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494 CONVENTION INTERNATIONALE Dli 29 OCTOBBE !888
maïlia. Il n'y a dans la ville que quelques soldais de police, gens fort paisibles habitant depuis longtemps Ismaïlia, et qui a ont jamais songt'^ qu'à y maintenir Tordre.
Peu après le débarquement, le canon tonne. C'est VOrion, c'est le Carysfort qui envoient dos obus sur Néiiche et dans le désert. La fusillade continue dans les rues d'Ismaîlia. Au point du jour, elle cesse dans la ville européenne après n'avoir fait, heureusement, qu'une seule victime : cVst un européen, un Hollandais qui, ne répondant pas clairement au qui-vive d'un marin, reçoit un coup de fusil à bout portant ({ui lui traverse le corps et lui broie le bras gauche.
Les marins anglais se dirigent, au jour, sur notre village arabe, habité par nos travailleurs indigènes avec leurs familles et où ne se trouve aucun ennemi pour riposter. Cependant, ils tirent sur los femmes et les eufants qui fuient dans le désert ; les cris déchirants Je celte population affolée parviennent jusqu'à nous. Quelques agents de police sont faits prisonniers sans qu'aucun d'eux ait cherché à se défendre. L'un d'eux est tué par derrière pendant qu*il cherche à s'échapper avec sa famille.
Vers huit heures du matin, la fusillade cesse. Lv canon tonne encore et tonnera jusqu'au 21 au matin.
En dtU)arquant, les Anglais ont coupé nos (Ils télégraphiques sur Suez et sur Port-Saïd. Le capitaine Filz-Roy occupe les bureaux du port et nos canots sont saisis. Ismaïlia est bloqué, et nous ignorons ce qui se passe sur le reste de la ligne.
Dans l'après-midi, nous songeons à mettre en sûreté les familles de notre personnel. (>ar 300 marins seulement occupent la ville, et, pendant la nuit, les Egyptiens do Néliche peuvent prendre l'offensive. Il est prudent de faire coucher les femmes et les enfants sur le lac. Quant au personnel et à M. de Lessops, ils sont décidés à ne pas bouger de la ville. Los familles se rendent à l'appontement. Le capitaine Filz-Roj' s'oppose à h'iir dépait.
Je lui écris alors une lettre. M. Fitz-Roy me fait répondre verbalement, à sept heures du soir, quand la nuit commence, que les familles sont libres, mais que M. de Lesscps et tout son personnel passeront la nuit dans la ville, car il s'attend à être* atlatjué. Il y aura une bataille dans Ismaïlia, et il veut que M. de Lesseps et tout son pei'sonnel y soient. « Je suis lo maître maintenant », dit-il.
Ces paroles odieuses étaient bien gratuites, puisque M. de Lesseps et tout le personnel : chefs et employés, avaient déclaré qu'ils ne sortiraient pas de la ville et qu'il n'avait jamais été question que «les familles.
l'ne partie des familles préféra rentrer en ville; l'autre ])artie put alors s'embarquer sur des canots envoyés par le commandant de la frégate cuirassée espagnole Carmen et par le commandant de la
canonDÎère autrichienne Albatros. Nos réfugiés reçurent riiospitalité à bord de. ces navires.
U nuit se passa heureuseinent sans aucun incident. Le silence ne fui troublé que par les obus envoyas du Carysfort et de ÏOrion sur Néliche.
Au jour, Ismaïlia se réveille au milieu de plusieurs milliers de soldais anglais de l'armée de terre. Le lac est plein de transports et de navires de guerre. Le 21 au malin, les Anglais rétablissent eux-mêmes notre fil sur la ligne de Port-Saïd.
Nous apprenons alors que, dans la nuit du 19 au âO, les Anglais ont débarqué à Port-Saïd, mais paisiblement, et que Famiral Hoskins a pris, le malin, possession de nos bureaux d'où lagent principal du transit a élu expulsé. Bes navires de guerre et des transports se sont engagés dans le Canal sans pilotes et sans avoir payé les droits. Une de DOS dragues a été saisie au kilomètre 46 par des marins d(^ la Pénélope. Kantara est occupé par la force.
L'amiral Reauchamp-Seymour et le général Wolseley arrivaient à Ismaïlia le 21 au matin, ainsi que lamiral Hoskins.
Nous recevions la dépêche de Paris du 20 relative à un« communication de MM. Sokes et WiLson annonçant la détermination prise par le Gouvernement anglais d'occuper la zone du Canal.
11 est à noter que, pendant que celte communication était faite à Paris, le débarquement, qui était annoncé comme ne devant apporter aoenn trouble dans la narlgation, s'effectuait par la surprise et la violence, suspendait notre exploitation et jetait la perturbation dans le Iransit du Canal.
Le 2i, après la réception de la dépêche, j'avais une entrevue avec ramiral Seymour qui exprimait le désir de voir la Compagnie reprendre son exploitation. Plusieurs de ses navires étaient engages dans le Canal et il nous demandait des pilotes. Je lui expliquai que nous ne pouvions reprendre notre exploitation que si les éléments de son fonctionnement nous étaient rendus, c'est-à-dire si Tinterdit de circulation qui avait été imposé à tous nos canots à Ismaïlia était levé, si DOS communications télégraphiques étaient rétablies avec Suez, on un mol si la Compagnie se retrouvait dans la libre possession do ses services ; qu'alors nous lui donnerions des pilotes et que nous ferions passer les navires aussi rapidement que possible, étant bien entendu qu'il assumait la responsabilité des retards et des dommages déjà causés au commerce ou qui pourraionl résuUer des mouvements de !)es navires et des opérations milit<iires. L'amiral a accepté »cette responsabilité, sous réserve de l'adhésion du général Wolseley. Celui-ci»
jue j'ai vu plus tard, n'a pas hésité à drclaror fjue la responsabilité des ilommages et des retards causés au commerce serait prise par le Gouvernement anglais.
Dans les journées des 21, 22 et 23, nos communications télégraphiques, coupées en plusieurs endroits, entre Ismailia et Suez, ont été rétablies. Nous avons appris que, dans la matinée du 20, le Sea GulUi le Mosquito avaient eu, à Ghafouf, un engagement avec les Egyptiens ; les mitrailleuses placées au haut des mâts, en avaient tué 200.
Notre personnel, sur toute la ligne, était sain et sauf.
Du 21 au 25, environ 20.000 hommes de troupes de terre ont débarqué à Ismaïlia.
Nous n'avons eu qu'à nous louer de nos rapports avec les officiers généraux de Tarmée de terre et leurs états-majors. Le colonel Lanyon, commandant de la place, nous a demandé de lui signaler toutes les réclamations auxquelles pourrait donner lieu le passage et le séjour des troupes, et qu'il y ferait droit immédiatement.
Le 22, le canal IsmaSlieh a baissé de 25 centimètres ; cette baisse a continué les jours suivants, mais seulement de 4 centimètres par jour. Il était à supposer que le canal avait été coupé. Le Président a décidé iiue la consommation de Teau, sur toute la ligne, serait limitée aux usages personnels et que les travaux de dragages seraient suspendus.
Le 23, les troupes anglaises se sont avancées dans la direction du Caire, suivant le canal d'eau douce et la voie ferrée. Après différents engagements entre Néfiche et Rhamsès, les Anglais ont poussé jusqu'à Maxamah. On a constaté que, jusque-là, le canal n'était pas coupé. En supposant donc qu'il soit coupé plus haut, ce qui n'est pas probable, il reste dans les biefs de Gassassine à Ismaïlia, de l'eau pour environ deux mois.
Le 24, le trafic du Canal avait repris son cours régulier.
Toutes nos gares sont occupées par des détachements de soldats de marine. Un incident regrettable a eu lieu au kilomètre 34, où le chef du détachement s'est emparé de l'eau et a voulu expulser les filles du chef de gare, sous prétexte qu'elles consommaient trop d'eau. Les ordres les plus sévères ont été donnés par les autorités anglaises pour qu'un pareil fait ne so renouvelât pas.
Pendant les journées des 20 et 21, l'engagement sans pilotes des navires de guerre anglais a donné lieu à une confusion complète. La plupart se sont échoués et plusieurs ont dû débarquer leurs troupe> sur la berge avant Ismaïlia, étant incapables de se tirer d'affaire îivec leurs seules ressources. L'amiral Seymour a dû le reconnaître, et l'empressement qu'il a mis, le 21, à nous rendre notre exploitation en est la preuve.
Il convient d'ajouter qu<* les autorités navales britanniques ont cherché à obtenir les services de plusieurs de nos pilotes en dehors d»* leurs chefs, et que tous les pilotes, sans exception, ont refusé de marcher sans ordre de la Compagnie. Ils ont même résisté à des tentatives d'embauchage.
amt^W*
Pendant toute cette crise, aucune défaillance ne s'est produite dans tout le personnel depuis Port-Saïd jusqu'à Suez. La Compagnie peut on être fière.
Le surlendemain de son retour à Paris, le 4 septembre, M. de Lesseps reçut le personnel de Tadministration centrale, au siège de la Compagnie, et lui adressa les paroles suivantes :
Je suis heureux de me retrouver au milieu de vous et d'avoir, après les événements qui se sont succédés dans l'isthme, de bonnes assurances à vous donner sur le fonctionnement régulier du Canal. Je liens à déclarer hautement que si le Canal est resté intact et a été conservé au commerce de toutes les nations, c'est au courage, à l'abnégation et à la ténacité constante de vos collègues d'Egypte que nous devons ce résultat. Nous n'avons pas eu à compter une seule faiblesse, malgré les dangers réels que le personnel a eu à courir.
Les chefs de gare qui se trouvaient isolés dans le désert, avec leurs Familles, ont été plus particulièrement admirables de résolution dans ces circonstances. Sur nos cent pilotes, les trois quarts, qui étaient étrangers, mettant au-dessus de toutes considérations de nationalité leurs devoirs de fonctionnaires de la Compagnie, ont également résisté à toutes les suggestions.
Devant cette ferme attitude de notre personnel et les conséquences de son abstention, les commandants anglais se sont trouvés dans la nécessité de venir me demander de reprendre l'exploitation normale du Canal.
J'y ai consenti, mais à la condition expresse que le télégraphe, dont les fils avaient été brisés, serait immédiatement réparé et nos communications avec l'Europe rétablies. C'est ce qui a été fait^.
Le Canal a triomphé de cette nouvelle crise dont l'issue assure à la navigation universelle le passage constant de la grande route de l'Orient.
A la suite des événements dont TEgypte venait d'être le Ihéàtre et qui avaient eu une si déplorable répercussion sur lo Canal, le Times publia dans son numéro du 21 septembre un article où il revendiquait pour TAngletorre une part
1. Les communications télégraphiques entre le Canal et TÂdininistration centrale, à Paris, avaient été supprimées pendant les deux journées des 23 et 24 août.
198 CONVEMTIOK IKHEHNATIONALE DU 29 CiCTOBHE 1888
plus importante dans ta haute administration de la Compagnie. Les vues que préconisait le journal ressortiront J(»s extraits suivants de Tarticle en question*:
Extrait du journal le Times du 2t septembre 1882 :
Les récenis événements d'Egypte —dit le journal — ont mis en proéminence désagréable ce fail, que l'Angleterre ne possède pas dans Tadministration et le contrôle du Canal de Suez une part proportionnée ni à l'importance de ses intérêts de navigation directs et indirects, ni à sa contribution aux revenue du Canal. D'une part, le Gonrernemenl anglais est de beaveonp le plus fort actionnaire de Tentreprise et une grande quantité ée litres de capital est possédée par des sujets anglais. D'autre part, non seulement les quatre cinquièmes du tonnage total qui passe par le Canal sont anglais, mais il est en outre à noter, qu'en raison du vaste empire colonial que l'Angleterre a à gouverner et à défendre, comparé aux colonies isolées dès autres nations, la disparité entre ses intérêts militaires et ceux de toutes les autres nations l'éunies est plus grande encore qu'entre sa marine et les leurs.
La guerre d*Egypte a mis en plein relief la possibilité latente d'ennuis et même de maux sérieux par suite de l'organisation actuelle dn pouvoir de contrôle. M. de Lesseps a pris Tattitude d'un souverain indépendant et s'est adressé au Gouvernement de ce pays et à ses officiers responsables dans des termes que peu de souverains indépen-
i . A reaeofitre des appréciations du Time» sirr Fflittitade et le r^le de M. de Lesseps au milieu des événements qui s'étaient passés sur le Canal même, il ne sera pas saos intérêt de citer ici les termes d'une adresse envoyée au Ph^sideot, le il septembre, par le Directeur de la Compagnie royale de navigation à vapeur néerlandaise yederUind^ an nom et avec la signature des notabilités cominerriales d* Amsterdam.
Cette adresse était anui oonçue :
« Vous venez de rentrer chez vous après avoir accompli la tAche difficile de protéger, par le prestige de votre personne, le Canal de Suez dont vous êtes le créateur.
« Des complications politiques, qu'il ne nous appartient pas de juger, menaçaient le passage de la grande navigation du monde ; vous lavez protégé, et c'est grâce à votre énergie et à votre persévérance, que la grande œuvre qui a réuni rExtrême-Orient à l'Europe a été conservée au milieu de ranarchie et des horreurs de la guerre.
« La Hollande, qui a su apprécier l'étendue de vos gigantesques conceptions, recomiatt les nouvelles obligations que vous avez imposées au monde civilisé, et nos nationaux sont heureux d'être admis à vous en exprimer leur reconnats«»fice.
« Nous vous prions d'agréer nos faibles expressions de juste appréciation, et nous croyons être les interprètes du sentiment national néerlandais, qui s'est toujours prononcé en faveur de la liberté de la navigation et da caractère cosmopolite et universel du Canal de Suez. » •
HISTORlQtR DE LA QUESTION DE NECTRALISATION DU CANAL 199
dantsse risqueraient à employer. Il a pousse si loin son opposition aux opérations poursuivies sous Tautorité directe du Kh<'»dive et avec ta sanction du Gouvernement français lui-même, que des conséquences qui auraient pu être graves n'ont pu être évitées que par la fermeté et les ressources de Tamiral anglais.
Il doit être ('vident pour toutes les personnes raisonnables, qu'une grande Nalion ne peut guère permettre que sa politique soit entravée, ainsi que ses combinaisons les plus délicates, par le Président d une Compagnie dans laquelle elle possède quatre millions de livres sterling de capital et aux opérations de laquelle elle contribue pour 80 0/0.
Dans un siècle où Ton abolit partout le contrôle des nations sur les bras de mer passant à travers leur territoire ou commandés par lui, il est impossible que nous souffrions que les directeurs d'une Compagnie s^arrogent des pouvoirs aussi étendus que ceux qui aient jamais été réclamés par la Turquie sur le Bosphore ou par le Danemark sur le Stiud. Dans le sens raisonnable, on entend que la neutralisation du Canal signifie qu'il sera considéré comme un bras de mer ; mais elle est impossible dans ce sens tant que M. de Lesseps pourra s'adiesser à un amiral anglais comme il Ta fait à Tamiral Hoskins. Dans aucun bras de mer connu, il ne pourrait se produire quelque chose d'analogue à l'interdiction prononcée par M. de Lesseps contre le débarquement des troupes, sous la sanction expresse du Souverain du pays, dans le but de réprimer une révolte contre son autorité.
Nous entendons quelquefois des arguments portant qu'on peut se passer du Canal ; on nous rappelle que les steamers peuvent maintenant porter assez de charbon pour faire le voyage autour duCapeton nous conseille de nous contenter de la route qui servait à nos ancêtres. Rien ne peut être plus futile que des arguments de celte nature. Ils sont suffisamment réfutés par ce seul fait que le commerce a abandonné la route du Cap pour celle du Canal L'alternative à l'usage
sans restriction du Canal de Suez doit être cherchée dans une direction toute difTérente.
Le Canal a été projeté il y a vingt-cinq ans et terminé il y a treize ans, alors que les plans commençaient déjà à être quelque peu surannés. Depuis cette époque, les constructions maritimes ont fait de grands pas, tous dans le sens d'une augmentation de dimensions et de vitesse. Le Canal est pratiquement dépassé, et la question se pose maintenant de son agrandissement ou de la construction d'un nouveau
canal Si un nouveau canal était commencé demain, les intérêts
anglais ne pourraient pas être négligés jusqu'à son achèvement.
La question pratique actuellement est de nous garantir, en cas de •complications qui, si anxieux que nous soyons de les éviter, peuvent surgir, et d'empOcher que nous soyons toujours contrariés par Taulocratique Président du Canal.
Quelque puisse être le développement immédiat des événements en Egypte, ce sujet doit attirer et, croyons-nous, fixera sériousement l'attention du Gouvernement de Sa Majesté.
M. de Lesseps répondit à rarticle du Times par une loltrt* adressée à ce journal le 23 septembre.
L'article se résumant, pour lui, par le conseil donné au Gouvernement anglais d'accaparer le Canal de Suez ou do construire un autre canal maritime, M. de Lesseps invitait tout d'abord l'autour de l'article à étudier les firmans de concession et les statuts de la Compagnie constituéç par les capitaux libres do toutes les nations, surtout de la France. Il faisait remarquer, ensuite, que l'Angleterre, en portant atteinte aux droits de la Compagnie, atteindrait en même temps un des grands principes de liberté individuelle sur lesquels reposait son organisation intérieure et sa puissance extérieure. Quanta la construction d'un second canal maritime, ajoutait M. de Lesseps, il faudrait choisir tout autre point que Tisthme de Suez, oii la concession déclarait que la Compagnie possédait, pendant quatre-vingt-dix-neuf ans, le privilège ejc/fisif iVuue communication maritime entre le golfe de Peluse et le golfe de Suez. Il signalait, enlîn, combien il était inexact de dire que T Angleterre était le plus fort intéressé, financièrement, dans le Canal de Suez, puisqu'elle ne possédait en réalité que les 176.000 actions achetées au Khédive, représentant, au taux d'émission de 500 francs, un capital de 88 millions de francs, alors que lo coût de premier établissement du Canal avait été (jusqu'alors) de 437 millions.
Communication de M. de Lcfiseps à V Assemblée générale des actionnaires du ^ juin 1883
Dans son Rapport à l'Assemblée générale des actionnaires du 4 juin 1883, lo Président de la Compagnie, après avoir rappelé sommairement les événements d'Egypte de Fanui'o précédente et la manifostalion sous forme d'adresse à
mi^^'^^
laquelle son attitude au milieu de ces événements avait donné lieu de la part des notabilités commerciales d'Amsterdam ; après avoir rappelé également les termes de sa réponse à l'adresse hollandaise, où, après avoir exprimé ses reniercioments, il disait :
Notre Société, étrangère à toute question politique, conçue, par la concession qui l'a instituée, pour répondre aux intért^ts commerciaux du monde entier, ne saurait, dans aucune circonstance, s'écarter du mandat qui lui a été confié, à savoir : maintenir en tout temps la liberté constante du trafic du Canal de Suez, sans préférence pour aucune nationalité et en servant également tous les pavillons. Telle est sa raison d*étre, tel est le principe auquel il est de son devoir de se consacrer.
Puis le Président continuait, comme suit, sa communication à l'Assemblée sur la question de la liberté du Canal :
Ce principe inscrit dans Tacte de concession, partout proclamé nécessaire, le Gouvernement britanniciue, il importe de le reronnaître, l'a parfaitement défini dans une circonstance mémorable.
L'année dernière, le Cabinet de Washington échangeait avec le (iouvornement de S. M. Britannique une correspondance relative aux conséquences de Tachèvement du Canal maritime de Panama. Dans une communication rendue publitjue, le chef du Forcign Office d'Angleterre écrivait à M. Blaine, Secrétaire d'État du Cabinet de Washington :
« Le Gouvernement de Sa Majesté Britannique désire, tout comnn» « celui des Etats-Unis, que, tandis que toutes les nations profiteront « des avantages de l'entreprise, aucun pays n'ait, seul, une influence* " prépondérante sur une semblable voie de communication. Il ne se " refusera à aucune discussion ayant pour but d'assurer l'usage uni- " versel et sans restriction de cette voie. »
Le 2i juillet 1882, interpellé à la Chambre des Lords sur les événements d'Egypte, le ministre des Affaires Étrangères du Gouvernement de la Reine, le comte de Granville répondit :
'< Je pense que, bien que nous ayons un intérêt prédominant en « Egypte, nous n'avons pas le droit de dire qu'aucune autre Nation n'a « aussi des droits dans ce pays. J'ai moi-même eu à poser des prin- « cipes à propos d'un autre canal dans une autre partie du monde '^ (canal de Panama), et il nous serait impossible d'être parfaitement « inconséquents dans nos principes, dans les différentes parties du " monde, sur l'absence ou le maintien des privilèges spéciaux, notre
« intérêt véritable étant que de tels passages soient parfaitement sûrs M et parfaitement libres. »
Maintenir le Canal maritime de Suez « parfaitement sûr et parfaitement libre », tel est le but unique de nos vues, le principe absolu de nos actes, le mobile constant de nos efforts.
S 0. — LA QUESTION DE LA LIBRE NAVIGATION DIJ CANAL TRAITÉE PAR LA VOIE 1)IPI/)MATIQI:E (1883 à 188Ô)
La question de la libre navigation du Canal de Suez fut posée diplomatiquement pour la première fois par une lettrecirculaire du 3 janvier 1883 sur les événements d'Egypte adressée aux Grandes Puissances par le Ministre des Affaires Etrangères de la Grande-Bretagne, Lord Granville.
Dans la partie de cette lettre-circulaire relative au Canal de Suez, la question de la libre navigation du Canal se trouvait posée par Lord Granville dans les termes suivants :
Lettre circulaire ^ du 3 janvier 1883, de Lord Granville, Ministre des Affaires Étrangères^ aux représentants de r Angleterre auprès de Grandes Puissances [Extrait],
Le (jouvernement de SaMajesti' croit que la navigation libre et sans entraves du Canal en tout temps, et son exemption d'obstacles ou de' dommages par faits de guerre sont des points importants pour toutes les Nations. Il a été généralement admis que les mesures prises par lui, pour protéger la navigation et Tusage du Canal, au nom du Souverain territorial, dans le but de rétablir son autorité, n'étaient en aucune façon des infractions à ce principe général.
Mais, pour mettre sur une base plus claire la position du Canal à lavenir, et pour parer à des dangers possibles, il est d'avis que les Grandes Puissances pourraient arriver entre elles avec avantage à un accord aux fins ci-dessous, auquel les autres Nations seraient ensuite invitées à accéder :
i^ Que le Canal devrait être libre pour le jjassage de tous les navires, en toutes circonstances ;
2° Qu'en temps de guerre, une limite de temps devrait être fixée aux navires de guerre d'un belligérant pour séjourner dans le Canal et qu'aucunes troupes ou munitions de guerre ne devraient être débar- <]uées dans le Canal ;
J"* Qu'aucunes hostilités ne devraient avoir lieu dans le Canal ou ses
approches OU sur un point quelconque des eaux territoriales de TEgypte, même dans le cas où la Turquie serait un des belligérants ;
4* Qu'aucune des deux conditions immédiatement précédentes ne rappliquerait aux mesures qui pourraient être nécessaires à la d^^fense de l'Egypte ;
5** Que toute Puissance dont les navires de guerre viendraient fortuitement à faire un dommage quelconque au Canal serait tenue de supporter la dépende de sa réparation immédiate ;
6» Que l'Egypte devrait prendre toutes les mesures en son pouvoir pour faire observer les conditions imposées au transit des navires belligérants à travers le Canal en temps de guerre ;
7° Qu'aucunes fortifications ne devraient t^tre élevées sur le Canal ou dans son voisinage ;
8* Que rien dans cet accord ne sera réputé restreindre ou affecter les droits territoriaux du Gouvernement de l'Egypte au-delà de ce qui :s'y trouve expressément stipulé.
 la suite de cette communication du Gouvernement anglais, la question parut rester momentanément en suspens. Elle continuait pourtant dVtre l'objet des préoccupations du Oouvernement français ainsi qu'on en pourra juger par les citations suivantes :
néclaration du 24 octobre 1884, de M. Jules Ferry, Minisire des Affaires
Étrangères, Président du Conseil, devant la Commission du Tonkin :
Notre intérêt principal, en Egypte, c'est la liberté du Canal de Suez, mais c'est aussi l'intérêt de toute l'Europe. Aussi, nous suffit-il, désormais, de marcher avec l'Europe, qui est patiente parce qu'elle est forte, mais qui ne saurait céder sur la liberté du Canal de Suez, parce que ses intérêts commerciaux dans le présent etdans l'avenir le lui défendent.
Discours de M, de Freycinet, ancien Président du Conseil et Ministre des Affaires Étrangères {à V époque des événements d'Egypte de 1882), à la séance du Sénat du 20 novembre 1884 {Extrait).
Le seul point sur lequel la France peut agir sans avoir besoin de se concerter, en quelque sorte, avec les autres Puissances européennes, •c'est le Canal de Suez, par la raison bien simple que ce Canal est une voie ouverte au commerce de toutes les nations. C'est un territoire pour ainsi dire neutralisé ; nous y avons des nationaux qui y trafiquent, qui y naviguent ; nous avons le droit d'aller les protéger sur ce point comme sur tout autre point du globe où leur sécurité serait menacée
204 CONVEHTION INTERXATIO>"ALB DU 29 OCTOBRE 1888
Quant il la neulralilé du Canaï de Suei, elle existe, eo droit et en fait, depuis près de trente années ; c'est en vertu du décret de Concession de 1856, conlîrmé par le lirman de 1869, que la neutralilé du Canal de Suei a été reconnue et pratiquée.
Le décret de concession déclare, en elTct, que le Canal de Suez est ouvert ù Jamais comme passage neutre aux marines de toutes les nations; et cette neutralité a été mise à l'épreuve; elle a été respectée dans deux circonstances, lors de la guerre de 1878 entre la Russie et la Turquie, et, en 1870, lors de la guerre entre la France et l'Allemagne. Les vaisseaux de ces difTérentes nations ont pu se rencontrer dans le Canal et ne s'y sont livrés à aucun acte d'hostilité ; la neutralilé la plus complète a été observée.
La neutralité est donc un Tait et un droit ; elle existe en dchog-s de^ négociations que vous engagerez aujourd'hui avec l'Angleterre et il ne I peut s'agir tout au plus eue d'une réglementation plus précise.
I Ce n'esl que dans les premiers mois de l'année 1885 que
C la question commença à faire un pas di'cisif vers une solu-
S tion. Alors, en effet, les Gouvernements des Grandes Puis-
j sances tombèrent d'accord pour confier la recherche de la
I solution, si vivement désirée par tous, à une Commission
i internalionalf.
} Les citations suivantes font connaître les principaux
É points des négociations qui eurent lieu à ce sujet.
Lettre-circulaire, du S janvier 1885, de M. Jules Feny, Président du , Conseil, Ministre des Affaîref. lilrangêres, aux représentante de la Répu-
î hliqvc française à Berlin, Saint-Pétersbourg, Vienne, Rome et Conslanti-
\ nople.
^ Vous savez déjà que le (iouvcruemeut anglais, après la mission de
; Lord Northbrook, a saisi les Puissances de propositions en vue de la
) réorganisai ion tinancii're de l'EgypIe. Ces propositions sont contenues
dans un mémorandum qui m'a été communiqué le 20 novembre et
dont vous trouverez ci-joiul copie.
L'examen approfondi dont elles ont fait l'objet de ma part, le désir de conciliation dont je n'ai cessé d'être aniraé, m'ont convaincu que le meilleur moyen d'arriver ù une entente n'éfailpas de les discuter et de les aniender l'une après l'autre, et qu'il serait préférable d'établir suites vues générales un nouveau travail d'ensemble répondanl que possible aux nécessités diverses qui dominent la situation ite des affaires égyptiennes. C'est l'objet de la note fjue je vous
envoie sous ce pli et dont je vous serai obligé de donner lecture et de laisser copie à M. le ministre des Affaires Étrangères. Eu égard au caractère international de la question et à Tintérét commun qu*elle présente pour toutes les Grandes Puissances, mon intention formelle est de ne pas agir isolément et de ne saisir le Cabinet de Londres de mes contre-propositions qu'après m'être assuré de Tadhésion dos Puissances les plus intéressées. Si les vues du Gouvernement auprès duquel vous êtes accrédité concordent avec les miennes, vous vous informerez s'il est disposé à envoyer à son ambassadeur à Londres des instructions conformes aux idées exposées dans la note ci-jointe et ({ui serviront «également de base aux directions de l'ambassadeur de France à Londres.