‹ Le canal de Suez (volume 4)Chapitre 59 sur 80 · INAUGURATION DU MONUMENT FKRD. DE LE8SEPS A PORT-SAÏI · texte numérisé non relu

INAUGURATION DU MONUMENT FKRD. DE LE8SEPS A PORT-SAÏI

Texpédilion d'Egypte. Le Canal avait exislé jadis, non pas sous la fonne actuelle, mais en utilisant les eaux du Nil. La suite des siècles Ta si Jbien fait disparaître que Ton n'en retrouve que difficilement les traces. A partir du moment où son projet a été conçu, Lesseps ne s'arrêtera plus jusqu'au jour où les bateaux des flottes européennes passeront d'une mer à l'autre par la voie qu'il leur a tracée. Au Caire, Méhémet- Ali lui dit, lors de leur première entrevue : « C'est ton père qui m'a fait ce que je suis, rappelle-toi qu'en toutes circonstances lu peux compter sur moi. » I^es jeunes princes de la famille connurent cette réception et les paroles qui y furent prononcées parvinrent à l'un d'eux qui les grava dans son esprit et qui, à partir de ce moment, voua à M. Ferdinand de Lesseps une amitié qui a été inaltérable. De l'union du génie de l'un, et de la puissance de l'autre, devait résulter l'cpuvre mémorable qui protégera leurs noms contre l'oubli. M. de Lesseps devint le compagnon du prince Saîd en Egypte et à Paris, et ils vécurent dans une étroite intimité. Les événements se précipitent. Consul général à Alexandrie, M. de Lesseps rend des services de tous genres aux Français et aux chrétiens. Il se marie en iS37 et la compagne charmante et distinguée qu'il avait choisie lui donnait le bonhenr que la mort devait interrompre au bout de trop peu d'années.

En Espagne, où il séjourna à plusieurs reprises, les révolutions (jui éclatent à Malaga et à Barcelone lui fournissent l'occasion de déployer sa valeur et, au péril de sa vie, il protège ses nationaux dont la reconnaissance se traduit par de véritables ovations. La Chambre de Commerce de Marseille se joignait à cet enthousiasme et lui fit une chaleureuse réception lorsqu'il passa dans cette ville. Dans an ^rand banquet, le poète Méry lui disait des vers parmi lesquels je me souviens dt? ceux-ci :

Barcelone tressa le chêne à votre tête.

Et Marseille, sa sœur, redit l'hymne de fête

De Vautre côté de la mer, La France à Vétranger vous bénira souvent,

Vous êtes son drapeau vivant.

En 1848, Lamartine crut qu'il ne pouvait pas trouver de meilleur représentant de notre pays en Espagne, et, en eJfet, Madrid faisait fête à M. de Lesseps. Et cet homme avait le bonheur d'arracher de nombreuses existences à la mort partout où il passait. De méiii« qull avait sauvé les chrétiens de Bethléem pendant qu'il était à Alenandrie, dès- Français et des Espagnols pendant les troubles de Malaga et de Barcelone, cette fois l'ambassadeur de France obtint le salut de onie condamnés à mort. La grûce fut accordée partin ministre qui ménageait si peu ses ennemis, qu'à la tin de sa vie, il croyait n'en pas avoir, les ayant tous fait disparaître. Il avait oublié les protégés de M. de^ Lesseps.

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Sa mission à Rome fut la dernière de sa carrière diplomatique et nous devons nous réjouir des difficuUt'^s qui le rappelèrent brusquement. Le reproche adresse par le ministre des Affaires Etrangères d'alors auquel l'ambassadeur disait : » J'ai suivi toutes vos instructions », mérite d'être rappelé. Il lui répondit : « C'est vrai, vous avez, accompli fidèlement mes ordres, mais vous n'avez pas su lire entre les lignes. » Cette ignorance dans Tart de la lecture nous vaudra le Canal de Suez.

M. Renan, dans son discoui^ de réception à l'Académie, disait : « Que vous avez bien fait, Monsieur, de placer le centre de gravité de votre vie au-dessus de ces navrantes incertitudes de la politique qui ne laissent bien souvent que le choix entre deux fautes, m Ah! Messieurs, combien Renan avait raison!

Sa belle-mère, Mme Delamalle, une femme d'une rare distinction et qu'il aimait comme un fils dévoué, venait d'acheter une propriété en Berry. L'ancien diplomate s'y consacrait, cherchant à Taméliorer et à la faire valoir, mais ayant toujours un regard tourné vers TEgypte et en pensant à Fisthme de Suez. Un jour, pendant qu'il était sur un échafaudage, en train de réparer le vieux manoir où la tradition veut qu'Agnès Sorel ait vécu, il reçoit une lettre annonçant la mort d'Abbas Pacha et Tavènement de Mohamed Saïd. Son parti fut vite pris. Les préparatifs de voyage de M. de Lesseps étaient courts et ses bagages ne l'encombraient jamais, par la raison qu'il n'en avait pas.

Il se dirige vers Alexandrie, et il y débarque au mois de novembre i8S4; et alors commence cette véritable épopée qui se terminait il y a trente ans par l'ouverture de la grande route (|ui relie l'Orient a rOccident. Le nouveau Vice-Roi accueille avec bonheur son compagnon d'enfance, l'ami des mauvais jours. Sans plus tarder, Ferdinand de Lesseps expose le projet qu'il étudie et dont il recherche l'accomplissement depuis longtemps. Pendant le voyage d'Alexandrie au Caire, il éblouit et il charme tout le monde. Il n'y avait d'ailleurs qu'une seule personne à convaincre. Au Conseil des ministres, quand le Vice-Roi avait parlé, son entourage se contentait de porter la main au front et de s'incliner avec respect. C'était peut-être pour éviter ir»s crises ministérielles.

Les négociations ne furent pas longues, car Mohamed Saïd avait compris la grandeur de l'Œuvre, la gloire qui pouvait en rejaillir sui^ lui, et le bien qui devait en résulter pour son pays. En arrivant au Caire, il faisait part au Corps Consulaire, venu pour le saluer, de la concession qu'il venait d'accorder. Dans un de ses livi*es où il relate l'histoire des négociations qui ont précédé l'ouverture du Canal, M. do Lesseps rappelle le plaisir qu'il éprouva, lorsqu'en sortant d'une des conversations qu'il avait quotidiennement avec le Vice-Roi, il aperrut un magnifique arc-en-ciel. Nous savions déjà que Noé, en sortant de

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l'Arche, n'avait été très rassuré ([ue lorscfue TArc de sept couleurs, reliant le Ciel et la Terre, lui était apparu. Je me figure que Thabile négociateur éprouva le même enchantement que le vieux patriarche, mais pour des raisons différentes, et la parole qui venait de lui être donnée le ravissait encore plus que Tarc-en-ciel. En tous les cas, jamais plus ferme espérance ne pénétra dans le cœur d'un homme.

Si j'ai passé rapidement sur les év^'nementsque je viens de rappeler, je ne ferai pas davantage l'histoire détaillée de la construction du Canal. Ferdinand de Lesseps l'a écrite lui-même et elle vient d'être reprise avec le grand talent et la haute compétence qui distinguent notre éminent collègue M. Jules Charles-Roux.

Aux ingénieurs qui prétendent que les niveaux de la Méditerranée et de la mer Rouge sont différents, M. de Lesseps oppose les études de Linant Bey, de Mçugel Bey et de Bourdaloue. Puis M. Larousse est appelé, et il désigne la plage de Pélusepoury fonder le port auquel on ' donnera bientôt le nom de Port-Saïd. C'est à ce moment que Topposition de Lord Palmerston et de Lord Stafford de Ratcliff devint de plus en plus violente et de plus en plus agressive. Quelle que soit la valeur de ces hommes d'Etat, on est obligé de leur refuser le don de prophétie et rien de ce qu'ils ont annoncé à propos du Canal de Suez ne s'est vérillé. Un quart de siècle ne s'écoulera pas sans que Ferdinand de Lesseps ne soit acclamé par la nation anglaise et .sans que le Gouvernement de la Reine ne profite avec une merveilleuse habileté de l'occasion qui lui était offerte pour devenir le principal actionnaire de la Compagnie du Canal de Suez. Une Commission internationale d'ingénieurs est réunie et déclare que le Canal direct de Suez à Péluse est un travail sinon facile, du moins très réalisable. L'émission de l'emprunt nécessaire pour réunir les premiers fonds a lieu et son sucoès est complet, [ji période des grands travaux commence et, avec la coopération d'habiles ingénieurs, tels que M. Sciama et d'autres dont je parlerai tout à l'heure, le travail se poursuit d'abord avec le concours de la corvée, puis avec d'autres procédés. M. Hardon fut le premier entrepreneur, puis M. Couvreux trancha le seuil profond d'El Guisr, enfin MM Borel et Levalley inventèrent de nouveaux appareils qui leur permirent d'accomplir leur tdche gigantesque. Leurs noms resteront attachés à l'un des plus beaux ouvrages que le génie des constructeurs aura entrepris.

Pendant qu'ingénieurs et entrepreneurs se consacrent avec dévouement à la mission qui leur est confiée, Ferdinand de Lesseps agit de son côté, et avec quelle force et avec quelle énergie! 11 ne Idche pas le Vice-Roi qui est tenté de céder parfois devant les menaces et les agressions dont il est l'objet; il l'accompagne dans un voyage sur le Ni! Blanc où Mohamed Saïd voulait aftlrmer ses droits souverains et procurer un peu de bien-être à cette partie de son peuple.

Il s'adjoint à cette époque M. Barthélémy Saint-Hilaire, puis son fils Charles de Lesseps, et il avait bien choisi ses collaborateurs. M. Charles de Lesseps a le droit de garder pour lui une part des honneurs qui sont rendus aujourd'hui à son père. Rien de ce qui a été fait dans le Canal, à partir de ce moment, n'a été fait sans qu'il y participe. Il est le secrétaire et le conseil de son père et il l'accompagne dans ses excursions et dans ses campagnes. Lorsqu'on connaîtra mieux une autre partie de la vie de M. de Lesseps, on saura quel fils il a eu auprès de lui. Le dévouement, ou plutôt la dévotion, que celui-ci avait pour son père, lui a fait accepter tout ce qui lui était demandé ou imposé par l'autorite paternelle, et celle abnégation de lui-même ira jusqu'au sacrifice absolu de ses opinions et de sa personne. L'amour filial ne peut pas être plus complet car il était chez lui à l'état de passion et la passion ne discute pas : elle adore et elle se sacrifie.

A la mort de Mohamed Saïd, en 1863, la Méditerranée pénétrait dans le lac Timsah, mais une partie seulement de la lAche était accomplie. Ismaïl Pacha, pressé par l'opposition qui ne désarmait pas, ne voulut pas interrompre les travaux ; mais il imposa des conditions nouvelles. Pour sortir d'embarras, il s'en rapporta à l'arbitrage de l'Empereur Napoléon III et la décision du souverain fut le salut 'de l'Entreprise. Les événements survenus ailleurs ne peuvent pas faire oublier que sans la puissante intervention de l'Empereur et de l'Impératrice, la Compagnie de Suez aurait été gravement compromise et aucune divergence politique ne peut diminuer la reconnaissance qui leur est due.

Des souvenirs personnels de cet hiver de 1862 à 1863 me reviennent en foule. Quelques voyageurs français s'étaient rendus en Egypte et à l'isthme de Suez. Ils y furent accueillis avec cette bienveillance et avec cette bonne grâce que nul ne possédait plus que M. de Lesseps.

En même temps qu'eux, un autre visiteur arrivait de Constantinople. C'était l'ambassadeur d'Angleterre, Sir Henry Bulwer. Il avait un esprit très fin et très cultivé, mais le charme lui faisait défaut et il cherchait rarement à arrondir les angles de sa maigre et petite personne. Il appartenait à cette école de diplomates qui ont plus de confiance dans leur rudesse et dans la crainte qu'ils inspirent que dans le pouvoir de leur séduction. Et le contraste était grand entre ces deux hommes également tenaces, mais dont l'un était aussi brillant et aussi en dehors que l'autre était froid et réserva. Pendant le séjour dans l'isthme, rien ne fut négligé pour ne montrer que ce qu'on voulait laisser apparaître. Les banquets, les fantasias et les ftHesse succédaient, jetant aux yeux de l'hôte mal intentionné la poudre d'or à travers laquelle il était plus difficile d'apercevoir la réalité. Dans cet assaut quotidien, M. de Lesseps avait certainement l'avantage, mais Sir Henry se réservait de rendre les coups lorstju'il serait rentré dans le calme de son ambassade et il ne s'en est pas privé.

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