SEMESTRE DE
Compte rendu sommaire des travaux exécutés et des résultats obtenus pendant la période de juillet à décembre 1869.
(extrait du rapport du PRéSIDElST DK LA COMPAGNIE A l'aSSIMBLÉB G^Nl^RALE DES ACTIONNAIRES DU 30 MARS 1870.)
Ainsi que le Président l'avait annoncé à la précédente réunion de TAssemblée générale des actionnaires(2aoûtl869), le canal avait été ouvert à la grande navigation le 17 novembre.
Laprincipale préoccupation de la Compagnie, après l'inauguration du canal, avait été de régler la situation de Tentreprise Borel Lavalley et C'.
La Compagnie avait d'abord à se rendre compte de ce que l'entreprise avait fait depuis la dernière Assemblée générale et de ce qui lui restait encore à faire le 17 novembre.
A Tépoque de la réunion du 2 août, l'entreprise avait environ 6 millions de mètres cubes déterre à enlever. La plus grande partie se trouvait dans le seuil d'El Guisr, au Sérapéum et sur les 4 kilomètres avoisinant la mer Rouge. Il restait aussi à compléter le remplissage des lacs Amers.
De grands chantiers de terrassements h sec existaient encore; ils achevaient le canal à quelques kilomètres de Suez, dans des terrains où la présence de rocher de moyenne dureté avait rendu le travail des dragues trop long et trop dispendieux. Cependant Teau continuait à arriver de la Méditerranée dans les lacs Amers ; un barrage en terre établi en travers du canal h son débouché dans les lacs empêchait Teau d'inonder les chantiers du Sud.
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Sur tout le reste du canal, les 60 dragues de Tentreprise continuaient à travailler.
Le 15 août, grâce à une accumulation d'hommes, de wagons, de machines, de bêtes de somme, grâce surtout à une activité que ne parvenait pas à ralentir la température du mois d*8oût, si élevée dans le Sud de Tlsthme, on voyait se terminer le creusement à sec des 36 kilomètres du canaF s'étendant des lacs Amers jusqu'à 4 kilomètres de la mer Rouge. Ce jour-là, en présence du Ministre des Travaux publics du Gouvernement égyptien, délégué pour présider la cérémonie, le barrage déversoir qui séparait cette portion du canal de la portion qui s'achevait à la drague, vers la mer Rouge, avait été coupé ; et l'eau de la mer Rouge, prenant possession du canal, allait, dans les lacs Amers, se réunir à celle de la Méditerranée.
Les terrains que traversait le canal étant fermes et résistants, le courant rapide qui se produisit fut sans inconvénient et la quantité d'eau introduite journellement dans les lacs fut considérable : jusqu'alors, l'eau qui venait d& la Méditerranée élevait le niveau de 3 à 4 centimètres par jour; à partir du 15 août, la montée fut de 7 à 8 centimètres; et, dans les premiers jours d'octobre, un bateau à vapeur de 250 tonneaux, la Louise-et-Mariey passait de Suez h Port- Saïd.
Ainsi s'accomplissait la dernière grande opération du percement de Tlsthme, faisant évanouir la dernière des nombreuses objections soulevées contre la réalisation de l'entreprise.
A Port-Saïd, les jetées étaient terminées depuis le commencement de Tannée. Quatre dragues avaient, dans le courant de septembre, achevé le chenal qui se prolongeait jusqu'aux fonds de 8",50.
A partir de Port-Saïd, le canal, au mois d'août, était fini sur une quarantaine de kilomètres; il s'achevait de même journellement sur d'autres portions détachées, et les dragues
se massaient successivement sur les points moins avancés.
Les trois points sur lesquels les efforts de l'entreprise avaient dû se concentrer de plus en plus, à mesure que le temps s'écoulait et que Ton approchait de la date fixée pour Touverlure, avaient été le seuil d'El Guisr, le Sérapéum, et l(^s 4 kilomètres aboutissant à la mer Rouge.
Dans cette dernière partie, le terrain se composait d'argile et de grès en formation. Le grès se présentait en bancs^ d'épaisseur variable, que les dragues devaient attaquer par dessous ; il offrait une grande résistance à Textraction : les chaînes de godets se brisaient souvent et les godets se déformaient ; mais les débris, péniblement détachés, se versaient facilement. Les argiles, au contraire, presque aussi tenaces devant les godets, y adhéraient ensuite au point qu'il fallait presque d'heure en heure, débourrer les godets à la pioche.
Les entrepreneurs, inquiets de la lenteur du travail, avaient amené sur cette petite longueur du canal, un nombre toujours croissant d'appareils. On y avait placé jusqu'à 12 dragues, les unes à long couloir, les autres desservies, soit par des élévateurs amoncelant les déblais sur les rives, soit par des porteurs à vapeur qui allaient vider leurs déblais à une douzaine de kilomètres dans la mer Rouge au sud et au loin dans la rade.
Au Sérapéum, la proportion du terrain présentant une certaine résistance avait augmenté à mesure que les dragages approchaient du fond du canal. Mais rien ne pouvait faire supposer qu'au dernier moment il se rencontrerait sur une longueur de lôO mètres, et à environ 4 mètres audessus du plafond du canal, un banc tellement dur qu'il devait être tout à fait inattaquable à la drague et que Ton ne pourrait détruire qu'en l'attaquant à la poudre.
La nature des terrains du Sérapéum avait été reconnue au moyen de puits creusés jusqu'au-dessous du plafond du Canal et à des distances variant de 175 à 200 mètres. C'était entre deux de ces puits qu'une drague avait rencontré, dans
les derniers jours d'octobre, une couche de roche gypseuse que les godets ne pouvaient entamer. Presque au même moment, une seconde drague, marchant à la rencontre de la première, et n'en étant plus qu'à 150 mètres, s'était arrêtée devant une roche de mêmenature. Des sondages furent faits aussitôt entre les deux dragues et montrèrent que la roche s'étendait sans discontinuité, sur la distance qui séparait les deux appareils; que le dessus du banc se trouvait à une profondeur variant de 4",20 à 6 mètres au-dessous du niveau de la mer, et que son épaisseur était telle que le dessous dépassait par places le niveau du plafond du canal.
On n'avait jamais été obligé dans les travaux du canal d'attaquer des rochers à la raine, sous l'eau; les appareils pour faire un travail decette nature manquaient. Il fallut en improviser qui furent nécessairement imparfaits. Cependant, grâce ù des efforts considérables, à un travail qui ne s'arrêtait ni le jour ni la nuit, on était parvenu, pour l'inauguration du canal, à réaliser dans toute l'étendue du banc une profondeur d'eau de 5 mètres.
Le jour de l'inauguration, l'état du canal pouvait se résumer ainsi :
Longueur totale d'une mer à l'autre 164 kilomètres
Traversée du grand lac Amer sur laquelle il n*y avait
pas eu à creuser 16 —
Longueur sur laquelle l'Entreprise avait eu à
travailler 1 i8 —
Cette longueur pouvait se diviser ainsi :
i<> Parties terminées (profondeur de 8 mètres) 91 —
2° Parties dans lesquelles il y avait plus de T^fiO et
moins de 8 mètres 34 —
3<^ Parties dans lesquelles il y avait plus de 7 mètres
et moins de 7», 50 19 —
4<> Parties dans lesquelles il y avait moins de 7 mètres 4 —
Total kgal 1 48 —
Les quatre derniers kilomètres étaient répartis sur un grand nombre de points ou hauts fonds très courts. Ils comprenaient une assez grande longueur du chantier de la ^Quarantaine où les bâtiments trouvaient, à la mer moyenne, plus de ô'^fôO et où, en passant à mer haute, ils trouveraient plus de 7 mètres.
A la date de la cessation de leurs travaux (20 décembre 1869), MM. Borel, Lavalley et C* avaient enlevé 56.436.892 mètres cubes ; il restait encore à faire, pour le complot achèvement du canal, environ 2.800.000 mètres cubes *.
Les marchés de la Compagnie avec MM. Borel, Lavalley «t C** lui donnaient le droit d'exiger de ceux-ci l'achèvement <lu canal avant Tinauguration.
Après Tinauguration, la double question suivante s'était posée pour la Compagnie :
Fallait-il obliger les entrepreneurs à exécuter immédiatement le cube qui restait encore à faire, en leur laissant employer, comme ils en avaient le droit pour terminer le plus promptement possible, un nombre de dragues qui aurait suspendu la navigation pendant un certain temps?
Ou bien était-il préférable de confier directement, pour compte de la Compagnie, à M. Lavalley, ingénieur en chef de l'exécution, l'organisation du service d'entretien, de manière à ne pas interrrompre un seul jour le transit des navires et à permettre d'effectuer, en janvier, le licenciement des services de construction pour entrer dans la période d'exploitation.
On était dans la légalité en choisissant l'un ou Tautre des deux partis ; mais le second avait été considéré comme étant
1. Quelques jours avant rachèveinent du canal dans la plaine de Suez, •avant Touverture du barrage qui devait livrer passage aux eaux de la mer Rouge, le chef de la section, M. Guillauinet, avait été emporté par un accès de fièvre cérébrale. A quelques semaines de là, M. Edmond Lavalley, attaché à l*entreprise, avait été embarqué presque mourant pour être ramené en France. Enfin, le 17 octobre, l'entreprise perdait un de ses deux chefs, M. Bore), qui avait puissamment contribué au succès des travaux.
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le plus favorable aux intérêts de la Compagnie et il avait été adopté sous réserve de l'examen et, s'il y avait lieu, du jugement de toutes les questions contentieuses restant à régler avec les entrepreneurs. En conséquence, le Président, sans donner aucun quitus et en maintenant toutes les clauses des contrats, avait pris, le 14 décembre, d'accord avec M. La Valley, la décision suivante, qui avait été approuvée par le Conseil d'administration :
« Article premier. — Tous les chantiers de MM. Borel, Lavalley et C* sur l'Isthme seront fermés le 20 décembre courant, et l'entreprise de leurs travaux prendra fin à partir de cette époque.
« Art. 2. — La Direction générale des travaux s'occupera de régler, d'accord avec les entrepreneurs, tous les comptes de leur entreprise.
« Art. 3. — Le Conseil d'administration statuera sur les questions litigieuses pendantes entre la Direction générale des travaux et l'Entreprise, et sur toutes celles qui pourront surgir de part et d'autre d'ici à l'établissement définitif des comptes. Dans le cas où un accord amiable ne pourrait s'établir, toute question contentieuse sera jugée dans les conditions stipulées au marché. »
Cette question réglée, la Compagnie avait eu un pénible devoir à remplir, qui était d'opérer le licenciement de la plus grande partie de ses fidèles et dévoués compagnons de travail. Lu situation des nombreux agents que devait atteindre la mesure méritait le plus grand intérêt. A la suite d'un rapport de leur chef, M. Voisin Bey, et conformément à sa proposition, le Conseil d'administration avait décidé d'allouer à tous les agents de la Compagnie licenciés des indemnités basées sur le taux d'un quantum de 20 0/0 du chiffre du dernier traitement pour chaque année de service.
Le Président, en portant cette décision à la connaissance de l'Assemblée des actionnaires, s'était déclaré certain
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qu'elle approuverait «la dépense de 1.521.000 francs, montant des frais de licenciement et de rapatriement de chefs et d'employés méritants qui avaient donné à la Compagnie tant de preuves de leur honnêteté, de leur intelligence et do leur courageux dévouement ».
Les nouveaux Services de Tentretiên et de l'exploitation avaient commencé à fonctionner le 1" janvier 1870. Quant aux Services accessoires de la santé publique et des municipalités, qui avaient été pour la Compagnie des instruments de travail, ils avaient été remis* au Khédive comme étant désormais des instruments de gouvernement.
Nous croyons intéressant — à titre de simple document historique — d'accompagner le compte rendu ci-dessus, d'un extrait de VAvis aux navigateurs qui fut publié par ordre de l'Amirauté anglaise le 10 décembre 1869.
(Les profondeurs du canal et autres mesures mentionnées dans ce document sont naturellement indiquées en pieds anglais. Nous les avons traduites en mètres en arrondissant les chiffres décimaux.)
AVIS AUX NAVIGATEURS FUULlf^. PAR ORDRE DE L^AMIRAUTÉ ANGLAISE LE 10 DÉCEMBRE 1869