‹ Le candidat (volume 2)Chapitre 5 sur 10 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Lord Warrington , dans ses visites électorales des environs, était toujours accompagné de M. Wilmot et de ses filles. Lady Anne voulait , par ce moyen , commencer par établir une certaine intimité , avant d'attirer

chez elle M. Mac Alpine , pour jouer son l'Ole. Ces excursions , comme presque toules les parties de cheval , entre femmes et jeunes gens , favorisaient les déclarations d'amour et fournissaient les occasions les plus propres à leur donner suite. Lady Anne affirmait que ce genre de promenade était supérieur à tout autre pour réussir promptement auprès d'un homme , par la raison qu'on réunit les avantages du tête-a-tête (qui peut toujours se renouveler sans avoir l'air de le chercher) avec la franchise et la gaieté permise en société. Puis les femmes sont timides, a cheval 3 elles ont besoin de protection , de quelques petits soins de galanterie. On a remarqué cependant qu'une femme ne criera jamais , bien qu'elle soit effrayée , devant l'homme a qui elle veut plaire, mais que ces moyens expressifs ne sont guère mis en usage que pour l'amant froid ou insouciant (jui déjà commence a s'éloigner.

11 faut dire , en faveur d'Isabelle , qu'elle ne profilait pas de ces occasions, et qu'elle ne feignit jamais d'être efifrayée ; mais lorsqu'elle voyait son clieval prêt a s'enfoncer dans nn marais ou s'approcher des bords d'un précipice , elle exagérait , il est vrai , un [>eu sa frayeur , et l'encourageait plutôt qu'(;lle ne la combattait , sachant bien , quoiqu'elle ne l'eût pas appris de sa mère, qu'une femme devient très intéressante aux yeux d'un homme , lorsqu'elle réclame sa protection , comme malgré elle.

Le vicomte se conduisait en cavalier attentif. Etait- ce pour rendre hommage a la beauté delà fille, ou pour s'assurer les votes du père? Demandez-le a lady Anne. Quoi qu'il en soit, lord Warrington se disait en lui-même : Elle cause bien , ses manières sont charmantes , c'est vraiment un femme agréable.

La pauvre Isabelle , de son côté , était en-

core mieux disposée en sa faveur ; elle pensait qu'il était plus qu'agréable , et qu'il pouvait même lui inspirer de l'amour. Elle trouvait qu'il réunissait a un physique remarquable tous les agrémens de l'homme d'une haute naissance , sans avoir cette fierté qu'on lui reproche souvent.

Nous devons ajouter que le jeune vicomte possédait mille moyens de se rendre aimable, soit en racontant des anecdotes sur des personnages connus , ou dont les noms sont célèbres en tous pays , soit en citant les choses spirituelles qu'il avait retenues^ et, semblable à un acteur qui, parla manière dont il récite un rôle , se fait une réputation au-dessus de celle de l'auteur lui-même , lord Warrington parut très remarquable aux yeux d'Isabelle , à cause de sa prodigieuse mémoire et de son talent h se servir h propos de l'esprit des autres. De plus , ayant habité pendant long-

temps les pays étrangers , il parlait plusieurs langues avec une étonnante perfection pour un Anglais, savait un peu de tout, et se donnait les airs de savoir beaucoup plus encore. En un mot , lord VVarrington était un de ceux que les hommes appellent bon garçon , et que les femmes trouvent charmant.

Supposons que le jeune lord n'eût pas été destiné a hériter d'uii titre et de cent mille livres sterlings de rente , pensez-vous que la pénétration d'Isabelle n'eût pas découvert en lui quelque chose h blâmer? Demandez encore a lady Anne. Mais k peine avons-nous prononcé le nom de milady, qu'elle reparaît sur la scène.

Il était temps de se servir de M. Mac Alpine^ elle rêvait aux moyens de le ramener au château, ce ([ui lui causait encore un peu d'embarras , lorsque M. Wilmot parut , tenant à

la main une lettre qui annonçait Tarrivée de M. Mac Alpine pour le dîner.

Lord Warrington et Isabelle parcouraient ensemble de la musique ; il la suppliait de chanter , et Isabelle se préparait à commencer une romance , lorsque sa mère lui cria :

— Bonne nouvelle , Isabelle , M. Mac Alpine va venir tout à l'heurej ainsi courez vite vous habiller, dit-elle plus bas, mais de manière à être entendue de milord; courez vite vous habiller , je tiens à vous voir paraître avec tous vos avantages.

Isabelle resta pétrifiée de surprise, sa mère sourit , mais la fille ne sut que penser.

— Il n'est pas temps de s'habiller , dit-elle en retournant au piano.

— Isabelle, reprit sa mère, je désire vous parler un instant ; puis elle sortit de la cham-

brc avec sa (illc , qui ne pouvait s'expliquer pourquoi l'arrivée de M. Mac Alpine devait tant la réjouir; puisqu'on savait bien qu'elle le détestait, pourquoi voulait-on que sa toilette fut plus soignée qu'a l'ordinaire? Sa mère lui parla ainsi :

— Ma chère Isabelle, je vous expliquerai plus tard les raisons particulières pour les- (pielles je désire que vous cherchiez a plaire à M. Mac Alpine.

— Mais je ne puis le souffrir, maman, vous le savez.

— C'est un bon et digne jeune homme qui fera un excellent mari.

— Dieu m'en préserve ; plutôt mourir que d'épouser cet homme !

— Ce sont des folies ; a moins que le cœur

ne soit pris ailleurs , il n'y a pas une fille qui I. 9

ne consentît à l'épouser et à l'aimer , qui plus estj aimeriez-vous quelqu'un , je vous prie?

— Non, répondit Isabelle en rougissant et en balbutiant.

— Alors, ajouta lady Anne , j'exige , puisque vous n'avez rien k reprocher à M. Mac Alpine , si ce n'est de n'avoir pas su vous inspirer une violente passion , que vous le traitiez avec plus d'égards que vous ne l'avez fait jusqu'ici ; j'exige aussi qu'à l'avenir vous vous conduisiez comme les jeunes personnes de votre âge et de votre position ; qu'il vous plaise de ne pas refuser des partis convenables , parce que cet homme est trop grand , celui-là est trop petit 3 parce que l'un est blanc, l'autre brun ; que celui-ci ne chante pas, que celui-là chante trop. Votre père n'a pas de fortune à vous donner; je vous conseille , en ma qualité d'amie sincère et de

tendre mère , de bien réfléchir, et d'accepter les offres de M. Mac Alpine dans le cas où ses projets vous seraient toujours favorables. Ce qui sera beaucoup plus sage que de vous promener à cheval , et de vous livrer k de futiles conversations avec lord Warrington qui nous quittera demain ou après , et ne vous reconnaîtra peut-être plus , si jamais il vous rencontre.

Isabelle rougit -, elle était h la fois confuse et indignée des suppositions de sa mère , mais elle garda le silence.

— Faites ce que je vous dis , ma chère Isabelle , je vous en conjure , continua lady Anne lui donnant un baiser sur la joue ; vous n'aurez jamais a vous repentir d'avoir suivi mes conseils.

Puis elle s'éloigna d'Isabelle , qui ne rentra au salon que long-temps après. 11 était facile

de voir a ia rougeur de ses yeux , à la tristesse et h rabattement de ses traits , qu'elle venait de passer des momens peu agréables. Lord Warrington s'en aperçut, et la regarda avec intérêt; il la trouva plus belle que jamais , s'approcha d'elle pour le lui dire. Ses joues pales s'animèrent, elle baissa les yeux; mais, lorsqu'ils se rencontrèrent encore avec ceux du lord, ils étaient remplis de larmes.

— Lord Warrington , dit M. Wilmot, avant que M. Mac Alpine n'arrive , il faut que je vous en donne une idée. Je commencerai par le plus important , l'état de sa fortune , et ia place qu'il occupe dans le monde. Il possède 10,000 livres sterlings de rente nets; vous me direz que cela regarde plutôt Marie et Isabelle que vous ; mais voici ce qui vous intéresse. Après moi , c'est l'homme le plus influent du comté; ses opinions sont très pro-

noncét's comme lory ; il est probable qu'il ne cliiui^era pas de sitôt , car il n'a pas fixé le sort de la moitié de ses pauvres parens(l). M. Mac Alpine et moi , sommes très bons amis , c'est-a-dire que nous pourrions nous casser le cou l'un et l'autre sans en éprouver beaucoup de cbagrin.

— Mon cher^ Interrompit lady Anne , comment osez- vous parler ainsi ? LordWarrington prendra peut-être au sérieux ce que vous dites , et vraiment dans notre position actuelle, regardant du côté d'Isabelle, ce discours est tout-k-fait inconvenant. — Après avoir dit ces paroles d'une voix agitée et suppliante , elle reprit comme de coutume : — Souvenez -vous de l'appui sincère qu'il

(») rSous sommes à l'heuieuso époque du torysme en Irlande, qui donnait au candidat favori le ptivilégc (raccorder, ou liu moins de pronietlrc, un grand nombre des meilleures i)laces.

vous a toujours prêté pour vos amis, sans ja-

mais rien exiger.

— Oh ! je m'en souviens a merveille , dit le mari en riant j il monopolise toute mon influence, sous prétexte qu'il ne marchande pas d'avance comme les autres. Pardieu ! son appui ressemble fort aux alliances des barbares sous l'empire roma n , il coûte plus cher que son opposition.

Lady Anne s'agitait en tous sens , et paraissait au supplice ; mais M. Wilmot , qui ne pouvait deviner pourquoi il était défendu de s'entretenir des travers de M. Mac Alpine au château de Wilmot , continua :

— Quoique mon ami Mac Alpine soit l'honneur en personne , il est bon de ne causer avec lui que par-devant témoins, ou peu importe , ajouta-t-il en riant ; car si vous n'exigez pas la présence d'un ami , vous cou-

rez le risque d'avoir h l'employer plus lard , dans une affaire grave , ce qui m'est arrivé une fois; mais alors mon cher M. Mac Alpine se ressouvint de tout ce qu'il avait oublié. Les pistolets sont d'un effet merveilleux pour faire retrouver la mémoire.

— Avez-vous jamais entendu rien de semblable? dit lady Anne s'adressant a sa fille aînée. Parler ainsi. de Mac Alpine devant Isabelle, c'est par trop s'oublier.

— Qu'y a-t-il donc d'extraordinaire dans mon langage? demanda M. Wilmot. — Ladv Anne balançait son joli pied en signe de mécontentement. — Mais , ma chère amie , qu'ai-je donc dit de si inconvenant ?

— De quelle manière traitez-vous M. Mac Alpine?

— Eh bien î je n'en dis pas de mal ; d'ailleurs je me soucie peu de cet homme.

— C'est justement de quoi je me plains j il devrait vous intéresser.

— Et pourquoi ?

— Mon cher Yv'ilmot, vous n'y pensez

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