CHAPITRE Il
Les facteurs cancerigènes aux Armées
De tout temps les savants ont cherché à attribuer l'origine du cancer à tel ou tel facteur. Tantôt c'était le traumatisme qui élait en vogue, tantôt l'hérédité, tantôt un genre de vie spécial dans des conditions spéciales. On a voulu voir dans les différents facteurs réputés cancerigènes, les uns un élément. créateur de la tumeur, les autres une cause occasionnelle réveillant une tumeur latente, et certains, enfin, une cause localisatrice. Quoi qu'il en soit, chaque auteur, chaque école attribue à l’un ou à l’autre de ces facteurs un rôle dans l'étiologie du processus morbide qu'est le cancer.
Quels sont donc ces facteurs cancerigènes ? Au premier rang le traumatisme aigu, puis le traumatisme chronique et les irritations cutanées, les cicatrices, l'influence du milieu extérieure, l'hérédité, les diathèses et parmi elles surtout l'arthritisme, la contagion et l'infection (tuberculose, syphilis), l'alcoolisme, l'alimentation carnée trop intense, la malpropreté (le cancer étant, disait-on, la maladie des pauvres).
Mais parmi tous les facteurs que nous venons d’énumérer, quels sont ceux que la guerre a particulièrement multiphiés et par lesquels on pourrait prétendre que la guerre a eu une influence sur le développement du cancer. |
Le traumatisme aigu est, à coup sûr, celui qui le plus souvent nous parait mis en cause et dont l’action sur le cancer semble le plus facilement démontrable. De tout temps, en effet, on a admis les relations du traumatisme et du cancer. Ce facteur est, certainement, une grande cause de. prolifération
cellulaire : et n'est-ce point là justement le substratum de la
Lumeur cancéreuse, Ces traumatismes aigus, la guerre les a
— 18 — ; multipliés dans des proportions vraiment énormes ; plaies par balle, éclats d'obus, baïonnettes, éclats de grenades, de bombes, contusions par chutes dues à l'éclatement trop prochain d’un obus, ces heurts violents dans les cagnas, ces écrasements par des charriots ou des caissons d’artillerie lourdement chargés, par ces gros camions automobiles, ces ensevlissements sous les abris effondrés par un bombardement intense, ces foulures, ces entorses dans les trous d'obus ou les boyaux pleins de boue, coups de pied d’'animaux, piqûres par fit de fer, autant de cas que nous n’aurions pas envisagés antérieurement à Ja guerre, qui se sont produits par millions, et dont nous sommes obligés de.tenir un grand compte. En effet le plus grand nombre des malades porteurs de tumeur en font remonter l'origine à un accident de ce genre, si fréquémment même que l’on est quelquefois induit à suspecter leur bonne foi. Mais en étant très rigoureux dans le choix des observations, l'influence du trauma- tisme est indéniable, quand un tissu ou un organe sain antérieurement deviennent, à la suite d’une contusion, Île siège d'une tuméfaction inflammatoire qui, loin de rétrocéder, tend progressivement à s'accroître et à se constituer en tumeur.
: Nous trouvons quelques exemples de ce ; genre cités par M. Bérard (de Lyon) (1) : $ de
‘1° Chez un soldat, à la suite de la chute d’un gros tube d'hydrogène pesant 40 kilogr. sur la région inguinale, il se développe deux mois après dans le triangle de scarpa une tumeur ganglionnaire du volume d’un œuf que lon extirpe. Un an plus tard ce soldat est revu, on le trouve porteur d’un volumineux lympho-sarcome qui occupe toute la région inguinale et remonte jusqu'à l’ombilic ;
2 Chez un autre soldat, âgé de 28 ans, à la suite d'un coup de pied de cheval se développe deux ans après dans la région
(1) Béraup. — Lecture faite à l’Aradémie de medecine le {er juin 1918, Traumatisme et Cancer. S
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lombaire une tumeur de la grosseur du poing, tumeur que l'examen histologique a MObE être un sarcome fuso-cel-
lulaire ; :
3 Chez un troisième, âgé de 4 4ans, à la suite d'un coup de'pied de mulet ayant déterminé, le 15 janvier 1915, une fissure du tibia, il se développe huit mois après un ostéosarcome du tibia opéré en décembre 1915 :
° Chez un quatrième, âgé de 39 ans, projeté sous les débris d'un wagon, le 12 décembre 1917, il se développe au niveau du sternum un volumineux sarcome globo-cellulaire.
Voici deux autres exemples de tumeurs d'origine traumatique que nous trouvons rapportées à la Société de chirurgie, le 1* mai 1918, par M. le professeur J.-L. Faure, au nom de
- M. Vitrac (de Libourne).
Dans le premier cas, il s'agit d'un soldat blessé, le 3 avril 1917, d'un gros éclat d'obus qui pénétrant sur la face externe de la cuisse au-dessous du grand trochanter vint s’arrêter dans la région proplitée sans blesser ni les vaisseaux, ni les nerfs. Le projectile fut extrait après un large débridement. Puis le blessé fut évacué sur l'intérieur e tarriva à Pau, le 29 avril, avec une suppuration abondant qui ne tarda pas à se tarir, et au milieu de juin la cicatrisation était complète. Vers la fin du même mois apparut dans le creux poplité une tuméfaction profonde du volume d'une noix, assez dure, non douloureuse. On crut naturellement à des accidents inflammatoires, mais la tuméfaction prit peu à peu le caractère d'une tumeur. Divers traitements, dont le traitement spécifique, furent essayés sans succès. La tumeur grossit peu à peu, jusqu’à à atteindre une longueure de 15 em. sur 6 à 8 em. de large. | :
Le 21 septembre 1917, M. Vitrac en pratique l'extraction. Encapsulée à <a partie inférieure vers le creux poplité, la
: EN 20 à tumeur dans sa partie supérieure fut difficilement séparée des muscles, qui étaient plus ou moins dégénérés et lardacés. La guérison s'est faite sans incidents. L’examen histologique a montré qu'il s'agissait d'un angiosarcome.
. Dans le deuxième cas il s’agit d’un artilleur qui, le 10 mars
1916, en étant à cheval, eut la cuisse gauche violemment serrée contre un arbre, Il resta un mois à l'infirmerie, où l'on ne constata que les signes ordinaires d'une contusion locale. Il reprit son service jusqu'en septembre 1917. A cette époque, il sentit une tumeur à la face antéro-externe de la cuisse. Les douleurs augmentent peu à peu, ainsi que la tuméfaction. Le malade fut envoyé dans le service de M. Vitrac, où il fut opéré le 1° mars 1918.
La tumeur très adhérente aux parties voisines et se prolongeant jusqu'au périoste du fémur, fut enlevée avec quelques difficultés d'hémostase. Elle était grosse comme une orange et l'examen histologique montra qu'il s'agissait d’un sarcome encapsulé à parois télangectiasiques.
Nous voyons donc que, pour ce qui concerne la variété de
tumeurs ayant à leur origine un traumatisme aigu, elles dérivent surtout des tissus conjonctivo-vasculaires. Dans ces faits
le traumatisme aigu a été suivi d’une tuméfaction inflamma-
toire ne rétrocédant pas, maïs se confondant avec le développement ultérieur de la tumeur, continuité dans les accidents qui rend évidente la relation causale. :
« Il est, en effet, très intéressant de constater l'influence de ces traumatismes brusques et passagers agissant par effraction et contrition des tissus, épanchements plus ou moins abondants de sang, donc lésions vasculaires constantes dans le développement des sarcomes, étant donnée l'origine de ces lumeurs dans le tissu conjonctivo-vasculaire, et par les phénomènes de réparation qui s'effectuent à ses dépens.
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Ce Ussu se trouve donc directement incité à proliférer et cela dans des conditions anormales. Pourquoi donc ne le feraital pas d’une façon anommale ? » (1).
Cependant il ne faut pas être par trop exclusif et croire que le sarcome, type de la tumeur conjonctive, est le seul néoplasme que puisse engendrer le traumatisme aigu. Mais en ce qui concerne les cancers d'origine épithéliale le rapport avec le traumatisme paraît généralement moins direct. Il
“existe souvent une solution de continuité entre les accidents
immédiats et le développemnt ultérieur de la tumeur.
Toutefois les tumeurs épithéliales relèvent surtout d'irritations prolongées, de mêmes traumatismes répétés, agissant sur des tissus préalablement altérés soit par des cicatrices, soit par des inflammations chroniques, soit par des ‘agents physico-chimiques (brûlures par gaz. Examinons maintenant le rôle de ces traumatismes chroniques, de ces irritaions cuta- Héés
Traumatisme chronique. Irritalions culanées.— Quelle est leur fréquence, quelles sont leurs variétés aux armées. Quelle est leur valeur cancerigène ? |
Leur fréquence, leurs variétés aux armées ! Mais elles sont multiples le fusil par son recul, de casque la bretelle du fusil ou du sac qui meurtrit à chaque instant les épaules du fantassin, les rondins portés pendant de longues heures et sur d'assez longues distances chaque jour en première ligne pour construire des abris, la mitrailleuse si lourde qu'il faut souvent porter à dos d'hommes, les caisses de grenades, en
un mot tout ce qui est nécessaire au fantassin où à l'artilleur pour se défendre et organiser le terrain conquis, autant de
traumatismes répétés.
(1) Men ieR) — Cancer. Collect. Bron udel, Fhoinel Fe CC AIN ER AIRE ru AS