‹ Le canal de Suez (volume 4)Chapitre 61 sur 80 · INAUGURATION DC MO:<UMENT PERD. DE LESSEPS A PORT-SAÏD · texte numérisé non relu

INAUGURATION DC MO:<UMENT PERD. DE LESSEPS A PORT-SAÏD

s'entourer. Il avait confiance dans la bonté humaine et il pensait que les mauvaises natures sont plus rares qu*on ne le suppose généralement. Il a été bien servi par cet optimisme et il a eu rarement à le regretter. Dans cette foule qui encombrait les chantiers du Canal pendant la construction, il y avait un singulier mélange de toutes les races et de toutes les nationalités. Un jour débarqua une bande de condamnés échappée d'un pénitencier des bords de F Adriatique. On leur donna de Touvrage et ils devinrent de bons ouvriers. Je ne doute pas qu'ils ne soient devenus de bons électeurs.

Je me souviens que pendant une de nos chevauchées à travers les endroits où passent aujourd'hui les navires, M. de Lesseps me disait, et non sans quelque orgueil: « J'ai parmi mes principaux employés « deux condamnés à mort. Ils avaient, pour être décapités, des raisons « différentes, car l'un a suivi la duchesse de Berry en i832 et l'autre '( avait un goût trop prononcé pour les barricades. Ils s'entendent à « merveille et leur dévouement pour moi ne les ferait reculer devant « aucun sacrifice. Les divergences d'opinions n'ont pas toujours des « racines assez profondes pour qu'un peu de bienveillance et d'affec- (c tion ne puissent pas les arracher. >»

Ce n'était pas seulement le dévouement que M. de Lesseps sa vai t inspirer, et ceux qui le suivaient avaient en lui une foi ardente. II exerçait sur eux une véritable magie et le secret de sa puissance n'avait pas d'autre origine que son amour de Thumanito et sa passion pour améliorer le sort des êtres qui habitent la terre.

Au lendemain de l'inauguration du Canal, M. de Lesseps connut les enivrements de tout ce que la gloire peut procurer à ceux qui ont accompli une grande action et qui ont remporté une éclatante victoire. Aucun conquérant, aucun orateur et aucun poète, n'ont été l'objet de plus d'adulations et n'ont été entourés d'un nuage d'encens plus épais et plus embaumi'.

A l'ivresse du triomphe, il joignit les joies les plus sûres et plus durables de son foyer reconstitué. Une jeune et ravissante femme apportait le bonheur dans la maison isolée et une famille aussi belle que nombreuse devait pendant quinze années procurer ce que ni la gloire, ni les triomphes ne peuvent donner. Elle devait devenir aussi la consolation debiendes tristesses. La célébrité dont jouissait M. de Lesseps faisait affluer vers lui les demandes et les propositions. Ceux qui songeaient à créer un grand lac en arrière d<' la Régence de Tunis, ceux qui voulaient relier l'Asie Mineure au iiolfe Persique par un chemin de fer, ceux qui voulaient couper l'isthme de Corinthe, tous demandaient au créateur du Canal de Suez de les aider de ses conseils et de son expérience. Il leur accorda ses lumières et ses avis, mais il ne voulut prendre une part directe à aucun de ces travaux.

Il ne sut ou il ne put pas résister aux sollicitations des congrès réunis

et auxquels prirent part des représentants de toutes les nations qui le suppliaient d'entreprendre le percement du Canal de Panama, de cette œuvre analogue à celle de Suez, et que Leibnitz, Gœthe, Humboldt, et les Saint-Simoniens avaient signalée comme Tan des plus grands services que l'on pourrait rendre à la civilisation humaine. Il se mit à l'œuvre avec l'énergie et l'activité que l'âge n'avait pas encore pu diminuer; mais je ne ferai pas le récit de ce qui devait aboutir à des désastres et à des ruines. Cette histoire sera mieux écrite par ceux qui seront moins rapprochés que nous d'une catastrophe qui anéantit en quelques joui*s tout ce qui avait uté accompli, qui jeta un voile de deuil sur la France entière et qui porta à M. de Lesseps le coup fatal dont il ne devait plus se relever. Dans quelques années, le Canal de Panama sera probablement achevé ; il le sera peut-être par ceux qui s'y étaient d'abord le plus opposés et qui se chargeront de démontrer que Tentreprise était bonne et n'était pas chimérique. Les flottes et le commerce de la jeune nation qui prend une place nouvelle pour influer sur les destinées du monde, vogueront peut-être bientôt à travers un Canal qui deviendra l'élément le plus efficace de sa force et de sa [mlssance. Gœthe avait désiré vivre pour être témoin du percement (les isthmes de Panama et de Suez. M. de Lesseps, qui en aura été l'initiateur, est mort après n'avoir accompli que la moitié de sa tûche. Mais cette part est assez large et assez belle pour que peu d'autres puissent lui être comparées.

L'ancienne maison d'Agnès Sorel a abrité le vieillard mourant de déception et de tristesse. Il s'est condamné à un silence que ses yeux grands ouverts et qui semblaient interroger rendaient encore plus sinistre. Les siens veillaient sur lui avec de tendres soins qui ne parvenaient pas à rompre la muette inquiétude que trahissaient ses regards. Son flls Charles, sur les conseils d'un ami aussi clairvoyant que délicat, s'approcha un jour de lui et lui dit: « Ne sois pas troublé, mon « père, tu peux rtre rassuré et être paisible, car ton honneur est '< intact et chacun te respecte. » Un éclair de joie traversa la physionomie du vieillard qui se souleva à demi, se précipita sur les mains de son fils qu'il arrosa de ses larmes et lui dit : « Tues un bon fils, tu es un excellent fils, et je te bénis. » Ce furent presque ses dernières paroles.

Et maintenant, reprenant la pensée exprimée par M. Anatole France, les actionnaires de la Compagnie de Suez, ont décidé, par un vote unanime, qu'un monument, élevé à l'entrée du Canal, rappellerait aux générations qui nous suivront l'image de celui qui fut le fondateur de l'œuvre utile et féconde dont ils ont si largement bénéficié. L'image n'était pas nécessaire pour sauver son nom de l'oubli, mais vWe sera le témoignage de notre admiration et de notre reconnaissance.

La statue qui est debout devant nous a été exécutée par l'un des

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