‹ Le candidat (volume 2)Chapitre 3 sur 10 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La route du château de Wilmot n'avait jamais été bien entretenue, mais les dernières grosses pluies la rendaient presque impraticable. Quoique M. Wilmot eût bien recommandé au petit Paudeen de dire h ses gens de

réparer les plus mauvais endroits , il savait d'avance de quelle manière on exécuterait ses ordres , dans le cas même où Paudeen les aurait transmis.

— J'ai bien peur, Kelly , dit-il en se couchant à son domestique la veille de son départ , que la jolie voiture de lord Warrington ne se brise sur la route du château de Wilmot.

— Ma foi , monsieur, je n'en serais pas surpris.

— Ne ferais-je pas bien de lui conseiller de la laisser ici ? Costelloe en prendrait soin ; qu'en penses-tu , Kelly ?

— Dame, monsieur, si j'étais de vous , je ne dirais rien , je laisserais tout à la garde de Dieu. Cette voiture peut ne pas se casser, et si elle se casse , nous n'aurons qu'a faire semblant d'êtye étonnés de voir le chemin en si

mauvais état. Nous pouvons encore niellre tout sur le dos du postdlon. C'est Jim (jui doit nous conduire ; n'est-il pas, monsieur, un de vos tenanciers de l'autre côté du pays? Ça lui sera bien égal de supporter la honte qui retomberait sur votre chemin ; nous l'en récompenserons d'une autre manière ; car il serait bien humiliant d'être obligé d'avouer a un étranger qui arrive dans le pays, qu'on ne peut voyager sans crainte sur nos routes.

— Pardieu ! Kelly , je crois que tu as raison , répliqua le maître ; il est inutile de convenir de notre pauvreté , si nous pouvons l'éviter. Comme tu dis, nous ne verserons peutêtre pas, et s'il nous arrive un malheur, tu donneras une demi^guinée a Jim , afin qu'il prenne tout sur lui. Pauvre diable I

Ainsi l\î. Wilmot ne prévint pas son noble convive du sort qui attendait probablement son élégante voiture.

— Où est le postillon? demanda lord-Warlington k un hornine assez mal tourné qui se IrouA^ait près de lui.

— Est-ce le postillon que vous demandez, monsieur ? milord , je veux dire , demanda l'homme k son tour au lieu de répondre (selon l'usage des Irlandais), et ôtant respectueusement son chapeau, qui sans doute avait été jadis neuf et fait comme les autres, mais qui, aujourd'hui, portait les marques d'un long et pénible service. Je suis, milord, celui que vous demandez.

Lord Warrington parut surpris; Jim comprit que sa tournure, très peu convenable pour un postillon, avait excité sonétonnement , mais il afifecta d'interpréter sa pensée d'une autre manière.

— Oui , c'est moi , et personne autre qui vous conduirai , milord. Pensiez-vous , monsieur, milord , je veux dire , que mon maître ,

M. Costelloe, vous confierait a un autre qu'a moi ? Il en serait bien fâché , milord. C'est toujours moi qui conduis les lords et les membres du parlement; car M. Costelloe ne me laisserait jamais mener les bourgeois , qu'ils soient bons ou mauvais; il consacre mes talens aux gens comme il faut , tel que votre seigneurie ou M. Wilmot. Oui , en vérité, je suis le postillon par excellence , milord.

Jim termina son discours en ajustant quelque chose a son grotesque accoutrement, et en lançant un regard significatif a Kelly.

— Ainsi donc, dit lord Warrington en riant (quoique Anglais) de la tournure peu aristocratique du postillon par excellence , je dois regarder comme une grande faveur de t'avoir pour cocher ?

— Oh! pas tout-a-fait, milord, répondit Jim tournant entre ses doigts son burlesque chapeau et souriant d'un air modeste.

— Pas tout-h-fail? demanda lord Warrington , mais presque , n^est-ce pas?

— Vous avez a peu près deviné ; un grand monsieur comme vous, milord, ne peut pas être en reste avec un homme de mon espèce; ainsi sa seigneurie sera libre de me faire , en revanche , le compliment qui lui plaira quand nous partirons , ce qui sera bientôt.

— Très bien , répondit lord Warrington que le raisonnement de Jim amusait beaucoup ; tu me fais l'honneur de me conduire , et je te paierai en complimens d'une valeur égale à ton mérite.

— Vive sa seigneurie ! s'écria Jim , c'est bien cela , et il se retourna pour arranger ses harnais.

— Tes chevaux sont-ils bons ? demanda le lord .

— Parlez -vous des miens? certainement,

ne les voyez-vous pas, milord? prenant un air étonné.

— Je les vois en effet , reprit sa seigneurie riant avec toute la bonhomie d'un candidat qui vient recueillir les voix d'un comté irlandais; ils me paraissent bien mauvais, c'est pourquoi je te demande ce qu'il en est.

— Les apparences sont quelquefois trompeuses , milord , car ces cbevaux sont excellens, quoiqu'ils n'en aient pas l'air; ce sont des bêtes de qualité, quoiqu'elles n'aient pas cette apparence qui distingue votre honneur aux yeux de tout le monde , elles n'ont pas , il est vrai , cette tournure aristocratique qui caractérise votre seigneurie ; mais il n'est pas donné a tout le monde , milord , de naître beau et noble. En disant ces mots, Jim lançait un regard moitié confus et moitié humble, sur la belle figure de lord War rington.

Quoique le noble vicomte eût maintefois lu dans les plus beaux yeux du monde , et se fût laissé dire par les plus jolies bouches qu'il était l'homme le plus remarquable qu'on eût jamais vu , il n'était pas assez blasé sur les complimens qu'on lui avait adressés dans le monde, pour voir avec indifférence l'effet qu'il produisait sur un misérable postillon irlandais ; et , sans prendre plus d'informations au sujet des qualités des chevaux de Jim 5 il sauta dans la voiture , riant encore de tout son cœur.

— Ce sont de drôles de gens que les Irlandais , dit-il à M. Wilmot qui était déjà placé. Voyez comme ce rusé postillon a éludé adroitement toutes mes questions sur ses chevaux ! Vous pourriez fournir k l'Europe entière autant de diplomates que de soldats.

— Nous sommes, il est vrai, des gens bien remuans et bien importuns ; nous ferons

une nation de soldats et d'hommes d'état en brut. Mais, après tout , nous serions très faciles à conduire si quelqu'un voulait se donner la peine d'essayer. Vous n'avez qu'à rire et causer avec le bas peuple pour le gagner ; et puisque vous avez déjà adopté ce plan , je vous prédis une réussite complète : la conquête de Jim est déjà faite , ajouta-t-il en souriant. Mais , qu'attendons-nous maintenant? Kelly , dis-lui de partir et d'aller bon train , ou la nuit nous surprendra en route j souviens-toi que nous avons 35 milles à faire ! Excusez-moi si je parle en maître , dit-il en se tournant vers son compagnon , et les milles sont irlandais encore.

— Prends donc garde , vas- tu courir si vite, Jim? cria Kelly comme il montait sur un des chevaux de son maître; l'autre avait été donné au valet de chambre de lord Warrington; n'écoute pas le maître, Jim, va

doucement, pour l'amour de Dieu, si tu ne veux pas nous mettre en pièces.

— Allons donc , monsieur Kelly , on dirait k vous entendre que vous croyez parler a un ignorant, ce n'est pas la première fois que je cours sur les chemins de notre maître , et, s'il plaît à Dieu, ca ne sera pas la dernière. Je dois les connaître maintenant aussi bien que le nez de mon visage. Et, depuis le jour où je conduisis les femmes de ces officiers chez M. Mac Alpine, on ne me ferait pas aller vite quand on me donnerait mon pesant d'or. Elles me tourmentèrent tant pour hâter le pas, que je cédai , et, ma foi, je brisai mon timon.

— Maladroit ! lu cassas le timon , Jim ; et tu renversas les dames ?

— Non, vrai, monsieur Kelly.

— Qu'en fis-tu donc?

— Je les conduisis sans timon. ~

— Est-ce possible , Jim ?

— Je vous le jure.

— Dis-moi comment , et que le bon Dieu

te béni

enisse.

— Oh ! c'est mon secret , répondit Jim d'un air important, mais je ne le dis à personne , dans la crainte de perdre mon emploi de conducteur sur les plus mauvaises routes; il n'y a que moi de chez madame Costelloe qui revienne vivant de ces endroits-ci , de sorte qu'on m'y emploie toujours; ce sont les meilleurs pour les profits, car ils me rapportent trois demi-couronnes de plus que les autres. Ainsi , monsieur Kelly, je ferai tous mes efforts pour ne pas briser la voiture -, cependant si le mauvais génie s'en mêle , je ferai ce que vous m'avez dit , j'avouerai que c'est ma faute , ou bien j'en accuserai mes pauvres bctes. En vérité, le jeune lord les

avait bien jugées, elles ont une tournure déplorable ; j'ai choisi les plus mauvaises de l'écurie , de sorte que s'il tombe dans un des trous du marais , il sera facile de lui persuader que la maladresse vient des chevaux et non du conducteur.

Ils partirent enfin , emportant les bénédictions de la foule rassemblée a la porte de l'auberge, en échange de quelques témoignages d'intérêt que leur laissaient le nouveau candidat et leur vieux représentant. Le chemin traversait un pays demi-sauvage où l'on apercevait rarement quelque habitation humaine. Ils roulèrent assez bien pendant quelques milles, et Jim se retournait de temps en temps avec un sourire de triomphe sur les lèvres. A mesure qu'ils avancèrent , les secousses devinrent de plus en plus désagréables , elles augmentèrent tellement, que lord Warrington s'écria en jurant :

— Cela devient insupportable, Jim ; prends ïrarde, tu vas me faire rendre l'âme.

— Oh ciel! mylord, serait-il possible? je vais ralentir le pas : c'est que nous avons rencontré un mauvais endroit que je ne connaissais pas, mylord j car ce chemin passe pour le meilleur de l'Irlande , il est doux comme velours.

— Je ne m'en douterais guère dans ce moment-ci, murmura sa seigneurie.

Les secousses se succédaient rapidement, et le véridique Jim jurait toujours ses grands dieux qu'ils ne rencontreraient plus de mauvais pas sur cette belle route d'Irlande.

— Il faut que j'aie été possédé du démon quand j'ai songé k venir dans cet infernal pays, dit en lui-même le malheureux candidat tout en promenant ses regards sur cette

terre aride j il sentait les grosses pierres sous I. (î

— Sales roues, et n'osait se plaindre , il lui fallait même affecter de sourire , quoique menacé d'être a chaque instant mis en compote.

— Pauvre diable ! il me fait pitié j vraiment je le plains de toute mon âme, pensa M. Wilmot en voyant les lèvres contractées et le front soucieux de son jeune compagnon , qui annonçaient l'excès de ses souffrances et le courage avec lequel il les supportait. Le chemin est vraiment détestable , dit-il d'un air surpris , comme quelqu'un qui découvre un défaut qu'il n'a pas encore remarqué dans un objet admiré. J'ai peur que vous ne soyez horriblement secoué, mon cher lord!

— Un peu, répondit le vicomte s'efforcant d'étouffer un gémissement ; oh ! ce n'est rien. Sommes-nous encore loin du château de Wilmot?

— Pas tout-à-fait à moitié chemin , dit M. Wilmot.

— Ciel ! je n'arriverai jamais jusque-là , pensa en soupirant son infortuné connpagnon.

M. Wilniot mit tout en œuvre pour faire oublier la longueur et les rlésagrémens du voyage ; il raconta tout ce qu'il savait d'anecdotes plaisantes sur les habitans de son voisinage , puis il en vint h un sujet plus grave , lui parla de ses propres intérêts et des meilleurs moyens à employer pour réussir dans son élection ; enfin il cherchait a rendre sa conversation a la fois amusante et utile, tandis que lord Warrington faisait tout son possible pour rire des histoires comiques de son hôte, sentant bien que pour plaire au conteur et rendre justice à la valeur de la plaisanterie, il fallait absolument rire autant qu'il le pouvait. Mais il lui fut impossible de s'arracher autre chose qu'un sourire , et encore ce pauvre sourire ressemblait- il plutôt a une

convulsion galvanique qu'à cette gracieuse interprétation du plaisir, qui d'ordinaire embellissait la charmante bouche du séduisant lord.

Tout ce qu'il avait souffert jusque-la n'était rien en comparaison de ce qu'il eut a supporter plus tard. Les cahots devinrent de plus en plus effrayans. Un vaisseau de 74 qui s'échoue à la côte peut donner une idée de ce qu'ils éprouvèrent dans leur infortunée voiture, qui tantôt paraissait monter au ciel, tantôt descendre aux enfers. Quand M. Wilmot ne tombait pas sur lord Warrington, c'est que lord Warrington venait de tomber sur M. Wilmot.

— Nous avons du bonheur, monsieur, dit Kelly, mettant la tcte à la portière avec une physionomie de candeur et d'innocence qui trompa mêmç son maître, nous avons du

— Uo —

bonheur d'être tombés sur ce mauvais sujet de Jim pour nous conduire ; il est ivre comme un ménétrier.

— Es-tu sûr? demanda M. Wilmot.

— J'en suis sûr; car s'il n'était pas soûl comme une brute , ajouta-t-il en regardant son maître fixement, et en lançant un coup d'œil accompagné d'un sourire a lord Warringlon, qui, la tête entre ses deux mains, paraissait épuisé; s'il ne Tétait pas, il conduirait bien autrement; ne vous a-t-il pas secoué jusqu'à vous mettre en pièces? Cela prouve bien qu'il est ivre ; tout le monde , excepté ce vaurien , vous mènerait si doucement qu'on pourrait enfiler une aiguille chemin faisant... Vous êtes sans doute horriblement fatigué , milord? ajouta Kelly d'un Ion mielleux.

— Je suis 11 moitié mort!

— Vraiment , j ai grande envie , reprit Kelly, de mettre pied à terre , et d'administrer a cet animal de Jim la meilleure baston-^ nade qu'il ait jamais reçue de sa vie, pour le punir de son impudence.

— ' N'en faites rien, pour l'araour de Dieu! cria lord Warrington , ou nous passerons la nuit sur le chemin.

— Vous ne le voulez pas, milord? très bien 1 je ne désobéirai pas à votre seigneurie , dit Kelly, affectant beaucoup de soumission à la volonté de lord Warrington 3 mais, sans vous, milord, je vous jure que Jim ne serait guère content de lui-même ce matin. Je puis toujours bien le lui dire. Jim, vilain ivrogne, comment oses-tu te conduire aiasi? Si lord Warrington ne m'avait pas demandé ta grâce, je te battrais aussi long-temps que j'en aurais la force , infâme scélérat I

— Vive sa seigneurie I s'écria Jim de tous ses poumons; \ivc sa grâce! membre du parlement pour le comté de I vive! vive!

c'est le meilleur des hommes î et il jeta son chapeau par-dessus sa tête, faisant toutes les folies ordinaires d'un homme complètement ivre.

Kelly se mit a son côté

— Je suis content de toi, Jim , je connaissais déjà ton habileté , mais , sur ma parole , tu le surpasses aujourd'hui. Tout autre que toi aurait déjà rompu la voiture depuis longtemps. Vrai, Jim, je commence a croire qu'on t'a donné un talisman.

— Oh ! monsieur Kelly, vous me faites trop de complimens, répondit Jim, qui voulait se donner un air confus; je suis fier de votre approbation , mais certainement vous me donnez plus que je ne mérite.

Jim n'en pensait rien , car il trouvait que ses^ talens ne pouvaient être trop loués.

— Comment se porte ton maître? je crains qu'il ne soit mort î

— Non pas, grâces a Dieu ! répondit Kelly^ tu sais, Jim, qu'il est habitué aux secousses.

— Et l'autre pauvre créature ?

— Oh ! c'en est fait de lui !

— Je n'en suis pas surpris, Dieu sait combien je le plains !

Ici , Jim fit sentir le fouet à ses rosses , et M. Kelly se retira pour faire des politesses à M. Symmons, le valet de chambre du lord. M. Kelly ne l'aimait cependant pas beaucoup; mais il se regardait comme l'hôte de M. Symmons , qui jusqu'alors avait affecté le silence le plus profond et le plus dédaigneux. 11 avait l'air de l'arrogance personnifiée. L«

succès de lord Warringlon parmi ces sauvages Irlandais ne l'inlércssait pas assez pour qu'il se décidât à compromettre ses prétentions au bon ton , jusqu'à engager une conversation avec un de ces rustres. Enfin , il rompit le sdence.

— J'ai toujours cru que les gens riches, en Irlande , avaient voiture.

— Et vous avez eu raison de le croire , monsieur Symmons , répondit M. Kelly avec sa politesse ordinaire.

— Mais elles ne sont donc pas faites comme les nôtres?

— Mais si vraiment : comment voulez-vous qu'elles soient?

— C'est que les voitures anglaises sont faites pour les chemins anglais, et que les

voitures irlandaises doivent être faites exprès pour les chemins irlandais j c'est tout simple.

— Chemins irlandais ! répéta Kelly, feignant une grande surprise , quoique très mécontent au fond; les chemins irlandais, continua-t-il reprenant ses manières polies, sont comme les chemins anglais , je suppose.

— Je ne le suppose pas, moi, dit M. Symmons.

— Quelle différence y a-t-il donc ?

— La différence est un peu marquée , répondit M. Symmons avec sarcasme j les chemins d'Angleterre passent pour les meilleurs de l'Europe , et ceux d'Irlande , si j'en juge d'après ce que je vois, sont certainement les plus mauvais. Je vous le dis franchement,

mon brave homme , je n'ai jamais rien vu de comparable h celui-ci.

— Eh bien ! c'est toujours agréable de voir du nouveau , répondit Kelly avec un calme apparent; il se pourrait même que vous vissiez mille autres choses encore plus extraordinaires avant de nous quitter !

— Vraiment ! s'écria le valet de bonne maison j sans daigner cependant prendre de plus amples informations sur ces merveilles; dites-moi , je vous prie , quand nous arriverons k la ville prochaine?

— Il n'y a pas de villes par ici , répondit son compagnon avec humeur.

— Pas de ville î reprit M. Symmons tout surpris ; eh bien ! un village, une maison , si vous voulez , où je puisse me procurer un bouillon ?

— Il plaisante avec son bouillon, marmota l'Irlandais 3 impudente canaille ! Puis il dit h haute voix : Nous ne nous arrêtons que pour faire reposer les chevaux.

— Je mourrai de faim , brave homme !

cria M. Symmons ; pourquoi diable ne m'avez-vous pas dit cela plus tôt?

— Que vouliez -vous que je vous dise?

demanda tranquillement M. Kelly.

— Qu'on ne trouve rien a manger dans ce maud Il s'arrêta brusquement en rencontrant les yeux de l'Irlandais , qui ne l'encouragèrent pas a finir sa phrase. — Je vous demande pourquoi vous ne m'avez pas prévenu qu'il n'y a pas d'auberge dans cette contrée? Si je l'avais su , je me serais muni de sandwichs ou d'une volaille froide , de quelque chose , enfin , pour me soutenir.

— A vous parler franchement, monsieui*

Syinmons , je pensais que les maîtres n'ayant pas de volaille froide, les domestiques pouvaient bien s'en passer, répondit Kelly avec un imperturbable sang-froid.

— Que le diable emporte l'impudent animal! murmura M. Symmons; domestiques et maîtres ! Voila , sur ma parole , qui est d'un radicalisme révoltant! Lord Warrington, continua-t-il, peut jeûner mieux que moi; j'ai un mauvais estomac , le médecin m'a ordonné de manger souvent et à des heures réglées.

— Vieux singe ! je voudrais qu'il me fût permis de te régaler de quelque plat de ma façon pour aider ta digestion !

Après quelques momens de silence, M. Symmons prit une seconde fois la parole.

— Quand arriverons-nous, je vous prie, à la terre de votre maître ?

— La terre de mon maître ! répéta Kelly, où pensez-vous donc avoir voyagé jusqu'à présent?... Et il ajouta avec toute la morgue d'un vassal irlandais : Vous n'en connaissez pas encore la moitié !

— Hum ! Ainsi, tout ce marais, dit M. Symmons , en appuyant avec méchanceté sur ce mot , tout ce marais fait partie de la terre de Wilmot? Et un sourire plein d'ironie erra sur ses lèvres.

— Oui, répondit Kelly rouge de colère, tout ce marais, bien d'autres encore; puis dos terres, qui ne sont pas des marais, appartiennent k M. Wilmot , du château de Wilmot, le plus riche seigneur du comté, le plus grand propriétaire de la province. Sur ma parole , ajouta-t-il à voix basse , je me retiens a quatre pour ne pas tomber a coups de bâton sur cet arrogant animal; avec quel plaisir je

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le plongerais mollement au fond de ce marais dont il parle avec tant de mépris !

— Je ne puis concevoir, poursuivit M. Symmons , d'oii sortent tous vos électeurs. Je n'ai encore aperçu ni maison , ni arbre , ni rien qui annonce une habitation humaine. Connaissez-vous nos charmantes histoires sur les électeurs irlandais? dit-il en faisant l'homme facétieux ; vous en conterai-je quelques-unes ?

— Je ne vous le conseille pas , répondit Kelly avec calme, tout en ayant l'air d'être disposé h appuyer sa recommandation par quelque argument plus puissant que les paroles.

A l'instant même, par bonheur pour les os de M. Symmons, Kelly était fort occupé de Jim , dont les cris : Hé up ! hé up ! retentissaient à son oreille sur tous les tons de la

gamme irlandaise; ensuite Jim sifflait, caressait, jurait, parlait, exhortait, fouettait, employait enfin tous les moyens imaginables pour tirer ses clievaux d'un trou dans lequel ils étaient déjà enfoncés jusqu'aux épaules ; mais , hélas ! plus il maniait le fouet avec vigueur, plus ils s'enfonçaient. Enfin, il perdit la tête.

— Qu'y a-t-il donc, Jim? demanda Kelly, qui s'était bien aperçu de la confusion, pendant son aimable colloque avec M. Symmons, et qui arrivait au galop pour en savoir la cause; qu'as-tu donc , Jim? répéta-t-il.

— Mon Dieu ! répondit Jim avec impatience , n'avez-vous pas d'yeux? ne voyezvous pas que je suis embourbé? C'est h ce même endroit-ci que j'ai cassé mon timon l'aanée dernière! qu'il soit à jamais mauditi

— Fouette-les donc , Jim !

— Fouettez le diable plutôt , monsieur Kelly ', jetez, je vous prie, un coup d'œil sur ces malheureuses rosses , et voyez-les enfoncées dans un bourbier jusqu'aux épaules! Quel malheur me poursuit ! hurlait Jim , s'arrachant les cheveux de désespoir et jetant son chapeau par terre , que puis-je faire ? Que le bon Dieu vous bénisse , monsieur Kelly ! dites-moi donc ce que nous allons devenir !

— Pourquoi vous arrêtez-vous? demanda M. Wilmot par une des portières.

— Est-il arrivé quelque chose à la voiture ? cria lord Warington en même temps.

— Non, monsieur, non, milord, répondirent effrontément les valets; ce n'est rien, le harnais seulement qui se dérange.

— Monsieur Kelly, demanda de nouveau .lim , pleurant à moitié , que lerai-je ?

M. Kelly réfléchit un instant, monta sur le siège du cocher 5 et, après aroir examiné le pays dans toutes les directions, son visage prit tout à coup une expression de gaieté : — Nous sommes sauvés! dit-il avec joie j puis, mettant ses doigts crochus dans sa bouche, il siffla de toutes ses forces. Peu d'instans après, on aperçut du monde sur une des collines qui bordaient le chemin, et , au bout de cinq minutes, cinquante à soixante vigoureux compères vinrent en sautant et en criant à travers le marais.

— Gloire k Dieu pour toutes les faveurs qu'il nous accorde aujourd'hui ! dit Jim en soupirant et en faisant le signe de la croix.

— Nous allons être volés €t massacrés , pensa intérieurement M. Symmons ; ces monstres d'Irlandais sont capables de tout î Et il se préparait k éviter ces féroces montagnards en piquant son cheval , lorsque son

maître lui donna l'ordre d'examiner l'état des ressorts de la voiture ; car lord Warrington avait douté de la véracité de Jim , lorsqu'il avait répondu que rien n'était arrivé. Les paysans, voyant que M. Wilmot était un des voyageurs embourbés, agitèrent leurs chapeaux dans les airs en signe de joie.

— Ici , mes enfans , leur cria Kelly -, tireznous de là tout entiers-, hommes et chevaux : trois acclamations pour le maître , puis les épaules aux roues. Allons, attention! courage! ferme ! ensemble, mes enfans !

Ils obéirent en effet, poussèrent trois acclamations tellement aiguës et prolongées, que lord Warrington porta de suite ses mains k ses oreilles • après quoi , ils se mirent à l'œuvre , et replacèrent la voiture en terre ferme.

— Merci , mes enfans, dit M. Wilmot.

— Merci , mes braves gens, dit à son tour lord Warrington.

— A votre service, à votre service, et plus encore , si vous le désirez , répondirent-ils avec bonhomie.

— Voici lord Warrington qui vient recueillir les votes du comté , observa M. Wilmot.

— Et les vôtres parmi les autres , mes braves gens , ajouta lord Warrington.

— Ah ! c'est au maître qu'il faut s'adresser ! reprit l'orateur de la troupe en souriant^ nous votons toujours de manière a plaire au maître ! Puis il ajouta , avec cette courtoisie caractéristique du paysan d'Irlande de cette

époque, et surtout de celui du comté de :

Nous serions enchantés qu'il nous engageât a voter pour votre seigneurie. Soyez le bienvenu en Irlande et dans le comté de

— Merci , merci , mes braves garçons î Voici quelques guinées pour boire à la sanlc (le voire maître.

— En voici d'aulrcs pour boire au succès lie lord VVarrington , dit M. Wilmot.

— Vivent le maître et son ami! crièrent plusieurs voix.

— Vive lord Warrington ! reprit M. Wilmot , voulant donner au candidat un titre plus positif que celui d*ami du maître.

— Vive Warrington! s'écrièrent -ils en masse ; vivent Warrington et Wilmot !

Ils prirent congé des voyageurs en poussant de ces cris énergiques et étourdissans , tels que peuvent les faire entendre soixante Irlandais ayant le gousset bien garni et le cœur bien échauffé.

— Eh bien ! monsieur Symmons , (fue

pensez-vous des électeurs irlandais? comment feriez-vouspour raconter à un de ces hommes les histoires si plaisantes qu'on débite sur eux en Angleterre?

M. Symmons se contenta de répondre que c'étaient de beaux hommes j sa conversation se termina ainsi.

Le chemin devenait meilleur k mesure qu'on approchait du château de Wilmot j on s'apercevait enfin des travaux de Jim Flanagan à la diminution des secousses et a la rapidité de la marche. Lord Warrington , accablé de fatigue , venait de céder à un sommeil agréable , oubliant ainsi la douleur de ses meurtrissures. M. Wilmot se complaisait dans ses pensées , M. Symmons avait repris sa morgue, M. Kelly et son ami humble et dévoué, Jim Haughton, se disaient que cet homme était une espèce de mannequin dont on n'obtiendrait jamais rien tant qu'il ne

forait pas connaissance avec les hâtons irlandais. C'est ainsi qu'ils cheminaient tous , lorsque les plantations du château de Wilmot vinrent réjouir leurs regards. Des feux de joie brûlaient sur toutes les éminences pour célébrer le retour du maître. On en remarquait un h la porte du château, plus beau que les autres , qu'on avait allumé pour fêter l'arrivée du noble convive. Le wisky, le tabac, avaient été distribués avec profusion par lady Anne pour augmenter la joie. Loi*d Warrington fut réveillé a dix heures du soir par de bruyantes acclamations j dans la première confusion du moment , il oublia dans quel lieu il s<i trouvait, et en voyant ce grand feu, ces figures sauvages , le costume déguenillé de ceux qui l'entouraient , il s'imagina qu'il était au pouvoir d'une bande de Cannibales qui se disposaient à le rôtir tout vif. Cependant ce rêve s'évanouit bientôt; la voix hospilalièi'e de M. Wilmot lui rappela sa véri-

table position. Il descendit de voiture , pouvant à peine se soutenir, tant il était abîmé et meurtri : il s'efforça de saluer et de sourire k cette foule empressée ; et, la tête cassée par les vociférations des hommes et les cris aigus des femmes et des enfans, il leur exprima cependant le plaisir qu'il éprouvait de leur flatteuse réception.

— Vous arrivez tard , monsieur, observa Pat Murphy, comme il les conduisait au château avec des lumières; milady et ces demoiselles étaient bien inquiètes de ne pas vous voir au dîner.

— Les chemins étaient si mauvais, répondit le maître, qu'il nous a été impossible de venir plus tôt.

— La route est mauvaise , vraiment? s'écria Pat ; c'est depuis peu alors , voilà tout ce que je sais. Soyez le bienvenu, milord.

— iOS —

— Merci , brave homme , répondit sa seigneurie.

— Vous semblez marcher avec peine; seriez-vous blessé ?

— Non ! seulement tant soit peu engourdi par les secousses.

— Il faut que Jim soit bien maladroit, observa Pat.

— Apportez-nous de suite quelque chose h manger, Pat -, et , en attendant , milord , veuillez me permettre de vous conduire au salon.

Mais lord Warrington ne se souciant pas d'être présenté à ces dames dans l'état où il se trouvait , préféra souper seul , et la présentation fut remise au lendemain.

CHAPITBE V.

Lord Warrington, après son arrivée au château , se ressentit encore pendant plusieurs jours de son voyage sur les chemins de M. Wilmot , et de l'adresse du postillon. Cependant il était impossible d'expimer avec

plus de politesse sa satisfaction , et même son admiration pour ce qu'il voyait , entendait , buvait ou mangeait au château de Wilmot.

— Mon voyage , disait-il en souriant , ressemble assez k un épisode d'un conte de fées. Après avoir erré au milieu de vastes et profondes solitudes , sous le charme d'un puissant magicien , un coup de sa baguette m'a transporté sur-le-champ dans un noble et antique manoir; je me vois environné de toutes les recherches du luxe , de tout ce qui peut plaire aux yeux et satisfaire le goût, sans parler des grâces de femmes aimables , dont je sais apprécier les charmes, malgré mon peu d'empressement a les proclamer.

Lord Warrington , sous la double influence de la bonne chère (le gibier et le poisson abondaient au château), et d'une société enjouée , était le type de l'homme agréable , si nous devons nous en rapporter

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au jugement de PatMurphy , et nous croyons que nous ferons bien. En effet, la bonne humeur du candidat ne s'altérait jamais ; il s'amusait de tout, et quelquefois même il daignait amuser les autres.

Warrington , s'amuser ! impossible : mais c'est un des nôtres , comme vous savez.

Mes amis, un moment d'explication. Souvenez-vous d'abord que votre noble et apathique compatriote n'est plus à Londres ; pas même , hélas î dans sa délicieuse solitude des champs. Oui! il ne marche plus sur le sol anglais ; il est en Irlande ! Malheureusement il y a quelque chose dans l'air de notre pays qui agit sur les muscles les mieux tendus , et force a rire ceux qui n'ont jamais ri et qui ne riront peut-être plus dans toute leur vie. Puis rappelez-vous que l'homme est un animal routinier; si, par malheur, le hasard le sépare de son trou-

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