OBSERVATION VII
Cancer du plancher de la bouche d’origine gingivale, par M. le D' Morestin. (Thèse Robillard, 1902).
M. B..., sculpteur sur ivoire, 47 ans, entré le 7 décembre dernier à la maison de santé des frères Saint-Jean-de-Dieu.Le
début de la tumeur a été constaté il y a cinq mois, mais la crainte d’une intervention a amené le malade à se faire traiter pendant tout ce temps par des applications topiques ou des injections de sérum. La tumeur est äu volume d’une noix, remplissant l'arc du maxillaire inférieur soulevant et repoussant en arrière la langue. À ce niveau la muqueuse du plancher non ulcérée présente une teinte d'un rouge vif, elle ne peut être mobilisée à la surface de la tumeur qui lui adhère.
La langue, quoique déplacée a conservé une certaine mobilité.
Toutes les dents sont en place et d'apparence saine ; cependant la pression sur les incisives est douloureuse et celles du milieu sont branlantes.
Sur la face antérieure de la gencive, on note un léger soulèvement anormal au niveau duquel la muqueuse est également infiltrée et rouge. La tumeur est assez mal limitée, cependant on en peut apprécier assez exactement les limites postérieures. Sur les parties latérales l’adhérence au maxillaire ne dépasse pas les canines. Le doigt arrive à contourner assez facilement la partie postérieure du néoplasme.
La difficulté de l'alimentation a rendu l’état général médiocre. Depuis trois mois le malade est nourri exclusivement de liquide. la parole est presque incompréhensible, mais l’indolence reste pour ainsi dire complète, le malade n'éprouvant que de vagues douleurs lancinantes.
Il était évident qu'il ne s'agissait pas là du vulgaire épithélioma ayant pour point de départ la muqueuse du plancher, cette muqueuse étant manifestement envahie d'une façon secondaire.
On pourrait se demander s’il ne s'agissait point d'une tumeur
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d’une des glandes sublinguales ayant contracté des adhérences
au maxillaire ou bien d'une tumeur maligne ayant eu pour point de départ la gencive ou la partie alvéolaire de la màchoire.
Bien que le malade soit grand fumeur il n'y a pas de leucoplasie, pas d'engorgement ganglionnaire. Le 10 décembre, l’opération fut pratiquée par les voies naturelles, je fis sauter au ciseau les incisives et les canines avec toute la partie alvéolaire correspondante, supprimant en somme toute la partie da l'os sus-jacente anx apophyses géni. Cette portion de la mächoire, la tumeur, ia glande sublingale, furent relevées en bloc et décollées du plan formé par les génioglosses, ceux-ci furent eux-mêmes entamés pour permettre le dégagement de la partie postérieure de la tumeur, puis la muqueuse du plancher fut supprimée en arrière de la tumeur et celle-ci put enfin être enlevée.
Ces diverses manœuvres n’allèrent point sans une hémorrhagie assez aboudante et naturellement fort gènante. Après cela la muqueuse du plancher était détruite presque en totalité et la face inférieure de la langue présentait elle-même une large surface cruentée. Celle-ci fut fermée par le rapprochement transversal des bords. Le reste de la plaie fut couverte de gaze iodoformée. Les suites furent simples, le malade n'eut jamais une fièvre, ni aucun trouble des voies respiratoires, mais il fallut l’alimenter à la sonde jusqu’au 17 décembre. Quelques petites escharres se détachèrent des bords de la plaie linguale dont il fallut couper le fil le troisième jour. Le malade a quitté la maison de santé le 21 décembre,
Il état complètement guéri dans les premiers jours de jan-
vier, c’est dire que la réparation s’est faite avec une très grande
rapidité. Il a pu se faire mettre une pièce prothétique qui est
parfaitement tolérée, la mastication et la déglutition ne sont aucunement gènées. Seule l’élocution reste défectueuse, bien que le malade puisse se faire comprendre assez facilement. L'examen de la tumeur montre qu’il s'agit d’un épithélioma pavimenteux à globes cornés, absolument typique dont l’origine gingivale est infiniment probable, étant donné la connexion de la tumeur et l'intégrité relative de la muqueuse du plancher. Les alvéoles des deux incisives médianes étaient envahies par la production néoplasique, leurs parois antérieures avaient cédé et c'était un petit prolongement de néoplasme qui venait faire
saillie sous la muqueuse gingivale en avant.