, en effet, à démontrer qu'il serait extrêmement difficile, sinon impossible, de déti*uire le Canal ou iiiéme de lui causer des dommages permanents. Quant aux instructions à donner pour la conférence, il déclara que le Gouvernement était empêché, par des raisons générales, de dire quelles seraient les instructions données aux représentants britanniques, particulièrement dans un cas où il pouvait rtre jugé nécessaire que l'Angleterre, conjointement avec la France, fussent spécialement responsables de cette initiative.
Déclaration de Lord Granvillc à la Chambre des Lords, dans sa séance rfu 19 juin 1882
Un membre, après avoir rappelé que le Canal, comme le prouvait le rapide développement de son trafic, tendait a devenir la seule grande route internationale entre l'Orient et l'Occident, aussi bien qu'enlre l'Europe et l'Australie, fît remarquer que le pavillon britannique figurant pour environ 80 0/0 dans le trafic total, la question était d'une importance considérable pour l'Angleterre. Il y avait, ajouta-t-il, une autre raison qui rendait spécialement nécessaire, dans les circonstance.-: au milieu destiuelles on se trouvait alors, d'attirer Tattention du (iouvernement sur cette partie de la question égyptienne. Cette raison était la suivante : une moitié du Canal maritime, la partie reliant Ismaîlia à Port-Saïd, dépendait, pour son approvisionnement d'eau douce, du canal, qui, partant du Caire, aboutità Suez en passantparlsmaTlia; cet approvisionnement était à la fois précaire et insuffisant, et, s'il élait interrompu, il rendrait Port-Saïd inhabitable et nécessiterait l'abandon
de beaucoup de stations sur le Gaual. Gela était extri^mcinent important, surtout parce que l'orateur avait appris que les employés de la Compagnie des eaux d'Alexandrie avaient donné avis de la suspension «le leur usine par suite de Tétat du pays. Il apparaissait ainsi que Tapprovisionnement d^eau de Port-Saïd pouvait être coupé à tout moment sans parler du fait que le nouveau canal d*eau douce projeté, qui, suivant le rapport du Président à l'Assemblée générale des actionnaires, •Mail devenu très désiriible, n'était pas encore en cours de construction. L orateur ajoutait que, dans son opinion, rAnglclerre était obligée de défendre ses propres intérêts, indépendamment des autres nations.
Lord Granville répondit que Torateur avait examiné une question Mir laquelle Tattention publique se portait alors naturellement. Il |K)uvait dire seulement que cette question n'avait pas échappé à lattcntion du Gouvernement, qui attachait absolument la même imporlance que le noble Lord aux intérêts considérables que TAngleterre possédait dans le Ganal.
Dépêche datée de Paris, le 2i juin 1882, de M, de Lesseps à Raghcb Pacha, Premier Ministre du Gouvernement égyptien
On répand avec persistance en Europe le bruit que la liberté et la sécurité du transit par le canal de Suez seraient menacés. J'affirme à uns la sagesse du Gouvernement égyptien, et je proteste que cette nouvelle n'a pas le moindre fondement. Néanmoins je craindrais que, si elle n'était pas immédiatement démentie, il n'en résuMt des complications fâcheuses. Le Gouvernement égyptien devrait de suite proclamer hautement qu'il se porte garant de la libre circulation du Ganal et du complet fonctionnement de l'entreprise. Il serait utile que vous me «ommuniquiez par le télégraphe le texte de cette proclamation solennelle.
Réponse datée d'Alexandrie le 25 jiMin 1882, de Ragheb-Pacha à AI, de Lesseps
Les bruits qui vous sont parvenus sur le manque de sécurité pour le rade par le Canal sont complètement imaginaires. Je vous remercie de les avoir démentis, et je me hâte d'ajouter que le Gouvernement de Son Altesse reconnaît qu'il est de son devoir de maintenir la tranquille du pays en général et du Canal en particulier. Vous pouvez donc «Hre persuadé que rien ne troublera la sécurité de votre œuvre.
hépëche datée d'Alexandrie, le 2^ juin 1882, du Khédive à M. de Lesseps,
Je vous remercie de votre dépêche ; elle m'a prouvé votre attachement, sur lequel je n'ai pas cçssé de compter.
lèO COMVENTIOn INTERNATIONALE DU 29 OCTOBKE 1888
Dépêche datée cVlsmaUia, le S juillet 1882, de M. Victor de LessepSj Agent supérieur de la Compagnie en Egypte, au Président de la Compagnie
Les commandaDts des navires de gTKH*re anglais à PordrSaîU et à Suez nôas «ivisent que, conformément aux ordres de Tamiral Seymoor, ils avertissent les navires anglais de ne pas entrer dans le Canal*.
Rien ne justifie cette mesure.
J'ai protesté, par une lettre qu'ont remise nos agonis principaux d«^ Port-Saïd et de Suez, contre 0(»tle violation de la neutralité du Canal et tenu le Gouvernement anglais responsable de toutes les conséquences et dommages pouvant résulter de cet abus d<' la force et de cet acte d*' violence.
Tout notre personnel sui' la ligne du Canal est ferme à son post^.
Dépêche datée de Paris, le 8 juillet 1882, de Af. de Lesseps à l'Agent supérieur delà Compagnie en Egypte, et adressée le même jour , en copie, avx représentants des Puissances à Paris,
Toute action ou démonstration guerrière est interdite aux entrées ou sur le parcours du Canal maritime. Sa neutralité a été proclamée par le firman de concession. Elle a été reconnue et pratiquée pendant les deux dernières guerres franco-allemande et russo-turque.
Le 10 juillet, onze navires anglais, arrivés i\ Port-Saïd et à Suez, s'étaient arrêtés par suite de l'avertissement de Tamiral anglais.
Toutefois les entraves mises au transit ne durèrent quo deux jours.
Dès le 12 juillel, TAniirauté britannique télégraphia à Suez et à Port-Saïd que, si le (^anal était libre, il n'y avait plus d'objecUou à laisser passer les navires.
La navigation dans le Canal reprit alors son cours normal.
Des bruits alarmants n'en furent pas moins mis en circulation tant à Paris qu'à Londres, (^est ainsi que des dépêches datées de Port-Saïd, du 12 et du 14 juillet, annonçaient que
l. Cet avertissement aux navires anglais leur fut donné la veille même du juiir où lainiral coui mandant la flotte devant Alexandrie envoya son ultimatum au Khédive (Tavoirà cesser immédiatement les travaux de fortifications «In port sous peine «le bombardement de la ville.
tout le personnel du Canal s'était réfugié à Port-Saïd pour y trouver protection. Or, la vérité était que pas un seul agent n'avait quitté son poste; que fous les agents avaient montré dans l'accomplissement de leurs devoirs le plus entier (Jévoûment*.
M. de Lesseps, accompagné de M. Jules Guichard, administrateur de la Compagnie et ancien chef du transit, partit le 13 juillet de Marseille pour l'Egypte et arriva le 19 à Alexandrie, d'où il put se rendre à Port-Saïd le 21. Dès le lendemain, 22, il télégraphiait à Paris que tout marchait comme à l'ordinaire grâce à l'attitude du personnel et qu'Arabi Pacha avait déclaré qu'il respecterait la neutralité du Canal. Le 25, le Président annonçait d'Ismaïlia qu'il avait parcouru toute la ligne du Canal avec son fils Victor, Agent supérieur de lu Compagnie en Egypte, et que tout allait bien. La veille, il avait adressé, de Suez, ses félicitations au personnel du (lanal par le manifeste suivant :
Au personnel de l'Agence supérieure, des services du Transit, de TEn- Ire tien, du Domaine, des Eaux et du Télégraphe, des capitaines-marins, (les chefs de gaie isolés sur tout le parcours du Canal :
Après avoir parcouru toute la ligne de notre Canal maritime, je vous félicite de Tattitude ferme et énergique que vous avez constamment montrée au milieu des événements qui désolent TEgypte.
Vous avez résisté, sans une seule exception, aux paniques qui ont été les principales causes de tant de désastres. Vous avez maintenu la neutralité du Canal maritime. Après avoir créé, vous avez conservé.
1. Vuici ce que publiait à ce sujet, le journal le Times, dans les derniers jours (le juUlet :
<i Les agents du canal ont fait preuve de beaucoup de courage et de dévouement. Pasim seul n'a abandonné son poste ; tous ont fidèlement rempli leur devoir an milieu de grandes complications et de grands dangers. Ils n'ont monU*é de préférence ni pour la France ni pour TAngleterre 6t ont gardé avec vigilaace les intérêts qui leur étaient confiés. »
On peut encore mentionner sur le même sujet, que, par décret du Président de la République du 1*' août 1882, rendu sur le rapport du Président du Conseil Ministre des Affaires Étrangères, le chef du service du Transit et de la aavigation du Canal, M. de Rou ville, a été nommé chevalier de la Légion d honneur, comme ayant contribué, par son énergie, à maintenir le service du Canal pendant les récents événements sur\'enus en Egypte.
La Compagnie universelle vous en sera reconnaissante. Son ConsiMl d^administration saura vous récompenser.
La série de dépêches suivantes, adressées d'Ismaïlia à radministration de la Compagnie h Paris, fait connaître les événements qui se sont ensuite succédés dans l'isthme* :
Di'péche (Tlsmailia, du 28 Juillet 1882
M. de Lesseps a exprimé Topinlon que la sécurilé du Canal était assurée tant qu'il n'y aurait pas de débarquement dans Tisthme. ' La population arabe et européenne de Port-Saïd, très émue à la nouvelle d'un débarquement poisible, M. de Lesseps a réuni les notablo> indigènes et les ulémas pour les rassurer. Si cette émotion avait persisté, les indigènes auraient abandonné Port-Saïd et le transit par ]e Canal aurait été forcément interrompu.
Après cet incident, M. de Lesseps a reçu la dépêche suivante, en arabe, du ministre de la Guerre et de la Marine :
« Je vous remercie de ce que vous av(»7. fait pour empêcher le débar-
1. Le journal de la Compagnie le Canal de Suez, en même temps qu'il publiait les premières dépêches reçues d'ismaïlia, donnait les nouvelles suivantes de risthme :
Isma'ilia. — A la suite des troubles qui ont ou lieu à Alexandrie, Ismallia est devenu le refuge d'une foule d Européens qui ont ((uitté le Caire et le> autres villes de Tintérieur. L'Agence supérieure de la Compagnie et les Domaines de l'Etal avec leursarchives sont venus s'y installer provisoirement. De nombreux trains ordinaires et supplémentaires amènent ici de grandes quantités d'émigrants Européens, qui vont s'embarquer À Port-Saïd et pour W transport desquels les canots de la Poste et ceux de la Compagnie du Canal ont dû doubler et môme tripler leur service régulier.
Ici et sur toute la ligne du Canal, la population ne cède pas à la panique et ne songe nullement à abandonner ses foyers. Les autorités ont pris h'> mesures nécessaires pour empêcher tout désordre.
Port-Saïd, — Depuis les événements d'Alexandrie, tous les canots arrivant d'ismaîlia sont bondés de passagers de toutes nationalités qui viennent s'embarquer ici pour être rapatriés en Europe. Ces arrivages imprévus ont détoumr beaucoup de vapeurs des opérations projettes par le Canal, et, rien que dans la seconde quinzaine de juin, on en compte dix qui, après avoir débarqué du charbon, ont été réquisitionnés par les Consuls ou affrétés pour ce service particulier au lieu de suivre leur voyage en Extrême-Orient.
Les Hottes européennes sont représentées dans notre port par un avisi> français, un aviso anglais et un cuirassé et un aviso italiens.
Jusqu'à présent, du reste, l'ordre est parfait, grâce aux mesures sévères prises par le gouverneur général de l'Isthme et son adjoint, contre ceux qui seraient tentés de provoquer des troubles.
« queinent des troupes étrangères à Port-Saïd, et de vos efforts pour « donner la tranquillité d'esprit aux indigènes et aux européens. »
M. de Lesseps a exprimé l'avis que le Canal maritime était, par la concession du Sultan, déclaré passage neutre ; que les navires de tous les pavillons pouvaient le traverser, mais qu'aucune nation n'avait le droit de faire acte de gucrn^ dans la limite du Canal neutralisé; qu'il reconnaissait, d'ailleurs, que, jusqu'alors, la SfVurité et la neutralité du Canal avaient été respectées par tous.
Dépâche d'IsmaUiay du 30 juillet 1882
l.es dépêches publiées par des journaux d'Angleterre sur l'attitude do M. de Lesseps sont généralement inexactes.
La communication de M. de Lesseps avec Arabi a eu pour objet d'assurer l'émigration, protégée, de i20 (îrecs abandonnés dans un village et de préparer le transport, escorté du Caire à Ismaïlia, des malades et du personnel de l'hOpital européen, soit 35 malades, H sœurs, i médecin et 4 inflrmiers, et de maintenir Tordre dans la province de Zagazig où sont de nombreux Français et Italiens.
M. de Lesseps persiste à croire que la neutralité du Canal ne sera pas violée par les Eg3'ptiens si les Européens ne la violent pas.
n a protesté contre un acte de la marine anglaise qui était contraire aux règlements de la Compagnie, approuvés par le Sultan, et qui sont la sauvegarde du commerce universel, à qui la liberté du Canal a étr <;arantie.
L'opinion publique dans tout Tisllime est conforme aux vues do M. de Lesseps.
Dépêche d'ismailia^ rfu 31 juillet 1882
Les chefs bédouins des régions orientales entre le Canal de Suez ol. le Nil sont venus se mettre à la disposition de M. de Lesseps. Arabi leur ■a recommandé de lui obéir. M. de Lesseps a ofTert au commandant du •cuirassé anglais d'aller constater, à cheval, la sécurité des environs d'Ismaïlia et l'absence des troupes égyptiennes.
Toute pei-soune ayant un laissez-passer révolu du cachet de M. do Lesseps peut circuler en Egypte jusqu'au Caire. Des négociants qui ■avaient abandonné leurs intérêts profitent de ces laissez-passer.
M. de Lesseps a dit que les Anglais étaient actuellement les seuls menaçant la neutralité du Canal par la prétention qu'ils auraient, inadmissible, de faire la police du Canal.
L'Agent supérieur et tout le personnel du Canal sont toujours admirables de calme, de dévouement et de résolution.
184 CONVENTION INTERNATIO?IALE DU 29 OCTOBRE i888
Dépêche cTlsmatlia, du t août 4822
L'amiral anglais, après avoir dirigé deux convais de débarquemeiU vers Suez-Ville, qui est au fond du golfe de Suez, loin du Canal maritime, a voulu diriger un troisième convoi vers la même destination, en passant par le chenal du Canal. M. de Lesseps a aussitôt envoyé à l'amiral Hoskins la dépêche suivante :
<( J'apprends que le troisième convoi de débarquement anglais à « Suez passe par le chenal du Canal maritime. C'est un acte de guerre « qui constitue une violation flagrante de la neutralité du Canal et u contre lequel je proteste formellement. L'opération du débarquait ment peut s'effectuer comme l'ont fait les deux premiers convois; « mais toute a<-tion de guerre dans la zone du Canal maritime peut c< avoir pour la navigation générale du Canal les conséquences les plus c( graves dont je rends hautement le Gouvernement de Sa Majesté Bri- « tannique responsable. »
M. de Lesseps a quitté aussitôt Ismaïlia pour Suez.
Dépêches iTIsmaiUa, du 5 aoÉU 1882
L'amiral anglais a annoncé hier son intention de faire débarquer de5 troupes à Ismaïlia en vertu des pouvoirs qu'il tenait du Khédive. M. de Lesseps s'est rendu à bord de VOrion avec l'Agent supérieur de la Compagnie pour signifier verbalement à Tamiral une protestation énergique et lui signaler les conséquences de cette violation des droits de la Compagnie internationale garantis par le Sultan.
A la seule nouvelle d'un débarquement possible, une panique s'était produite à Ismaïlia, que la population arabe allait abandonner, ce qui aurait conduit à l'arrêt de la navigation dans le Canal et à des actes de guerre dans les limites neutralisées du Canal, les troupes égyptiennes étant à Néfiche, à peu de distance d'Ismaïlia, mais hors des limites neutres qu'elles respectent sur toute la ligne, M. de Lesseps a obtenu de l'amiral que le débarquement n'aurait lieu que sur sa demande.
Cette déclaration a tranquillisé la population d'Ismaïlia qui est rentrée dans son calme habituel. Elle a tranquillisé notamment la population indigène qui se disposait à fuir.
Arabi respecte la neutralité du Canal ; et malgré l'oc-cupation de Sue? par les Anglais, il n'a pas fait couper le canal d'eau douce.
Dépêche (TlsmaUiaj du 6 août 1882
Les commandants des navires de guerre anglais mouillés dans le Canal devant Ismaïlia (dans le lac Timsah) provoquant les i&digèDe> pour avoir un prétexte de débarquement, M. de Lesseps a exprimé la
pensée qu'une protection purement navale des Puissances, sans débarquement sur les terres neutres du Canal, serait une solution désirable, susceptible d'empêcher une violation delà neutralité.
Un canot de guerre anglais a circulé la nuit dans le Canal entre- Snez et le lac Tinisa^ sans autorisation, et sans paiement des droits de passage.
P&r uae dépêche datée d'Ismaïlia, le 4 août, M. de Lesseps avant fait coonaitre au Conseil d'administration de la Com-
pagnie que ramiral anglais lui avait écrit sa décision de prendre, malgré ses protestations, les mesures qu'il jugerait nécessaires pour occuper le Canal, s'appuyant sur une lettre du Khédive qui lui donnait tous pouvoirs pour agir, le Con-r seil, réuui extraordinairement le 5 août, suivant la demande qui lui en était faite par le Président, prit la résolution suivante :
Le Kliédive, dont le pouvoir n'a pas été jugé suffisant pour réunir, sans Tautorisation du Sultan, la Méditerranée et la mer Rouge, ne peut avoir une autorité plus étendue loi*squ'il s'agit de porter atteinte aux slipulalions formelles du texte de la concession.
L'accord même des auteurs de la concession ne pourrait modifier rengagement solennel qu'ils ont contracté envers le monde entier en déclarant la neutralité du Canal de Suez.
Le maintien de cette neutralité, jusqu'ici respectée, et qui exclut tout acte de guerre dans le Canal, constitue pour la Compagnie une obligation qui est la base de sa concession.
Notre Compagnie égyptienne ne saurait se prêter à une violation d'une neutralité qui est la garantie du commerce de toutes les nations.
Aucun Gouvernement n'amènerait le Conseil d'administration ù accepter la responsabilité d'actes préjudiciables à toutes les Nations intéressées à la liberté periiianenle de la navigation dans le Canal de Suez.
Notre Société purement commerciale ne peut qu'opposer la proclamation de ces principes à d'injustifiables prétentions politiques.
Le Conseil s'associe donc hautement, au nom du droit menacé, aux protestations de son Président.
Il exprime sa gratitude à M. de Lesseps et à tout le personnel de la Compagnie.
Cette résolution du Conseil fut transmise par le Vice-Président de la Compagnie, M. Charles de Lesseps, aux repré-
sentants des Puissances à Paris, par la lettre suivante, en date du 7 août:
Par une lettre du 8 juillet deraier, M. de Lesseps a eu rtionneur de vous communiquer des instructions qu'il venait d'adresser par le télégraphe à TAgent supérieur de la (Compagnie de Suez eu Egypte, relative à la neutralité du Canal maritime.
Il exprimait en môme temps la pensée que vous Jugeriez sans doute à propos de signaler à votre Gouvernement Tutilité pour chaque Puissance maritime ayant intérêt au libre transit du Canal, d'envoyer un bâtiment de guerre en observation h Port-Saïd.
Par une dépêche datée d^Ismaïlia le 4 août, M. de Lesseps a fait connaître à notre Conseil d'administration que Tamiral anglais lui avait écrit sa décision de prendre, malgré ses protestations, les mesures nécessaires pour occuper le Canal, s'appuyant sur une lettre du Khédive qui lui donne tout pouvoir pour agir.
Le Conseil, réuni extraordinairemenl, a pris une résolution que j'ai l'honneur de vous transmettre en copie, conformément à rinvilalion qui m'en est télégraphiquement transmise d'ismaïlia par M. de Lesseps*
Dans ce même télégramme, M. de Lesseps, en nous signalant les démonstrations guerrières des commandants anglais dans le lac Tirasah provoquant les indigènes et pouvant entraîner des actes de guerre dans la zone neutre du Canal, ajoute que la protection navale collective dos Puissances, sans débarquement, serait une solution désirable, susceptible d'empêcher une violation imminente d'une neutralité garantie par le Sultan à la marine universelle.
Dépêche (risinaïlia, du 13 août 1882
L'amiral anglais, à Suez, a demandé à la Compagnie du Canal 10.000 mètres cubes d'eau douce pour remplir le bassin de radoub. I^i Compagnie a consenti en invitant l'agent de l'usine à fournir cette eau, étant entendu que toute disposition serait prise pour que le terre-plein (Port Tewfik) ne fût pas privé d'eau douce. Par ordre de l'amiral, l'agent a fourni de l'eau au bassin de radoub sans en envoyer au teneplein pendant une journée. La Compagnie, au lieu de révoquer cei agent, l'a invité à se rendre à Ismaïlia pour y reini»lir d'autres fonctions. L'agent étant un sujet britcinnique, l'amiral en a pris prétexte pour l'empêcher de partir et il a fait occuper l'usine. L'Agent supérieur de la Compagnie, M. Victor de Ltîsse]»s, est parti d'ismaïlia pour Suez.
Dépêche (VIsmailiay dm 16 août 1882
L'Agent supérieur de la Compagnie, qui s'était rendu à Suez à la nouvelle do la prise de possession de l'usine des eaux par les troupes
anglaises, a pu obtenir de Tarairal anglais Heweltun accord convenable relativement aux devoirs imposés par la neutralité du Canal. M. Victor de Lesseps allait se rendre à Port-Saïd pour obtenir un accord semblable de Tamiral Hoskins.
Dépêche dlsmaUia, du 17 août 1882, île M. de Lesseps
Le gouverneur d*Ismaïlia m'a demandé si les Egyptiens pouvaient légalement couper les canaux d'eau douce du Caire à Isniaïlia et d'Ismaîlia à Suez.
J'ai répondu que ces canaux, assurant ralimentation en eau douce des services de la Compagnie sur toute Télendue du Canal maritime, avaient été construits ou cédés en vertu de conventions obligeant le (louvernement égyptien au maintien des eaux douces à des hauteurs déterminées; que Tusine pour la distribution des eaux à Suez ayant été adjugée à la Compagnie par enchère publique, nous avons fait connaître nos droits et obtenu la cessation de Toccupalion militaire de cette usine parles troupes anglaises, bien que cette usine se trouvât en dehors des limites neutralisées du Canal; qu'à plus forte raison les canaux alimentant d'eau douce les services de la Compagnie dans les limites neutralisées du Canal ne pouvaient être coupées sans violation de cette neutralité.
Je vais donner connaissance de cette opinion, approuvée par notre Contentieux, à Arabi, qui s'est toujours montré scrupuleux observateur du respect de la navigation universelle dans le Canal.
L'Agent supérieur est à Port-Saïd.
Lettre du i9 août 1882, de M. de Lesseps à l'amiral Hewet
Je viens d'apprendre que, cette nuit, un poteau du télégraphe de la Compagnie a été scié au kilomètre 156 par des mains européennes et à la faveur des projections de lumière électrique venant de Suez, afin d'arrêter nos communications qui, d'ailleurs, vont être rétablies d'un autre côté.
La nouvelle s'est répandue que des troupes anglaises se disposaient à débarquer sur les rives du Canal.
En conséquence de ces circonstances, je m'adresse à l'honneur d'un officier général de la Marine britannique, le priant de donner ses ordres pour que les navires anglais chargés de passagers, civils ou militaires, et auxquels nos règlements ne nous permettent pas de refuser des pilotes, ne soient pas destinés à opérer un débarquement sur un point quelconque du Canal neutralisé par un lirman de S. M. Impériale le Sultan, et garanti par les récentes déclarations de la grande majorité des Puissances maritimes.
188 C0MV£:NTI0N INT£RNAT10KA1£ du 29 OCTOBRE 1888
Vwis p* ignorez pas que plusieurs de ces Puissaocos ont envoyé des navires de guerre à Ismaïlia et à Port-Saïd pour être les témoins du respect d*une loyale neutralité pouvant seule asstti*er la libre continua- Mon de la navigation universelle d'une mer à lautre.
Je crois devoir menlionnor le regrettable pn''cédent de la déclaration faite à Port-Saïd par les commandants de VOrion ot de /a Coquette, qui, ayant annoncé leur transit pour Suez, se sont arrêtés àlsmaîlia, où ils^ sont encore, sans avoir cessé de la ire des démonstrations guerrières qui, heureusement, n*ont pas causé de désordres parmi notre paisible population.
Dépêche du 19 aoiit i88t, de M. de LessepB
I/amiral anglais, à Suez, informe Pagent principal du transit de la Compagnie, qu*en vertu d'instructions du Gouvernement anglais, il interdit l'entrée du Canal, jusqu'à nouvel ordre, à tous les navires, grands ou petits, et même aux canots de la Compagnie ; qu'au besoi» il aura recours à la force pour empêcher tonte tentative de contravention i ces ordres. En outre, Tamiral a fait placer à Feutrée du Canal un canot de guerre armé.
J'ai protesté contre cet acte de violence et de spoliation.
Délibération du Conacil judiciaire de la Compagnie, réuni à Paris, /e 10 août 4882, mus la présidence de M. Senard
Le Gouvernement anglais prétend être en droit, soit en son nom personnel, soit comme mandataire du Gouvernement égyptien, de faire acte de guerre sur le Canal maritime de Suez ou sur ses dépendances.
Déjà la Compagnie universelle du Canal a souffert des dommages de diverse nature.
Le Conseil judiciaire de la Compagnie, consulté sur la valeur des prétentions du Gouvernement anglais et sur l'étendue des droits qui appartiennent à la Compagnie.
Après en avoir délibéré.
Est d'avis des ri^solulions suivantes :
La Compagnie universelle du Canal maritime de Suoz doit maintenir ses précédentes revendications en faveur de la neutralité du Canal qui importe à toutes les Nations et à celles mêmes qui cintraient avoir aujourd'hui intérêt à la violer.
La Compagnie doit spécialement, au point de vue des conventionsintervenues entre elle et le Khédive et approuvées par le Sultan, s'opposer à toute action de guerre du Gouvernement anglais.
Forte de ces conventions, qui sont la loi commune des parties et m'peuvent être révoquées (lue de leur consentement mutuel, la Compa-
illSTORlQCE DE LA QCESTION DE NEUTRALISATION DL' CANAL 189
^nie doit f><ri>tesier contre la prétention du ^avemement anglais, se disant maBdataire dm Khédive, de faire aucune enLrefiri.se sur tout ou partie du Canal ou de ses dépendances, la Compagnie, même avec rautorisation du Sultan, et à plus forte raison sans cette autorisation, ne pouvant être inquiétée dans la libre et paisible jouissance de sa concession.
La Compagnie doit protester, en outre, contre Tusage que le Gouvernement égyptien ferait, au protit d'un Gouvernement étranger, de prétendus droits qui, s'ils existent, n'appartiendraient qu'à lui-môme personnellement sans délégation possible.
Enfin, la Compagnie doit protester contre toute enti*eprise qui, malgré la volonté' des représentants légaux de la Société, serait faite sur le Canal par le Gouvernement anglais, actionnaire de la Société et obligé, à ce titre d'actionnaire, à ne porter aucune atteinte à la chose commune et à se conformer aux résolutions prises par les représenta iHs légaux dé la Société.
La Compagnie doit, par suite, faire les plus expresses réserves quant aux conséquences de tous actes qui seraient déjà intervenus ou qui mterviendra.ient à son préjudice, afin de réclamer par les voies de liroit, devant la juridiction compétente, les indemnités et dommagesintér(>ts dont le Gouvernement anglais serait passible, notamment comme actionnaire de la Société, et ce, sans préjudice des actions individuelles appartenant aux neutres contre le Gouvernement anglais pour la réparation des dommages causés à leur marine, à leur trafic et, en général, à leurs personnes et à leurs biens.
Dépêche de Port-Saïd, du 21 aodt 1982, de M, de Lesseps
Après deux jours de crise difficile ayant interrompu le transit, et le débarquement des Anglais à Port-Saïd et à tsmaïlia étant un faitaccom-* pli, un modwt K?w«iu2t étant établi de manière à permettre le fonctionnement régulier du transit, je pourrai dans quelques jours rentrer à Paris. La sécurité du personnel est complète.
Le journal de la Compagnie, le Canal de Suez, en même temps qu'il publiait, dans son numéro du 22 août, les dépêches les plus récentes d'Egypte et la délibération du Conseil judiciaire, reproduisait un article du Journal des Débats dans lequel M. Leroy-Beaulieu, à propos des événements qui se passaient alors en Egypte exposait une série de considérations tendant surtout à montrer que toutes les Nations européennes avaient intérêt à respecter l'autonomie du Canal de Suez.
100 CONVENTION INTERNATION ALK DU 29 OCTOBKE 1888
On pourra juger, par le résumé qui en est donné ci-dessous, de rintérêt que présentait 1 article du savant économiste :
Le Canal de Suez — disait M. Leroy-Beaulieu — attirait en cr moment, plus que jamais, lattention de Topinion publique ; celte grande entreprise soulevait les questions les plus délicates. 11 était facile de dire qu'il fallait neutraliser le Canal, ou bien de déclarer que la Puissance qui avait le plus d'intérêt au maintien de la facile circulation dans Tistlime pouvait s'en constituer la gardienne exclusive. L une et l'autre solution, cependant, avaient bien des inconvénients. 11 ne fallait pas oublier, d'ailleurs, qu'il y avait d'autres isthmes sur le globe qui seraient un jour percés à leur tour, et que le régime que Ton ferait au Canal de Suez servirait de précédent. II était donc de l'intérêt de l'Angleterre de se montrer prudente et modérée à Suez. Lorsque TAngleterre y aurait mûrement réfléchi, elle verrait qu'il y aurait pour elle plus d'inconvénients que d'avantages à prendre possession du Canal. Elle s'en était d'ailleurs déjà aperçue puisqu'elle avait proposé à la France et à l'Italie de se joindre à elle pour l'occupation. L'attitude énergique de M. de Lesseps avait pu étonner beaucoup de personnes et elle avait suscité les réclamations du Times; au fond, cependant, il n'était pas certain que M. de Lesseps n'eût pas défendu l'intérêt général et même l'intérêt anglais.
Les Anglais paraissaient avoir commis quelques fautes dans l'isthme. S'il était exact qu'ils eussent voulu faire passer leurs navires de guerre dans le Canal sans payer de droits, c'eût été une violation évidente de la charte de la Compagnie. Il ne suffisait pas d'arguer que les navires anglais venaient protéger le Canal; il était évident qu'ils devaient payer quand même les droits de transit. Une puissance n'avait pas le droit de se mettre ainsi au-dessus des conventions. Si l'Angleterre le faisait aujourd'hui, la Turquie pouvait le faire demain, puis la Russie. La protestation de M. de Lesseps était incontestablement fondée *.
1. Le chiffre total auquel s'est élevé le montant des droits de transit et autres pour les navires de guerre et transports anglais (d'£tat ou affrétés) qui ont traversé et occupé le Canal pendant la période du 16 juillet au 31 août 18{f2 a été de 1.590.000 francs; et cette somme, après règlement, a été intégralement soldée à la Compagnie par le Gouvernement anglais.
Le montant des droits ci-dessus a porté sur un nombre total de 107 bâtiments, se répartissant ainsi, savoir : 81 transports ou vapeurs affrétés, 2 cuirassés, 4 corvettes, 7 avisos, 4 canonnières, 1 bateau-torpille, 5 remorqueurs, 2 yachts, 1 citerne.
A partir du 1'' septembre, les navires de guerre anglais ont effectué régulièrement le paiement des taxes en entrant dans le Canal, conformément règlement de navigation.
HISTORIQUE DE LA QUESTION DE NEUTRALISATION DU CANAL i91
On avait reproché h M. de Lesseps son attitude vis-à-vis d'Arabi Pacha. Que cette attitude eût été affaire de sentiment ou de politique, i'ile avait eu au moins un bon résultat: c'est que le Canal de Suez avait été respecté parles Arabes, qui avaient éprouvé pour cette grande entreprise privée une sorte de respect superstitieux.
Les arguments que Ton donnait pour que TAngleterre prît seule possession du Canal étaient de diverses sortes :
Il y avait d\ibord, bien qu'on ne le mît en première ligne, l'argument financier. L'Angleterre, prétendait-on, possédait la plus grande partie du capital de l'entreprise de Suez. Or, cela était fort inexact. L'Angleterre ne détenait, en effet, que les 176.000 actions achetées au Khédive, c'est-à-dire moins de la moitié du capiUil actions et moins du quart de l'ensemble du capital employé aux dépenses de premier établissement du Canal. L'intérêt financier de l'Angleterre dans l'entreprise de Suez était donc loin d'être prépondérant comme quelquesuns se plaisaient à Timaginer.
Quant à son intérêt commercial et à son intérêt politique dans risthme, ils primaient assurément ceux des autres Puissances ; néanmoins, la part de ces dernières dans le trafic du Canal était trop importante pour que la possession de l'isthme par la Grande-Bretagne seule pût être acceptée sans opposition, ou, du moins, sans froissement par les autres Nations. Telle était la raison qui avait porté beaucoup d'esprits à préconiser ce que Ton a appelé la neutralisation du Canal ; et l'on avait cité, à ce propos, le Bosphore et la mer Noire. Or, ces exemples étaient singulièrement mal choisis et tout à fait à contresens.
Ce qui caractérisait, en effet, le Canal de Suez, et ce qui le distinguait, soit du Bosphore, soit du Sund, c'est que ce Canal n'était pas seulement une voie commerciale ; que c'était au plus haut degré une voie militaire, non pas pour une nation seulement^ mais pour sept à huit. Aucun vaisseau anglais ou français ne pouvait avoir intérêt à franchir le Bosphore ou le Sund dans des circonstances normales ; au contraire, le Canal de Suez était fréquemment traversé par des frégates ou des grands transports de guerre. C'est que ce Canal reliait les Puissances de l'Europe à leurs colonies asiatiques et océaniennes ; les soldats formaient même la plus grande partie des passagers à travers l'isthme.
L'iraport<'ince du Canal comme route militaire disait assez que la neutralisation pure et simple, soit en temps de paix, soit même en temps de guerre, était absolument impossible. Elle; ne serait acceptée par aucune Puissance. Les seules Conventions qui pussent intervenir devaient être relatives à la protection du Canal. Cette voie de navigation, déclarée ouverte en tout temps aux navires de guerre et aux navires de commerce serait placée sous la protection de toutes les
grandes Puissances. Une déclaration de ce genre n aurait sans doute pas besoin d*étre appuyée par une occupation permanente du Canal. Les Arabes, qui Tavaient respecté jusqu'alors, auraient un motif de plus de ne pas Tattaquer quand ils sauraient que les Puissances seraient unanimes à le défendre.
Quant au projet de faire administrer le Canal, en tant qu'entreprise -commerciale par des délégués des divers états intéressés, il n'était pas besoin de dire à quelles difficultés il se heurterait. Une Convention de protection devrait laisser de côté tout ce qui concernait Tadministratiou du Canal, l/autouomie de la Compagnie était la meilleure sauvegarde vis-à-vis de l'Europe. On voyait, chaque jour, combien celte Compagnie était impartiale; elle s'était toujours maintenue scrupuleusemeot dans sa gestion commerciale ; elle n'avait fait aucune acception de Puissance ; elle n'avait jamais reculé devant l«s sacrifices ; et, tout récemment encore, sans y être contrainte, elle avait contracté un emprunt pour l'amélioration du Canal. Il était impossible de trouver une combinaison qui fi\t plus proHtable à tous et qui offrît aux nations diverses, sans exception, plus de garantie. L'autonomie de la Compagnie de Suez devait donc étrtî soigneusement respectée par les Puissances européennes ^
l. On pourra juger de la préoccupition constante de M. de Lesseps de conâerver la stricte neutralité du Canal par le fait suivant, survenu pendant les événements dont TEgypte était alors le théâtre, et dont la presse anglaiiîe essaya, bien à tort, comme on va le voir, de lui faire un grief.
On sait qu'avant les événements d'Egypte, il n'existait pas de coniicunication télégraphique directe entre le Canal de Suez et l'Europe : les dépèches de Port-Saïd, d'Ismaïlia et de Port-Tewflk devaient passer par le ('aire et Alexandrie. Toutes les tentatives qui avaient été faites auprès du Gouvernement égyptien pour établir une communication directe entre le Canal et l'Europe avaient échoué par suite, paralt-ii, de la résistance qu'y avaient toujours apport('*e les représentants de l'Angleterre en Egypte.
Après le bombaitieraent d'Alexandrie, le Gouvernement anglais reconnut les graves inconvénients de cette absence de communication directe entre le Canal et l'Europe, et VKastern Telegrapk Company fut chargée de poser un cÀble entre Alexandrie et Port-Saïd.
Pour relier ensuite le càblc aboutissant àSuez, sur la nier Rouge, et venant des Indes, avec le càblc atlerrissant à Port-Saïd, les directeurs de VEasteni Teleffi'aph Cowpaffnt/ s'adressèrent h M. de Lesseps pour obtenir que la ligne télégraphique du Canal serv'it à relier les deux câbles.
M. de Lesseps voulant rester fidèle à son mandat, tenu de conserver intacte la neutralité du Canal qui était une charge de la concession, ne crut pas pouvoir se prêter, au moyen du télégraphe de la Compagnie traversant le terrain neutralisé, à <lcs actes ayant en vue des opérations de guerre.
Les troupes anglaises ayant débarqué à Suez et paraissant disposées â débarquer à Isniallia ou «sur un autre point du Canal », il était évident qu'en mettjint iï la disposition des autorités britanniques le service télégraphique Je la (Compagnie, M. de Lesseps eût porté atteinte à la neutralité de la voie mari-
Le transit des navires se trouvant rétabli et fonctionnant désormais librement par le personnel de la Compagnie, >L de Lesseps quitta Tisthme le 27 août pour rentrer à Paris, accompagné de son fils Victor et de M. Jules Guichard.
Dans un rapport daté de Port-Saïd, le 26 août, et adressé au Président, M. Victor de Lesseps, Agent supérieur de la Compagnie, présenta un récit détaillé de tous les événements qui s'étaient passés dans Tisthme depuis le 13 dudit mois. Nous ne reproduirons pas la partie de ce rapport relatant les événements survenus jusqu'au 19 août, et dont les dépôches citées ci-dessus donnent un compte rendu suffisant, quoique sommaire. Quant aux événements postérieurs, ils sont relatés dans le rapport comme suit :
Rapport, daté de Port-Saïd le 26 août 1882, de M. Victor de Lesseps, Agent supérieur de la Compagnie en Egypte {Extrait)
L'arrêt des navires ordonna; par l'amiral Hewett annonçait les événements les plus graves. C'est dans la nuit du i 9 au 20 que ces événements vont se produire et faire d'Ismaïlia, jusqu'alors si paisible, le théâtre d un drame émouvant.
Dans cette nuit du i9 au 20, toute la population européenne, le pcrt^onncl de la Compagnie et les principaux fouclionnairrs égyptiens «'•faienl réunis chez le chef du service du Domaine, dans un bal dos plus gais, animé par la présence des ofliciers des navires de guerre espagnol et autrichien. A deux heures du malin, tout le monde rentrait et chacun commençait à s'endormir, lorsque, vers trois heures, au milieu d'une nuit fort obscure, les rues retentissent de cris de iruerre se mêlant au bruit de la fusillade et du roulement des canons traînés au pas de course. Ce sont les marins anglais qui débarquent sans avoir prévenu les habitants qu'ils peuvent être exposés à être tués dans les rues. Sur quoi tirent-îls? Sur qui? Aucun ennemi n'est devant eux. Le camp des Egyptiens est à Nétiche, à 3 kilomètres d'is-
lime qu'U défendait aussi bien coiitro les troupes d'Aralii que contre les troupes anglaises.
liâtons-nous d'ajouter qu'aussitôt après la lin des événements de guerre la Compagnie de Suez, ressaisissant son rôle civilisateur et ne se préoccupant que de Pinlérét général, s'empressa d'accorder kVEasteni Teiegrap/i Compani/ l'autorisation d'«''iablir son fil spécial sur la lign«.* télcgrapiiiqu*.' du Canal.