PÉRIODE CLINIQUE
particulièrement malignes. D'ailleurs le mot xao/tvo; d'IIippocrate élait le cancer de Celsus. « Il ne faut pas prendre, dit Liltré, xapxtvoç dans le sens de L'analomie pathologique des modernes ; il signifie toute ulcération ne marchant pas à la guérison ». Celse ajoute même quelques détails d'observation ; il distingue deux formes : le cancer dur, apparent, et le cancer occulte, mou. Il comprend le rùle mécanique de la tumeur, pouvant comprimer les veines, et s'accompagner, par conséquent, d'oedème par stase. 11 a observé que certains cancers marchent vers l'ulcération et deviennent douloureux, alors que certains autres reslent absolument indolores. Les récidives après extirpation lui étaient également connues.
Galien ne fit que confirmer la notion de malignité des tumeurs. Cet esprit chercheur et inquiet commença même un essai de pathogénie : le cancer provient de l'alrabile, et, à coté du traitement chirurgical, on doit conseiller de combattre l'atrabile, par des purgatifs légers. Frappé de la toxicité particulière du cancer, Galien ne pouvait croire qu'il s'agisse là d'un simple polype produit par une modification de la erase sanguine. Si l'infection lymphatique lui échappa, il vit la propagalion du cancer le long des vei-
ries, et par conséquent, bien avant les discussions sur la métastase, avait signalé le transport cancéreux par voie sanguine.
Période médico-chirurgicale. — Ces notions intéressantes dues à Galien, lui survécurent, mais l'esprit d'investigation disparut avec lui. Après sa mort, la médecine subit une période d'arrêt : les médecins, s'éloignant déplus en plus des questions générales, se consacrèrent d'une manière exclusive à l'art des prescriptions, et négligèrent l'observation clinique, biologique, pour s'adonner à l'essai d'interventions thérapeutiques d'un empirisme primitif.
En tête de celte phalange de guérisseur?, il faut citer les médecins arabes. La polypharmacie prime ici toutes les autres tentatives, bien qu'Abulkasim conseille l'extirpation du cancer tant qu'il est petit.
La médecine du Moyen-âge continue à formuler les médicaments les plus bizarres. Quelques auteurs, cependant, se préoccupent de l'intervention chirurgicale : Guy de Chauliac recommande l'ablation totale du cancer, qui est toujours « ïulcus cancerosum visu horridum, fœtidum, labra habens dura, crassa, hitmida afque inversa-». Fabrice d'Aquapendcnle
PERIODE MÉDICO-CHIKURGIGALK H
conseille l'extirpation du cancer mammaire avec le fer rouge et la cautérisation du pourtour de la plaie à l'eau forte ! Ambroise Paré, en découvrant la ligature des vaisseaux, met un terme à ces interventions barbares, et Fabrice de Hilden ne se contente pas d'exciser aussi radicalement que possible le cancer mammaire, mais pratique, comme opération complémentaire, le cureltage du creux axillaire.
A cette époque, l'influence dépressive des grands chagrins sur la production des cancers était incontestée. « Le cancer est fait de mélancolie », écrit Ambroise Paré. A cette affirmation, il ajoute une description clinique des cancers qui est vraiment remarquable. « Le cancer latent, dit-il, lorsqu'il devient apertus, devient douloureux et inégal. H saigne facilement, sécrète une matière aqueuse et remplit les vaisseaux circonvoisins de matière peccanle (sang mélancolique) ».
Au Kvme siècle, caractérisé surtout par le travail de Ledran, qui élablit le caractère rigoureusement local du cancer primitif et affirme, en outre, à propos des tumeurs de la mamelle, que toutes les tumeurs ne sont pas des cancers, les prôneurs de médicaments livrent cependant un dernier assaut. Tous les moyens sont employés ;
là peau de lapin, la belladone, l'électricité (de Haen) sont successivement préconisées. John Hunter décrit sa méthode du traitement du cancer par la compression. L'intervention opératoire est absolument discréditée : le cancer devient l'expression d'une dyscrasie justiciable de la ciguë.
Mais la réaction ne se fit pas attendre, et J. L. Petit en donna le signal, en insistant sur L'opportunité d'une intervention sanglante précoce et de l'extirpation des ganglions dont les lymphatiques infectés sont tributaires.
Période anatomo-pathogénique. — En lisant les détails historiques qui précèdent, on est frappé du fait que, sans connaître, môme d'une manière rudimenlaire, l'anatomie pathologique du cancer, les médecins anciens ont soupçonné les connexions anatomiques et les voies de généralisation du cancer.
Mais, pour eux, la connaissance du cancer se borne à la notion d'une tumeur maligne, occulte ou patente, finissant toujours par entraîner la mort, et, comme l'a dit le professeur Cornil, il faut arriver au commencement de ce siècle pour trouver les premières études sérieuses sur le cancer.
Bichat,qui le premier, décrivit dans les tumeurs
frmode anatomo-pathogénique 13
en général un stroma et un parenchyme, écrit : « Toutes les tumeurs sont cellulaires» .Le, créateur de l'anatomie cellulaire se trompait en prétendant que les caractères spéciaux de chaque tumeur se tirentdela substance inter-cellulaire. La malignité ou la bénignité des tumeurs est ainsi réduite à une question de nutrition, à une altération plus ou moins spéciale de cette substance, modifiant différemment ses forces vitales ; le parenchyme est, par lui-même, indifférent et l'évolution de la tumeur est presque indépendante du développement des éléments cellulaires.
Laènnec, dans son article du dictionnaire de Médecine, considère le cancer comme constitué par un tissu sans analogue clans l'économie, au même titre que le tubercule et que les néoplasies mélaniques. Le cancer cesse d'être une unité, et il en décrit deux espèces : le squirrhe ou cancer fibreux, dur, et Yencéplialoïde ou cancer mou. Ces deux espèces, réunies aux mélanomeset aux tubercules, forment les produits hétérologues de Laënnec.
Bayle et Cayol divisent les ulcères de mauvaise nature en cancer ulcéré et en ulcère cancéreux sans base cancéreuse proprement dite.
Dans ces essais de classification, l'anatomie pathologique marche de pair avec la clinique.
Cruveilhier décrit le suc cancéreux comme le caractère analoinique le plus positif du cancer, et comme l'agent probable de l'infection cancéreuse. Pour lui aussi, le cancer est une production morbide, hétéromorphe parasitaire, qui contamine l'organisme, soit par continuité des tissus^soit par infection générale. A côté de cette découverte importante du suc cancéreux, liquide blanc, crémeux, galactiforme, miscible à l'eau, Cruveilhier commet une erreur d'interprétation pathogénique, en attribuant à la membrane interne des vaisseaux la sécrétion de ce suc.
Enfin, au point de vue de l'étiolouie générale, si intéressante à l'heure qu'il est, Cruveilhier estime « que le principe morbide du cancer, virus « individuel, a la puissance d'infecter toute l'éco- « nomie par une sorte de contagion individuelle, « mais n'a pas celle de se transmettre d'un indice vidu à un autre ».
En un mot, le cancer n'est pas contagieux.
Si Cruveilhier a tiré de l'anatomie macroscopique du cancer tout ce qu'elle pouvait donner, il a également entrevu, crovons-nous, la nature réelle de celte affection. La non-contagiosité du cancer est une notion précieuse, bien qu'elle n'éclaire qu'insuffisamment la pathogénie du néoplasme.
PÉRIODE ANATOMO-rATHOGKNIQUR 1 ">
IL faul arriver vers l84o pour trouver quelques indications nouvelles; en 18.^7 et 1 838 , Schleiden et Schwann publièrent leurs découvertes sur les cellules animales el végétales, qui permirent à Mil lier de formuler sa théorie sur l'origine des tumeurs. Il ne s'agit plus du blastème, substance amorphe qui, pour les auteurs contemporains, créait les éléments cellulaires par une sorte de cristallisation, et, suivant qu'il était euplas tique ou cacoplastique, engendrait tantôt une tumeur bénigne, tantôt une tumeur maligne. Millier fait provenir les cellules cancéreuses de certains éléments cellulaires, dispersés entre les cellules jusque là normales de l'organe atteint.
Dès lors, les tumeurs hétérologues (malignes) et homologues (bénignes) disparurent progressivement de la classification générale des tumeurs. La loi de Millier se dégagea de plus en plus pour se fixer dans la formule suivante : le tissu qui forme une tumeur a son type dans un tissu de V organisme, soit à Vétat embryonnaire, soit à Vétat de développement complet.
Lebert, sous l'influence de Laënnec, n'admit, point la doctrine de Millier, dont les travaux, en ce qui concerne le cancer en particulier, étaient fort diffus et souvent basés sur des ob-
sorvations purement cliniques ou de simples aspects macroscopiques. La division des tumeurs de Laënnec devint celle de Lebert : les tumeurs homœomorphes sont bénignes, étant dues à des éléments normaux, les tumeurs hétéromorphes sont malignes et produites par des éléments étrangers à l'organisme. La cellule cancéreuse est l'élément spécifique, le pivot de tous les travaux et de toutes les discussions soutenues par Lebert et Mayor refuse aussi le caractère cancéreux à toute tumeur qui ne présente pas des cellules spécifiques.
Celte opinion, aussi radicalement formulée suscita une puissante réaction. Les chirurgiens, avec Velpeau, démontrèrent que les tumeurs homœomorphes peuvent être malignes et susceptibles de généralisation. D'autre part, Virchow prouvait que le cancroïde est également capable de &e généraliser et que la cellule cancéreuse n'a rien de spécifique, étant donné que, morphologiquement, elle ne se distingue pas de certains éléments épithéliaux tels que ceux qui tapissent les uretères.
Pour l'école de Lebert, la caractéristique du cancer n'est plus la malignité, mais bien la présence de la cellule cancéreuse-, son absence, dans un cas donné, suffirait à fairp
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rejeter foule idée de carcinome. Celle cellule naissait librement et se multipliait soit par division du noyau (Schwann), soit par vacuolisatiou de la cellule-mère (Virchow), soit enfin par division totale de la cellule.
Le fait que le cancer peut frapper lous les organes trouvait son explication dans l'idée théorique, encore vivace, du blastème. Celui-ci, en effet, en raison de son amorphisme et de son ubiquité, pouvaitdonner naissance dans n'importe quel tissu à une tumeur cancéreuse. Il présenterait pourtant, d'après Broca, une tendance parliculière à s organiser d'une certaine façon ; mais, cette tendance pourrait être combattue et quelquefois tenue en échec par l'influence des parties environnantes (loi de Vogel, analogie de formation).
Robin, en découvrant l'épi théîio me cylindrique, aurait pu, lui-même, porter un rude assaut à la théorie du blastème, s'il n'avait contesté la formation de ce néoplasme aux dépens des cellules épithéliales préexistantes. Quant à Hannover, il augmenta encore la confusion, en donnant' le Jioin à'épilhéllome aux tumeurs à cellules épithéliales proliférées, mais ne possédant pas de cellules cancéreuses spécifiques.
Deux travaux importants mirent liu à la cou-
Cumul* — Le Cancer
irs APERÇU HISTORIQUE
c?ption du blastème. Tout d'abord, Remak émit l'hypothèse que les tissus néoformùs sont les descendant des tissus normaux : omnis cellula in cellula ; Virchow ensuite, reprenant pour son compte celte conception du développement cellulaire, la féconda et posa In loi du développement continu : omnis cellula et cellula. On sait aujourd'hui qu'un blastème, comme ton le substance amorphe, ne pourrait s'organiser et, a fortiori, se différencier.
Virchow, il est vrai, prélendit que les cellules épithélioïdes peuvent provenir non seulement de l'épilhélium glandulaire, mais également des cellules conjonctives. Chaque tumeur, pour lui, est constituée essentiellement par des éléments analogues à ceux de l'organisme normal. La tumeur est homologue, si les éléments qui la constituent correspondent au terrain sur lequel elle s'est développée; elle est au contraire hétérologue, si les éléments s'en distinguent. Le cancer épithélial, indépendamment de sas cellules épilhéliales, possède aussi des cellules épithélioïdes d'origine conjonctive. Seules ces productions sont malignes.
Cette origine conjonctive, on pourrait dire indifférente, du cancer futcombatlueparThiersch et Waldeyer. Ces deux auteurs marquent le
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commencement d'une ère nouvelle, l'ère moderne, contemporaine.
La transformation cancéreuse de l'épi thélium glandulaire avait été observée en France par Robin dès 1 853 et par Corn il en 1804. L'idée d'une origine épithéliale du cancer, entrevue par les deux anatomistes français, traversa le Rhin, d'où elle revint revêtue de la forme précise d'un e loi biologique : toute prolifération cancéreuse provient d'un épithélium pré/ormé. Appliquant la théorie embryogénique des trois feuillets de His au développement des tumeurs, Thiérsch conclut que: toute néoformation épithéliale ne saurait provenir que des feuillets périphériques (épithélium préformé) du blastoderme.
Le court aperçu historique, que nous venons de tracer, montre que le cancer, tumeur définie par l'observation, décrite par la clinique, redevable de sa dénomination à son apparence et peutê Ire aussi aux effets de son pouvoir infectant, occupe actuellement une place à part dans l'histoire des néoplasmes. La clinique a cédé sa prépondérance à l'anatomie pathologique, en attendant qu'elle en abandonne une part à i'étiologie.
Uans la conception actuelle des néoplasîes, le cancer représente une espèce dont les va-
riétés sont nombreuses; l'issue d'une, même souche est rigoureusement démontrée pour toutes ces variétés. La bénignité ou la malignité ne sauraient plus suffire à caractériser une famille tumorale. Ces caractères servirent à nos pères pour les besoins de la clinique; Phislogénèsc s'oppose à cette ancienne classification qui séparait des variétés étroitement unies sous tous les rapports. Le tissu conjonctif, malgré les beaux travaux de Virchow, Cornil, Ranvier, Israël, ne saurait être le point de départ d'un cancer.
L'expression de cancer est synonyme de celle de tumeurs épithéliales ; celles-ci peuvent affecter des aspects variés, mais conservent un caractère anatomique essentiellement commun : la cellule épithéliale.
La cellule spécifique de Lebert et de Mayor, après une interprétation différente des faits, est aujourd'hui retrouvée : c'est la cellule èpith<;liale, dont l'étude nous guidera dans la classification et la descriplion des diiférentes variétés du cancer.