ACTE II, SCÈNE XIII
JULIEN
Dans mon isolement, est-ce possible ?
MADAME ROUSSELIN
Au lieu de fuir le monde, alle2 vers lui I Son langage n'est pasle vôtre, apprenez-le! Soumettez-vous à ses exigences. La réputation et le pouvoir se gagnent par le contact; et, puisque la société est naturellement à rétat de guerre, rangez-vous dans le bataillon des forts, du côté des riches, des heureux ! Quant à vos pensées intimes, n'en dites jamais rien, par dignité et par prudence. Dans quelque temps, lorsque vous habiterez Paris, comme nous...
JULIEN
Mais je n*ai pas le moyen d'y vivre, madame !
MADAME KOUSSELIN.
Qui sait? avec la souplesse de votre talent, rien n*est difficile; et vous l'utiliserez pour des personnes qui en marqueront leur gratitude I Mais il est tard ; au plaisir de vous revoir, monsieur 1 (EUe remonte.)
JULIEN
Ohl restezl au nom du ciel, je vous en conjure I Voilà si longtemps que je l'espère cette occasion. Je cherchais des ruses, inutilement, pour arriver jusqu'à vous! D'ailleurs, je n'ai pas bien compris vos dernières paroles. Vous attendez quelque chose de moi, il me semble? Est-ce un ordre? Dites-le! j^obéirai.
MADAME ROUSSELIN
Quel dévouement!
JULIEN
Mais vous occupez ma vie! Quand, pour respirer plus à l'aise, je monte sur la colline, malgré moi, tout de suite, mes yeux découvrent parmi les autres votre chère maison, blanche dans la verdure de son jardin ; et le spectacle d'un palais ne me donnerait pas autant de convoitise! Quelquefois vous apparaissez dans la rue, c'est un éblouissement, je m'arrête; et puis je cours après votre voile, qui flotte derrière vous comme un petit nuage bleu! Bien souvent je suis venu devant cette grille, pour vous apercevoir et entendre passer au bord des violettes le murmure de votre robe. Si votre voix s'élevait, le moindre mot, la phrase la plus ordinaire, me semblait d'une valeur inintelligible pour les autres; et j'emportais cela, joyeusement, comme une acquisition! —Ne me chassez pas! Pardonnez-moi! J'ai eu l'audace de vous envoyer des vers. Ils sont perdus, comme les fleurs que je cueille dans la campagne, sans pouvoir vous les offrir, comme les paroles que je vous adresse la nuit et que vous n'entendez pas, car vous êtes mon inspiration, ma muse, le portrait de mon idéal, mes délices, mon tourment!
MADAME ROUSSELIN
Calmez-vous, monsieur! Cette exagération...
JULIEN
. Âh! c'est que je suis de 1830, moi! J'at appris à