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HISTOIRE DES SCIENCES

Les deuils de l’Académie des Sciences en 1912; Henri Poincaré. — Nous reproduisons les éloquents hommages rendus à la mémoire des Membres disparus de l’Académie des Sciences et la belle péroraison du remarquable discours de M. Frédéric Masson, président de l’Institut de France, prononcé à la séance publique annuelle des cinq Académies (25 obtobre).

« De toutes nos compagnies, l’Académie des Sciences a été la plus durement éprouvée. Elle mène le deuil de cinq de ses membres et de deux de ses associés : M. Bornet, le savant auquel on doit de si pénétrantes études sur les algues, a été loué avec une compétence instructive par M. Guignard, qui a retracé avec sentiment une noble carrière terminée par une série d’admirables libéralités à l’égard du Muséum. Les succès deM. Radau, comme vulgarisateur de notions scientifiques etcomme collaborateur habituel de la Revue des Deux -Monde s, ne doivent point diminuer sa renommée de mathématicien astronome. Les travaux du professeur Lannelongue sur la pathologie osseuse et articulaire ont porté, « dans ce qui n’était jadis qu’un chaos, une lumière définitive », et son cœur appliqua au soulagement des misères morales autant de dévouement et de générosité que son esprit porta d’attention et de perspicacité à la cure des misères physiques. M. Joannès Chatin, fils d’un botaniste éminent, passa lui-même de la botanique à la zoologie, s’appliquant de préférence à l’anatomie zoologique, l’anatomie comparée, la recherche des organes des sens dans la série animale ; et, professeur très écouté, il obtint partout « un succès dû tout à la fois, a dit M. Edmond Perrier, à la conscience scrupuleuse de sa documentation et à l’élégance remarquable de sa parole ».

Il y a trois ans, lorsque j’eus le périlleux honneur d’accueillir à l’Académie française M. Henri Poincaré, je tins à dire, comme je le répète aujourd’hui, que j’avais recueilli seulement les opinions de ceux qui étaient capables d’entendre sa parole. Infirme et mal préparé comme je fus, lorsque je Iis quelque page de lui, il me semble que, dans un brouillard opaque, je gravis une montagne très escarpée et très haute. Agrand’peine, posant un pied après l’autre, je marche et je crois bien que je m’élève ; mais, pas plus que de la place où je me trouve porté, je ne suis assuré de la direction que je prends. Soudain, cette vapeur qui m’entoure, et où je me gens perdu, se déchire. Dans la lumière et dans la joie, un paysage apparaît, le plus merveilleusement beau que j’eusse jamais imaginé ; c’est un éclair; déjà tout s’est effacé, le voile est retombé, le brouillard s’est refermé ; je ne vois que du gris, je ne touche que l’humidité qui m’environne. Du moins cette seconde a suffi peur que j’envie à jamais ceux qui comprennent, pour que je porte vers le magicien, créateur de cet étonnant tableau, une admiration timide et respecteuse.

Les générations nouvelles, mieux instruites ou plus adaptées, accèdent sans doute plus aisément à ces spéculations, car les éditions des ouvrages de « Philosophie scientifique » que publia Henri Poincaré se succèdent comme celles des romans en vogue. Une immense popularité lui est venue, non seulement des savants du monde entier, mais de nos jeunes gens, avec la reconnaissance et la glorification de son 'génie. Ah! messieurs, il ne s’agit point ici des immortalités protocolaires, telles que, depuis Richelieu, les ont reçues,

rien qu’à l’Académie française, cinq cents de nos confrères, dont certains sont connus et quelques-uns illustres : il s’agit, pour Henri Poincaré, de l’immortalité tout court. Une grande voix s’est tue... Cette maison est en deuil.

Tous ces hommes, tous, ont un trait commun : le travail. Chacun, courbé sur sa tâche, jusqu’à sa dernière heure, jusqu’à son dernier souffle, durant presque un siècle entier, comme Frédéric Passy, durant cinquante ans, comme Henri Poincaré, chacun a étudié, cherché, pensé, écrit. Chacun, quels que fussent son origine, ses moyens, sa santé, sa fortune, n’a qu’un enthousiasme et qu’une joie, travailler : travailler à plus d’exactitude, plus de beauté, plus de bonté ; travailler à rendre l’homme plus heureux, plus juste et plus noble; travailler à exalter et à fortifier la patrie. Par là, ils se sont naturellement conformés à la foi organique de 1 Institut : ils en ont été les représentants typiques, lorsqu’ils n’en étaient pas l’ornement et la gloire.

Messieurs, l’exemple qu’ils ont donné demeure le suprême enseignement: Travaillons! Durant cette heure, pour rendre hommage à nos morts et les commémorer, nous avons suspendu nos tâches ; il est temps de les reprendre et de les hâter. L’impitoyable créancière est là qui rôde et qui frappe à nos portes. Qu’elle entre s’il lui plaît. Elle trouvera le bon ouvrier besoignant à son établi, et il la suivra sans peur, certain qu’il est d’avoir, sans faiblesse et sans complaisance, aimé, cherché, servi la vérité.

Les deux associés qu’a perdus l’Académie étaient Anglais. En Angleterre, pour regretter et glorifier les illustrations nationales, le monarque rivalise avec les peuples. Nulle note discordante ne s’est élevée, qu’il s’agît de sir Joseph Dalton Hooker, le botaniste qui, en 1839, débutait comme naturaliste dans l’expédition de sir James Ross, et dont la longue vie, employée à de beaux voyages, honorée de places largement rentées, fut toute consacrée à la science; ou de lord Lister, en qui le monde civilisé salue un de ses bienfaiteurs. Estce trop dire, alors qu’il introduisit dans la médecine opératoire les pansements aseptisés, et qu’il se rendit ainsi, empiriquement il est vrai, le précurseur de notre' glorieux Pasteur?

Certes, c’étaientlà des pertes cruelles, mais du moins elles n’étaient point prématurées. Certains de nos. confrères, comme Hooker et Frédéric Passy, avaient atteint les limites extrêmes de l’existence humaine. La plupart avaient dépassé soixante-dix ans, et si nous avons été si douloureusement émus par la disparition de notre cher et illustre ami, le général Langlois, ce n’est point que, par son âge, il fût moins exposé à la loi commune, c’est que nous nous plaignions d’avoir reçu trop tard et gardé trop peu de temps au milieu de nous l’admirable soldat qui a renouvelé la tactique moderne, qui a pressenti la nouvelle artillerie et en a désigné l’emploi, dont la modestie était égale à la science, dont le caractère valait l’intelligence, et comme on l’a justement dit devant son cercueil, « fut un grand éducateur. »

Celui qui prononçait alors, dans la cour du Yal-de- Crâce, cet éloge de Langlois, c’était Henri Poincaré : un homme dans la force de l’âge, qui, comptant encore sur de longs jours, ne pouvait manquer de fournir au monde encore plus de vérité et de beauté par le développement de ses rêves, de ses vues, et ses découvertes, par une expression de plus en plus concrète et accessible

NOTES ET ACTUALITES

de sa pensée. — Et il est mort, sans qu’aucun de nous eût même appris qu’il souffrait; il est mort, et la perte est immense. A proportion qu’on s’efforce de comprendre son génie, si peu qu’on y parvienne, on éprouve plus d’admiration et de respect. Un savant, exerçant dans une branche de la science que Henri Poincaré ne semblait pas avoir étudiée, disait : « Je l'ai entendu poser des questions en géologie, en minéralogie, en histoire naturelle, et toujours c’était le point essentiel qu’il visait, le nœud d’avenir. Il était un prophète. Il avait l’intuition suprême; de quelque côté qu’il se tournât, son esprit était supérieur aux autres esprits. »

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