HT
peau , il vient en reprendre un autre dont il suit les habitudes. En troisième lieu , remarquez que 5 non seulement il se trouve dans un pays ou l'apathie est traitée, injustement sans doute, de stupidité, mais que son titre de candidat l'oblige k se rendre populaire. Avons-nous réussi k justifier un peu notre coupable ami?
Mais pour continuer, comme disent les conteurs , le jeune lord se rappelant ce que lui avait dit son père sur les talens de lady Anne , comme faiseuse de mariage , l'observa avec soin. Il vit avec surprise , avec plaisir même , que sa manière d'être habituelle ne s'accordait nullement avec les qualités qu'on lui prêtait.
Milady avait été charmante , elle était encore fort agréable et pouvait prétendre aux admirateurs; il y avait en elle une douceur, une simplicité qui approchaient de la nawete
et qui éloignaient tout soupçon darrièrepensces. On aurait dit que son âme tout entière était a découvert.
— Il faut que mon père soit bien simple , pensa le vicomte , pour trouver dans cette femme, si candide et si peu artificieuse, la manie de faire des mariages \ il ne porte jamais un jugement vrai. Ainsi, pour se donner la satisfaction de critiquer la pénétration de son père, il prenait sans le savoir le chemin qui devait lui prouver le contraire.
Mais lady Anne faisait de lord Warrington une nouvelle dupe. C'était une actrice consommée, un protée femelle, qui pouvait changer à volonté son véritable caractère selon que la nécessité l'exigeait. Elle suivait à la lettre le précepte de l'Ecriture-Sainte , se faire tout à tous. Sa facilité à pénétrer la pensée des autres égalait la perfection et la variété de ses talens pour la dissimulation. Elle
— ii2 —
devina de suite la manière de captiver lord Warrington , et manœuvra en conséquence.
Dès qu'il avait été question de sa visite projetée , elle avait résolu de le marier à l'une de ses filles ; mais elle n'avait pu rien décider sur le choix, avant d'avoir jeté un coup d'œil sur la carte du pays.
— Quoique élevées avec le même soin , il est bien contrariant de voir si peu de ressemblance entre mes deux dernières filles , se disait-elle en elle-même ; en elle-même j ob*^ servez bien ; car sachez que lady Anne ne prenait jamais de confident. Si Isabelle avait le bon sens de Marie , ou si Marie avait la beauté d'Isabelle , je n'aurais pas de difficultés a surmonter; mais, quelle position est la mienne ! cet homme peut s'éprendre des charmes d'Isabelle , mais s'il est laid ou sot , rien au monde ne pourra décider Isabelle à faire quelques frais pour lui. D'un autre côté,
Marie Je prendrait volontiers, mais //// n'(-n voudra probablement pas. C'est ainsi que mes plans les mieux combinés sont dérangés à chaque instant.
Lors(ju'après l'arrivée du vicomte , lady Anne eut pour ainsi dire poussé sa recon^ naissance, elle décida qu'il épouserait sa fille cadette j cependant elle ne voulait pas blesser l'amour-propre-de Marie en lui faisant brusquement part de sa décision ; elle attendit donc une occasion favorable pour la lui apprendre indirectement. Peu de jours après la visite de leur convive elle se trouva seule avec Marie.
— Je viens d'étudier particulièrement le caractère de lord Warrington , dit lady Anne j il est soupçonneux.
— Tous les gens riches le sont, répondit
Marie.
— Je le sais; ce n'est pas cela qui m'occupe : il est souvent facile de tromper la sentine|le ; mais je vois avec peine qu'il est homme du monde, homme sans cceur, et incapable de devenir amoureux.
— Tout cela n'est pas nécessaire, dit Marie se levant pour attiser le feu.
— Pas toujours nécessaire , je vous l'accorde ; mais, aujourd'hui, je crains que cela ne soit indispensable.
— Pourquoi donc?
— Parce qu'il n'est pas de ces hommes à qui l'on peut facilement persuader qu'ils sont amoureux quand ils ne le sont pas. Jamais non plus il ne lui échappera un de ces mots, sans conséquence il est vrai, mais qu'un père ou un frère peuvent trouver très significatifs et pour lesquels on demande satisfaction. Jamais cet homme enfin ne se
— ili5 —
laissera emporter par la passion , il se lient toujours sur ses gardes dans la crainte de prononcer un mot dont on pourrait se servir plus tard contre lui ^ il est li'oid et prudent, quoique tout au -dehors annonce le contraire.
— Tout cela ne présage rien de bon pour nos projets , observa Marie. Vos suppositions s'accordent avec les miennes, maman ; et je dois croire qu'elles sont bien fondées. Je vois clairement qu'il n'y a aucune chance pour moi , et que celles d'Isabelle sont bien mauvaises; du moins, je le crains.
Lady Anne se réjouit intérieurement en voyant que Marie renonçait d'elle-même a ses droits sur lord AVarrington; puis, feignant d'abonder dans l'opinion de sa fille , elle ajouta :
— Je crois que vous n'avez pas tort, Marie;
et, puisque vous renoncez aux poursuites pour vous, il faut que nous gissions de concert en faveur d'Isabelle : quoiqu'il me semble bien difficile de réussir, je ne dis pas que la chose soit impossible, commençons donc notre petit complot. Quelle que soit notre manière devoir sur Warrington , il faut nous garder d'en rien dire à Isabelle ; il fiiut la tromper comme un enfant a qui Ton veut du bien. Si elle ne se croit pas amoureuse de lui , elle ne fera aucun effort pour plaire ; sérieusement , vous connaissez ses idées romanesques sur l'amour, J
et ses sympathies. Warrington n'aimera ja- ^ mais que sa propre personne, mais il faut qu'elle l'ignore , si nous voulons réussir.
— Mais a quoi sert de la forcer a l'aimer? interrompit Marie, ou de lui faire croire qu'elle l'aime si , comme vous le dites , il est trop froid pour devenir amoureux , ou trop fin pour se laisser marier malgré lui ?
— C'est juste , iiiaih j«i lui ferai cioire qu'il est amoureux.
— Croire î s'écria Marie; est-ce a un lionime blasé comme lui (ju'on fait croire ce (jui n'est pas? A quoi pensez-vous donc? On pourrait peut-être abuser de la crédulité d'un jeune homme à peine majeur, élevé chez un ministre de campaj^ne; vous même , ajouta-lelle en embrassant §a mère avec espièglerie , lie pourriez réussir auprès d'un homme du monde comme nolitî très honorable et très estimé convive le vicomte de Warrinj^ton. Croire ! lui î jamais ! jamais !
Lady Anne écoula avec beaucouj) de calme les plaisanteries de sa fille , et continua ainsi;
— La difliculté dont vous parlez est redoutable , je l'avoue , je l'avais déjà observé; cependant j'espère vous prouver par mon plan d'attacpie cju'on peut encore espérer de réussir..Partout ou lord \\ arrin^ton se présente.
il devient un objet d'attraction pour les filles, et de spéculation pour les mères. Il est donc sans cesse sur îe qui vice comme la garnison d'une ville assiégée qui redoute un coup de mainjle fait est qu'il craint les mères artificieuses ; mais il ne trouvera chez moi que simplicité et innocence.
— Oui j mais, comme vous travaillez pour Isabelle et non pour vous-même , a quoi bon tout ce déploiement de simplicité et d'innocence de votre part? demanda Marie en riant.
— Donnez-moi le temps, Marie, de vous développer mes projets. Il n'aura jamais vu de mère plus indifférente que moi ; il faudra donc qu'il me jnge incapable de toute malice et de toute arrière-pensée. Je ferai plus : non seulement je lui ferai croire que je ne recherche pas son alliance, mais j'aurai l'air de l'éviter.
— Et comment ferez-vous?
— Je feindrai d^avoir quelqu'un en vue pour Isabelle.
— Le moyen est assurément fort bon • mais quel est celui que vous aurez en vue '
— Mac Alpine , répondit lady Anne.
— Mac Alpine! répéta Marie; Warringlon ne croira jamais que vous lui préférez un être semblable.
— 11 le faudra bien cependant, car je lui donnerai a entendre qu'Isabelle est promise à Mac Alpine ; vous savez qu'il se meurt d'amour pour elle , il suffit d'une parole pour le ramener à ses pieds.
— Oui , mais Isabelle ne consentira jamais à se prêter a un projet si plein de ce qu'elle appelle ruse et artifice.
— Je ne compte pas non plus lui en faire
part ; je lui persuaderai que j'ai l'intenlioii de lui faire épouser Mac Alpine.
— Je ne vois pas encore comment vous ferez, après tout, pour la marier avec Warrington , surtout lorsque vous lui aurez per-. suadé de prendre Mac Alpine.
— Vraiment, Marie, vous êtes bien sotte ce matin. Je ne compte pas la forcer a épouser Mac Alpine , je veux seulement qu'elle et tout le monde croient que c'est mon intention.
— Ah ! oui, je comprends maintenant votre pensée ; cependant si Warrington n'est pas amoureux d'elle , que lui fera son mariage avec un autre?
— Je connais le cœur humain , celui de l'homme à la mode au moins, mieux que vous , Marie ; lord Warrington est un homme à prétentions , vain de sa personne , fier
d'être à la mode , lier de sa position sociale , de son rang et de ses talens (car il en a) ; il ne peut donc pas -vivre sans être admire. Sa vanité sera flattée delà préférence qu'Isabelle lui montrera involontairement, car elle ne sait rien cacher. D'un autre côté, il se montrera humilié de mon indifférence affectée. Il épousera la fille pour contrarier la mère, n'est-ce pas un projet bien conçu?
— Oui, dit Marie en réfléchissant.
— Et très praticable ? demanda la mère.
— Hem ! quant à cela , j'en doute j il peut être bon en théorie , mais il me semble bien difficile a mettre en pratique.
— Je parie un voile de Chantilly que je réussirai.
— J'accepte , répondit Marie.
La conversation fut alors interrompue pai l'arrivée de quelques visiteurs.