‹ Le canal de SuezChapitre 33 sur 207 · Voir p · texte numérisé non relu

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mètres de largeur et d'un si faible relief qu'il était menacé, à chaque tempête, d'être plus ou moins complètement envahi, soit par les eaux de la mer, soit par celles du lac Menzaleh.

D'autres petites escouades d'ouvriers, dirigées par des agents de l'entrepreneur général, avaient été laissées, chemin faisant, par la Commission déléguée, sur divers points de risthme pour la mise en train de tous les travaux préparatoires.

Tous ces premiers pionniers de l'œuvre, dont le nombre augmenta progressivement, étaient pleins de confiance et d'ardeur. Leur légitime orgueil de prendre part à la réalisation d'une œuvre dont ils comprenaient la grandeur, leur foi dans l'homme appelé à les diriger, leur faisaient envisager avec courage la vie sévère qu'ils allaient avoir à mener au désert, loin des leurs, sous un climat excessif, au milieu de privations de toutes sortes résultant des difficultés de ravitaillement.

Avec de pareils hommes, les difficultés matérielles que pourraient présenter les travaux ne pouvaient manquer d'être surmontées.

Malheureusement, — ainsi que nous l'avons longuement expliqué à V Historique administratif \ — ces courageux pionniers de la première heure eurent à lutter, dès le début même et pendant toute la durée de la première année des travaux, contre de sourdes menées, même contre des menaces de violence provoquées par la politique restée hostile au canal. Aussi, malgré leur zèle et leur dévouement, se trouvèrent-ils, par la force des circonstances, dans l'impossibilité de réaliser, dans le temps fixé, le programme de travaux tel qu'il avait été arrêté pour la première campagne. Leurs efforts, pendant l'année 1859, ne purent avoir d'autre objectif que de s'établirsérieusement dans l'isthme, d'en prendre

1. Voir t. 1, p. 143 &171, le chapitre intitulé : Opposition persistante de la politique anglaise contre l'œuvre du Canal (mars 1859 à janvier 1860).

78 HISTORIQUE DE L*EXÉCUTIOr« DES TRAVAUX

possession effective malgré toutes les manifestations hostiles et d*y faire sur les points principaux les premières installations indispensables.

Il est facile de comprendre combien les entraves suscitées à la Compagnie sur le théâtre môme des travaux devaient paralyser les efforts de son personnel et empêcher la Compagnie elle-même d'imprimer à ses opérations la vigoureuse impulsion qu'elle eût voulu leur donner. En effet, Téloignement où se trouvaient, par rapport aux localités habitées et aux centres d'approvisionnements, les divers campements établis par la Compagnie sur la ligne du canal, et les difficultés d'accès à ces campements, subordonnaient la sécurité de leur ravitaillement en eau douce, en denrées alimentaires et en approvisionnements de toute nature, aux bonnes dispositions des populations voisines et surtout au bon vouloir du Gouvernement égyptien ; et les chantiers de travaux ne pouvaient évidemment se développer, on ne pouvait songer à y augmenter le nombre des ouvriers européens, on ne pouvait enfin espérer d'y voir affluer les ouvriers indigènes, qu'à la condition d'y jouir, sous tous les rapports, d'une complète sécurité.

Sans reproduire ici l'exposé circonstancié de tous les incidents de la lutte qu'eut à soutenir la Compagnie pendant tout le cours de la première campagne de travaux, — laquelle fut ainsi presque complètement perdue, — nous croyons utile pourtant de rappeler, parmi les manifestations de cette lutte, quelques-unes de celles qui eurent lieu sur le théâtre môme des travaux :

Dès le début, toute espèce d'entraves furent apportées par les autorités locales au libre ravitaillement des chantiers: c'est ainsi, notamment, que peu après la mise en train des travaux préparatoires entrepris à Port-Saïd, les patrons des barques du lac Menzaleh, qui dépendaient d'un fermier du gouvernement, reçurent défense absolue, non seulement d'aller vendre du poisson au campement, mais encore de

continuer à faire aucun transport pour la Compagnie, ce qui avait pour double conséquence d'arrêter les approvisionnements d'eau douce et de supprimer toutes relations entre Port-Saïd et Damiette par la voie du lac* ; les ouvriers indigènes furent contraints d'abandonner tous les chantiers ; Tattitude menaçante de certains nomades mit les agents et les ouvriers européensdans lanécessitéde se tenir constamment sur la défensive contre la possibilité d'agressions.

Au commencement de juin, le Ministre des Affaires Etrangères du Gouvernement égyptien priait, par lettre circulaire, les consuls généraux des diverses Puissances, d'inviter leurs nationaux à cesser de prendre part aux travaux alors en cours d'exécution sur les terrains de l'isthme^; cette

1. Les relations de Port-Saïd avec Damiette étaient ainsi devenues de plus en plus difficiles ; et, sans les navires que la Compagnie y envoyait de temps en temps d*Alexandrie, le campement eût manqué de tout.

Par suite du refus de concours des barques du lac, Port-Saïd, pendant un certain temps, ne pût être approvisionné d'eau douce que par les b&timents venant d'Alexandrie ou par des caravanes de chameaux venant de Damiette en suivant le cordon littoral ; la moindre tempête, en empêchant, soit le déchargement des navires et le transport à terre des barils à eau, soit la traversée du bogtaaz de Gemileh, pouvait amener le manque d'eau.

Avant le refus de concours des barques, une partie de Teau douce était amenée par le lac jusqu'au boghaz de Gemileh, d'où elle était ensuite transportée par chameaux jusqu'à Port-Saïd.

La fâcheuse situation qui vient d'être décrite fut heureusement de courte durée : la Compagnie, dès le milieu de février, avait fait la commande ù une maison d'Amsterdam de trois appareils distillatoires; deux de ces appareils furent rapidement installés : le premier appareil commença à fonctionner dès le milieu de juin ; le second au milieu du mois suivant ; chaque appareil fournissait par jour environ 1.800 litres d'une eau parfaitement potable : ils fonctionnaient alternativement.

2. Peu de jours avant l'envoi de cette circulaire, afin de parer tout à la fois aux difficultés que présentaient alors, par suite des eaux basses du fleuve, les communications avec Damiette par le Nil, et à celles qui résultaient des entraves mises par les autorités provinciales aux relations avec Port-Saïd, — et en attendant l'acquisition que cherchait à faire la Compagnie d'un bateau à vapeur pour assurer un ravitaillement régulier par mer de cet important chantier de travaux, — M. de Lesseps avait loué à Alexandrie, pour ce service, un bateau à vapeur, le Sàid, appartenant au Gouvernement. M. de Lesseps prit passage sur ce vapeur, à son premier voyage, et put embarquer avec lui, sans opposition, des ouvriers européens, du matériel et des approvisionnements pour Port-Saïd. Le Saïd fut ainsi utilisé par la Compagnie h trois reprises, dans le courant des deux mois de juin et juillet. Il transporta notamment les machines distillatoires qui avaient été débarquées à Alexandrie.

circulaire resta heureusement sans effet et les opérations dans ristbme purent être continuées.

Le 12 juillet, la Commission déléguée du Conseil d'administration se réunissait, sur la convocation du Président, à Alexandrie. Après avoir entendu Texposé du Président sur la situation, d'où il ressortait : d'une part, que la Compagnie pouvait poursuivre ses opérations sans rencontrer désormais des difficultés de la part des agents du gouvernement, et qu'elle n'éprouverait aucun préjudice de la privation (momentanée) des ouvriers indigènes; d'autre part, que les études faites récemment dans Tlsthme avaient détruit les derniers doutes que Ton pouvait conserver encore sur les facilités que présenterait l'exécution des travaux, la Commission, considérant que les faits qui venaient d'être exposés étaient de nature à justifier les propositions faites par l'Agence supérieure et la Direction générale des travaux pour la continuation des opérations commencées et le développement des chantiers établis, exprima l'avis qu'il y avait lieu :

1<» De continuer le recrutement des ouvriers européens pour compléter le personnel du chantier de Port-Saïd au chiffre de 200 ouvriers;

2° D'établir au chantier de Timsah (Toussoum), où le nombre des employés s'élevait à plus de vingt, un service médical ;

3'* D'autoriser la régie k acheter deux grandes barques et une chaloupe pour le service des déchargements et de la rade de Port-Saïd ;

4<* D'autoriser l'Agence supérieure à prendre les mesures nécessaires pour que le chantier de Port-Saïd fût toujours approvisionné d'un mois de vivres ;

5<^ De décider que la cantine de Port-Saïd fournirait les vivres aux ouvriers à un prix moyen ne dépassant pas le cours du marché de Damiette, l'excédant, s'il y en avait un, devant rester pour le compte de la Compagnie ;

6** Enfin, d'autoriser l'Agence supérieure à traiter de l'achat d'un ponion pour dépôt de charbon et d'approvisionnements sur la rade d'Alexandrie, afin d'éviter la consignation en douane et les frais d'entrepôt ou de magasinage.

La période de calme dont avait joui la Compagnie à la suite de l'insuccès de la circulaire du Ministre des Affaires

Étrangères du commencement de juin ne fut pas de longue <lurée. Dans le courant d'octobre, en effet, — ainsi que nous lavons longuement expliqué précédemment, — en exécution de résolutions prises d'un commun accord parles consuls généraux sur la demande qui leur en avait été faite par le Ministre des Affaires Etrangères du Gouvernement égyptien, des ordres itératifs furent notifiés par le Consul général de France à M. Laroche, chef de service à Port-Saïd et y représentant la Compagnie, d'avoir, lui et son personnel, à quitter les chantiers, sous menace d'expulsion par la force en cas de résistance. Hàtons-nous de rappeler que M. Laroche refusa d'obéir à ces injonctions, et que, par suite d'instructions envoyées de Paris au Consul général, les menaces ne furent pas exécutées. On sait d'ailleurs que le Consul général fut bientôt remplacé. Nous rappellerons encore que ce futseulement à la fin de 1859, à la suite de longues négociations suivies à Constantinople, que la lutte entreprise contre la Compagnie se termina par une décision de la Sublime Porte acceptant en principe le projet de Canal et reconnaissant l'utilité de l'entreprise, mais ajournant toutefois le firman d'autorisation jusqu'à l'époque où les Puissances maritimes intéressées se seraient mises d'accord sur les questions que soulevait le projet au point de vue international.

Cette décision dégageait entièrement la Compagnie de toute responsabilité sur le terrain politique et rendait ainsi sa position fort nette et bien définie, en sorte que les travaux préparatoires en cours d'exécution purent être désormais plus tranquillement continués ^

t. Dès rheureuse issue des incidents rappelés ci-dessus, la situation ne tarda pas à s'améliorer : les communications devinrent plus faciles; les ouvriers indigènes commencèrent à revenir sur les chantiers ; la population européenne augmenta également ; les travaux purent donc, dès lors, prendre une (certaine activité. Au désert, on se remettait des précédentes alertes ; la situation y avait été, par moments, assez inquiétante : c'est ainsi, par exemple, qu'au campement de Toussoum, on eût peut-être été obligé de quitter la place, faute de vivres, si un chef d*arabes nomades de Syrie n'était venu en aide au personnel en lui apportant en secret les produits de sa chasse.

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