‹ Le Cancer au HavreChapitre 7 sur 18 · VALEUR DES STATISTIQUES · texte numérisé non relu

VALEUR DES STATISTIQUES

Les statistiques ont toujours été, et seront toujours, discutées. Des auteurs de valeur nient même qu’on puisse en tirer des conclusions, vu les erreurs auxquelles elles sont sujettes. Dernièrement, M. CHATON, professeur à l’Ecole de Médecine de Besançon, s’efforçait, le 7 février, à l’Académie de Médecine « de faire le procès des statistiques en médecine, pour ne pas dire des méthodes mathématiques appliquées aux sciences médicales », selon l'expression de M. le professeur Paul Cazeneuve. Cependant, les statistiques, si utiles en sociologie, peuvent être intéressantes à consulter en médecine. Quelles sont donc les causes d’erreur possibles qui peuvent fausser les chiffres fournis aux administrations municipales et départementales chargées en France de rassembler les résultats ?

La plus grande erreur peut venir de la déclaration des maladies. Si le nombre total des décès pour un pays, en particulier pour une ville, peut être calculé exactement, le certificat de décès étant indispensable pour le permis d’inhumer, il est impossible d'affirmer toujours, et pour chaque décès, la maladie qui l’a causé.

Tantôt, le diagnostic a pu demeurer suspendu. Qui n’a vu certains malades, sujets pourtant de recher-

ches passionnées, mourir un jour avant que la connaissance exacte de leur mal eut pu faire mettre en œuvre un traitement sauveur ? Heureux alors, les chercheurs zélés qui ont pu satisfaire leur esprit par « une trouvaille d’autopsie ». Mais, l’autopsie n’est que rarement possible, et dans tous les cas, elle n’a pas toujours un résultat positif. PR

Tantôt, le diagnostic a pu être faux. Tous, nous savons les erreurs faciles, et n'est-ce pas avec raison qu’au cours de nos études l’on nous a fait insister particulièrement sur le diagnostic différentiel ? Ici, encore, l’autopsie donne lieu à des surprises, mais la proportion des corps autopsiés est faible si on la compare au nombre des erreurs commises.

Il arrive aussi que le praticien, au moment de rédiger le bulletin de décès, quoi qu’il connaisse la maladie mortelle, mentionne sur le certificat un diagnostic tout à fait étranger. Il est des milieux où il est bien difficile même après le décès, d’appeler les maladies par leur nom. Souvent encore, des raisons d'ordre familial peuvent, de cette façon, troubler l’exactitude d’une statistique. N’avons-nous pas vu, pour ne citer qu’un exemple, le terme « anémie pernicieuse » tenir lieu plusieurs fois de tumeur maligne ?

Enfin, certaines déclarations faites correctement subissent parfois des modifications dans les bureaux. des administrations. Elles peuvent être mal écrites ou mal interprétées. Les noms scientifiques semblent souvent si difficiles pour un personnel peu habitué ! Quel interne n’a souri à la lecture de quelque diag-

nostic fantaisiste et extraordinaire copié sérieusement par un employé consciencieux ?

La simple déclaration sur laquelle se base la statistique médicale contient donc des causes d’erreur manifestes. Mais, ces causes sont-elles importantes au point d'empêcher tout travail et toute conclusion ? Nous ne le croyons pas. ;

D'abord, on peut affirmer que le défaut de diagnostic est relativement rare et qu'il n’est point la règle. Heureusement, la maladie est souvent connue et traitée à temps par le médecin. Prétendre le contraire serait aller contre les faits et proclamer l’inutilité des sciences médicales. Leur but n'est-il pas de rechercher la cause des phénomènes morbides pour leur trouver le seul vrai traitement : le traitement étiologique ?

Il est d’ailleurs certain qu'avec le progrès des sciences de semblables erreurs disparaissent chaque jour. Le médecin moderne tire toujours les plus précieux renseignements par l’interrogatoire et l'examen direct de son malade, mais il a aujourd’hui, même à la campagne, des moyens d'investigation qui rendent sa tâche plus aisée. La radioscopie du tube digestif, par exemple, décèle parfois des cancers inaccessibles, l'endoscopie suivie d’une biopsie renseigne sur la nature cancéreuse d’une lésion, le chimisme gastrointestinal comme complément d'examen n'est pas inutile et la découverte d’un moeléna discret aide un diagnostic précoce, enfin, le moyen héroïque de la laparotomie exploratrice, dans certaines affections abdominales, place sous les yeux du chirurgien les

organes atteints et lève souvent tous les doutes.

Qu'importe même le diagnostic précoce pour les statistiques que nous allons consulter, puisque l’affection constatée au moment du décès est seule en cause ? A cet instant, la plupart des maladies ont manifesté leurs derniers symptômes, leurs grandes complications sont apparues et l'erreur n'est plus possible : un cancer insoupçonné donne souvent, dans les dernières semaines, des signes si nets qu'on ne peut s’y tromper. Tout porte donc à croire que les cancers méconnus par le médecin sont rares.

Quant aux erreurs causées par les déclarations fausses, elles’n’existent guère depuis un certain nombre d'années. De plus en plus, les directions départementales de l'hygiène envoient aux praticiens des cartes-lettres ou ceux-ci mentionnent, à titre confidentiel, la cause du décès qu'ils viennent de constater. Un des feuillets est envoyé à la mairie, l’autre à la préfecture; cette méthode, depuis déjà longtemps, est appliquée au Havre et dans la Seine-Inférieure.

Enfin, puisque nous avons parlé des erreurs provenant des transcriptions, nous pouvons dire qu'elles sont très rares pour un bureau d'hygiène connu, avec un personnel stable et exercé, comme il en existe dans les grandes villes. Nous n'avons trouvé aucune modification aux diagnostics réels dans l’examen des dossiers et nous pouvons donc affirmer que pratiquement ces erreurs n'existent pas. \

Nous aurions une foi certaine dans les statistiques si

» . . . é A l'examen approfondi ne nous faisait connaître d’autres

phénomènes capables de les modifier. Ne sommesnous pas d’un siècle où les voyages ont bouleversé profondément la vie ? Les moyens de communications rapides ont, en quelque sorte, rendu mouvantes les foules que nous voulions étudier. L'exemple est classique de la jeune fille quittant la Bretagne pour Paris, qui vient, tuberculeuse, mourir chez elle, ou dans quelque sanatorium lointain ? On se plaint à juste titre de l’afflux extraordinaire des jeunes gens vers les villes. Cet exode, que le chômage actuel parvient à peine à enrayer, peut troubler les chiffres sur lesquels nous nous basons. Enfin, dans une même ville, les changements de domicile sont fréquents pour certaines classes de la société.

Les grandes lois qui régissent l’extension des cités modernes et qui les forcent à rompre la ceinture de leurs anciens remparts, semblent toutefois ne devoir causer que de minimes erreurs. La proportion des immigrants est en effet la même pour toutes les grandes villes. La valeur comparative des statistiques n’en sera donc point modifiée. Cela seul importe. On peut ajouter, ainsi que le docteur Loir l'a fait justement remarquer, que pour une même agglomération, la période d’après-guerre, 1920 à 1930, a connu moins de déménagements d’un quartier à un autre. La loi n’at-elle pas favorisé les locataires et ainsi créé une stabilité inconnue à d’autres époques ?

Un dernier reproche ‘aux statistiques. Elles ne tiennent point compte de l'augmentation de la durée

moyenne de la vie, ni des milieux médicaux différents,

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