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Le bruit des chevaux sur la colline chanaea la conversation. Quelques instans après, ]\iac Alpine fit son entrée dans le salon.
— Je suis enchanté de vous voir, dit lady Anne de la voix la plus douce.
— Comment vous portez-vous, mon cher?
ajouta M. Wilmot ; votre visite me fait le plus grand plaisir. En eifet il était charmé de le recevoir, car son plus grand ennemi aurait été parfaitement accueilli chez lui.
Nous profiterons de la demi - heure qui nous reste avant le dîner, pour faire une esquisse des qualités morales et physiqur;s de
M. Mac Alpine. Commençons par l'extérieur, puisque chez un jeune homme c'est la partie la phis importante de notre double nature. — Tous ceux qui avaient le bonheur de connaître M. Mac Alpine (excepté lui-mcme) le trouvaient d'une laideur repoussante , il est juste cependant de détailler sa personne , pour que nos lecteurs puissent juger qui avait raison, de lui ou de ses connaissances. — H était grand, très maigre, avait le buste court j mais en revanche, ses jambes et ses bras, d'une longueur démesurée, faisaient un mouvement perpétuel de rotation , comme si chacun de ses membres était prêt à lui échapper, pour s'élancer vers quelque nouvelle découverte sur le globe. — Cheveux rouges , yeux très blancs, dents jaunes , une bouche démesurément large , un nez amplement étoffé. Voila le physique. — Il était mieux partagé du côté de l'esprit. Mais, par malheur, sa première éducation avait été négli-
gée. M. Mac Alpine atteignait l'âge mûr lorsqu'il entra en possession de ses terres ; sept ou huit vieux parens y avaient passé d'abord sans laisser d'enfans mâles , et quand M. Mac Alpine les remplaça, il savait à peine lire et écrire. Il eut assez de bon sens pour s'apercevoir de son ignorance , et donna une forte preuve d'esprit en travaillant pour réparer le temps perdu. Il acheta de bons livres, profita de ses lectures , et bientôt opéra des merveilles 'y mais, en se comparant a lui-même , et en réfléchissant sur les progrès qu'il avait faits, il s'imagina en savoir plus que personne , et même il finit par décider qu'il n'avait pas d'égal pour la beauté et la science. Il ne tarda pas k se regarder comme un grand parti pour celle qu'il épouserait ^ et, quoiqu'il parlât souvent de se marier, il n'osait jamais faire un choix dans la crainte , disait-il , « de se donner à trop bon marché. » II balançait toujours, lorsqu'Isabelle revint du continent,
excitant l'admiration générale. L'importante décision ne se fit plus attendre 5 il la jugea digne du nom de Mac Alpine. Cependant il se garda bien de lui prodiguer trop de louanges : il avait trop peur qu'elle ne s'imaginât porter seule tous les avantages; il se contentait de la trouver assez gentille , et disait, que si elle épousait un homme de son choix , elle deviendrait une femme charmante , tout dépendait de cela; que maintenant elle était beaucoup trop vaine de sa personne. — Quelquefois l'accent lourd et patois de M. Mac Alpine formait un singulier et amusant contraste avec le ton sentimentalement exalté de sa conversation.
« Elle manque de vivacité , disait- il encore , parce qu'elle ne cherche pas h plaire ; mais dès qu'elle aimera un homme d'un certain esprit , elle deviendra une femme angélique. — Isabelle est instruite , belle , accom-
plie, mais il iiiî faut encore cey^ ne sais quoi , qui donne l'amour. »
M. Mac Alpine faisait tout son possible pour se faire aimer de miss Wilmot , sans doute dans l'espoir de perfectionner ses grâces; mais la jeune personne, aussi ingrate que difficile , ne répondait nullement a ses bienveillantes intesitions.
Marie , de son côté , trouvant qu'il serait dommage de renoncer , pour sa famille , au château de Mac Alpine, cherchait à captiver le propriétaire. Elle riait , causait avec lui , mais en pure perte. M. Mac Alpine avait en horreur les filles enjouées et sans soucis ; il aimait le sentiment par-dessus tout.
ff Marie Wilmot n'a pour elle ni douceur , ni beauté , ni sensibilité, nf manières comme il fliut. — D'ailleurs, disait-il souvent avec un sourire qui mettait en évidence deux ran-
£);écs d'effroyables dents , il me faut une jolie lonune , c'est pour moi un besoin de ia vie ; la beauté, c'est Taliment de mon existence. Si je prends une des deux sœurs , ce ne peut être qu'Isabelle , c'est sur elle que je fixe mon choix ! »
Isabelle ne partageait pas son empressement ; et , malgré tout , ce prétendant savait donner encore h sa froideur et à sa réserve le nom de modestie , tant il était difficile de soupçonner qu'il pût inspirer de la répugnance.
Lady Anne n'avait pas encore décidé si elle forcerait sa plus jeune fille à l'épouser, ou si elle obligerait M. Mac Alpine h prendre Marie , lorsque l'arrivée de lord Warrington lui fit cbangcr tout li coup ses batteries. Elle choya beaucoup Mac Alpine , semblable h ceux qui , pour exciter l'appétit d'un chien , lui font flairer des viandes qu'ils destinent à
un autre. Mais cette comparaison élégante et bizarre , lancée fort à propos , me fait penser qu'il est temps de revenir k la famille que nous avons laissée très impatiente de se mettre a table.
GHAPXTAE VU.
Tout le monde est à table : les pensées et l'attention de lord Warrington , nous ne dirons pas ses affections , ne sachant pas plus que lady Anne s'il est capable d'en avoir , sont partagées entre un superbe saumon,
sortant de l'eau , et Isabelle , sa jolie et modeste amazone. Mais , tout en parlant de ce qui préoccupait le jeune lord, nous nous garderions bien d'affirmer qu'il y eût égalité parfaite dans le partage ; il se pourrait même que ce fut a la manière irlandaise , qu'il se trouvât une portion plus forte que l'autre , et Dieu sait si la meilleure part revenait à la jeune fille î Dans tous les cas, elle devait être très reconnaissante de ce qu'il voulait bien lui accorder ; car un homme de notre époque qui pense k sa dame , lors même qu'il est en présence de toute autre chose, et surtout s'il s'agit d'un plat de saumon si recherché dans la saison , donne une aussi grande preuve de la violence de sa passion, que celui qui se brûlait la cervelle, il y a quarante ans, pour le même sujet. Isabelle avait été placée par sa mère à l'endroit le mieux calculé pour lui assurer l'admiration du vicomte , juste en face de lui. Quand ses yeux n'étaient
pas sur son assiette , ils devaient nécessairement s'arrêter sur son vis-à-vis. Lady Anne savait qu'il est assez d'usage de penser k ce qu'on regarde. Non seulement lord Warrington poussa l'obligeance jusqu'à penser a Isabelle , mais il devina tout ce que lady Anne désirait tant qu'il sût, c'est-a-dire qu'Isabelle était une fille charmante , très disposée h devenir amoureuse de lui , et qu'il était dommage de livrer tant de grâce et de beauté à un être aussi laid et aussi slupide que Mac Alpine. Il voyait au même instant ce monstre , qui , la bouche pleine, marmottait quelques douces paroles k sa belle et insouciante voisine , et qui , dans la chaleur de ses discours , se penchait sur son assiette , la regardant sous le nez , et roulant de crands veux blancs , avec tous les rafinemens de l'art d'aimer. Isabelle aurait donné son joli petit doigt pour avoir le bonheur de lui tourner le dos ou de lui donner un souHlet, et les
efforts qu'elle faisait pour cacher son dégoût, car elle savait que sa mère l'observait de près, la rendirent silencieuse et réservée.
Tout autre que M. Mac Alpine eût été très piqué des manières d'Isabelle , il en fut au contraire ra\i -, il regardait le soin qu'elle prenait d'éviter ses doux regards et d'interrompre ses complimens comme une preuve certaine d'une passion que sa modestie de jeune fille l'obligeait à dissimuler.
— Pourquoi n'avez -vous pas attendu le monsieur dont vous parlez ? dit-elle , saisissant avec avidité le moment de changer le sujet de la conversation qui jusqu'alors n'avait roulé que sur sa beauté et l'admiration qu'il avait pour elle.
— Parce que M. Barham n'était pas prêt à m'accompagner, et je ne pouvais l'attendre j car, ajoula-t-il plus bas avec une
voix aussi douce et aussi tendre que celle du dieu d'amour en personne , je soupirais après un rayon des beaux yeux de la charmante Isabelle , que je compare au soleil qui me fait vi\re 3 qu'est-ce, en effet, pour moi que l'existence loin d'elle? d'elle, qui répand la lumière , la vie et l'espérance ?
— Mais, ne pensez-vous pas qu'il sera piqué ? demanda Isabelle sans faire la moindre attention à tout ce galimatliias.
— Je lui ai prouvé que des affaires importantes me ramenaient au château de Mac Alpine, et me priveraient du phiisir de l'y accompagner. Je l'attends depuis trois jours , et je suis fort étonné de ne pas le voir ici , attiré par les charmes de la séduisante sirène de Wilmot, la belle Isabelle, cruelle et ravissante créature dont le regard donne la mort, et qui n'attire que pour détruire.
La harangue de M. Mac Alpine fut tout a coup interrompue par un violent coup de marteau qui ébranla la grande porte du château, et produisit sur toute l'assemblée un effet difficile à décrire. Mais ceux qui savent par expérience que la moindre chose fait événement dans la monotonie de la vie de château, pourront s'en faire une idée. Chacun formait ses conjectures , le couteau ou la fourchette en arrêt , comme frappé d'enchantement; chacun prêtait une oreille attentive , dans l'espoir d'acquérir la gloire d'une première découverte ; tandis que tous les yeux étaient fixés sur le même objet, et semblaient vouloir rivaliser avec ceux du lynx , ou percer les murailles. — La porle s'ouvrit doucement, et le père John MoUoy se glissa dans la chambre sur la pointe des pieds.
— Mon Dieu ! ce n'est que vous, père John,
s'écria Marie , je m'attendais a voir un prince déguisé implorant l'hospitalité ; j'espérais qu'il deviendrait amoureux de moi , en échange de notre bon accueil j mais c'est égal, asseyez-vous, père John, Ta, près de moi , et racontez-nous des nouvelles.
— Je vous demande pardon, mademoiselle, mais j'ai (pielque chose à dire k monsieur votre père. Eiî effet, il fit lentement le tour de la table, pour aller trouver M. Wilmot; il lui adressa quelques paroles k voi\ basse , et celui-ci répondit aussitôt.
— Certainement, faites-le entrer de suite j pourquoi ne l'avez -vous pas amené plus tôt?
— Je n'aurais pas osé prendre cette liberté , monsieur Wilmot , dit-il en rei:çardant lady Anne de l'air le plus respectueux , cherchant k eilaccr de son esprit l'impres-
— lésion défavorablB que son frère lui avait laissée par sa conduite dans la belle chanibre.
— J'irai moi-même , ajouta Wilmot en se levant brusquement j puis il s'arrêta tout à coup, et dit tout bas au prêtre : — Vous êtes sûr que ce n'est pas une de ces canailles de colporteurs de papiers?
— Non, certes, du tout, c'est un monsieur qui arrive d'Angleterre. Il est aussi élégant que possible , et m'a semblé fort agréable.
— De qui parlez- vous? demanda Marie, à qui les derniers mots n'avaient pas échappé.
Lady Anne , dont l'ouïe était aussi fort délicate , fut agréablement surprise de ce qu'elle venait d'entendre, et d'un air radieux voulut prendre quelques informations.
— Qu'y a-t-il donc, mon ami? Attendez-vous quelqu'un , monsieur Molloy ? Mais déjà tous
deux avaient disparu avant la lin de la question. — Quoi qu'il en soit, tout le monde, excepté lady Anne et Marie, reprit son occupation, et attendit avec patience que le temps vînt éclaircir le mystère , si toutefois il y en avait un* mais la mère et la fille éprouvèrent le martyre pendant la courte absence de M. Wilmot. — Jugez aussi de leur indéfinissable satislaclion en le voyantrevenir accompagné d'un beau jeune bomme blond et assez bien tourné.
— Monsieur, dit M. Wilmot en le présentant , fut rencontré par le père Jobn , au moment oîi il venait d'être renversé par un postillon ivre qui s'était égaré a peu près à dix milles d«i cbàteauj iM. Molloy eut l'iieurcuse idée de lui servir de guide , et de nous le mener. Lady Anne et mes (illes se joindront à moi, ajoula M. Wilmot en souriant, pour lacbcr de vous iiiire oublier nos
mauvais chemins , et nos conducteurs plus mauvais encore.
Pendant tout ce discours, on avait échangé, de part et d'autre , force sourires et salutations j après quoi, le voyageur accepta le siège qu'on lui offrit près de Marie.
— Grand Dieu ! est-ce bien vous? monsieur Barham, s'écria M, Mac Alpine. Je n'en avais pas la moindre idée. — Comment cela va-t-il? Wilmot, voici le monsieur que j'attendais et dont je vous ai parlé.
— Vraiment. — Qui l'aurait jamais deviné ? Est-ce possible? Que c'est bizarre ! Telles furent les exclamations qui passèrent de bouche en bouche , et qu'on n'épargne jamais dans de pareilles circonstances.
— Je crains que vous ne soyez bien fatigué , dit lady Anne avec ce ton doucereux
qu'elle prenait ordinairement en parlant aux jeunes hommes a marier.
— Oh ! pas du tout, je vous remercie, répliqua M. Barham ; je suis enchanté , je vous assure, rien n'est plus drôle que de faire la culbute dans un marais 5 c'est une aventure que je ne céderais pas pour rien au monde, c'est tout-à-fait irlandais , une véritable scène de comédie, n'est-ce pas? Jamais pareille chose ne pourrait arriver en Angleterre, dûton y voyager pendant des siècles, n'est-ce pas?
— Cest la première fois que vous venez en Irlande, je suppose? observa Marie.
— Oui; et je suis si content d'y être venu maintenant !
— Vous aimez donc ce pays ?
— Oh! par-dessus tout; je n'ai jamais tant ri que depuis que j'y suis arrivé. — Aujour-
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d'hiii j'ai failli me pâmer quand ma voiture fut renversée, c'était a peindre! D'abord, comme vous pensez , le postillon se mourait de peur que je ne fusse tué; puis , quand il s'aperçut que je n'avais aucun mal , il fut effrayé des plaintes que je pourrais porter a son maître ; il s'en prit à ses chevaux , jurant que c'était leur faute et non pas la sienne ; puis il redoubla d'efforts pour me relever; mais il n'en avait pas la force , tant il était gris ; il finissait toujours par retomber sur moi, et nous ne pouvions plus bouger ni l'un ni l'autre , moi parce que j'étais à moitié mort de rire , et lui à moitié mort d'avoir trop bu ; nous serions sans doute restés la toute la nuit , sans votre ami M. Molloy qui eut la bonté de nous conduire ici.
— Nous sommes trop heureux de vous voir, dit Marie avec sa franchise accoutumée. Il m'a l'air d'un fameux imbécille; pauvre
jeune homme, pensa-t-clle intérieurement , je voudrais bien savoir s'il est riche !
Sa curiosité, sur ce point, fut complètement satisfaite pendant la soirée , grâce à quelques phrases d'un dialogue qu'elle saisit entre lui et le vicomte.
— Pourrai -je vous demander, dit lord Warrington , si vous êtes un Barham de Leiscester?
— Certainement , je suis Barham de Carlcourt^ vous connaissez les chiens de Carlcourt?
— Us sont en renom dans toute l'Angleterre , répondit lord Warrington j voire père était grand amateur de courses de chevaux; en fait-il courir beaucoup maintenant?
— Je ne \q crois pas , dit Taulrc en riant ,
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a moins qu'il n'en ait retrouvé dans le ciel , car il est mort depuis deux ans.
— Heureux mortel ! reprit lord Warrington , déjà maître de vous-même; l'univers est devant vous , vous n'avez que l'embarras du choix, comme nos premiers parens.
— Je ne suis pas encore mon maître , je ne serai majeur que dans un an et demi , et j'ai pour tuteur le vieux bonhomme le plus ennuyeux qu'on puisse trouver. Vous ne sauriez croire combien il est serré. — Sir Willonghby Furner de Mandeville- Parc demeure près de Milton , vous savez [4] , je ne puis pas le souflfrir, il a trois filles laides a faire peur.
Marie qui avait rapproché sa chaise de M. Barham depuis la découverte qu'elle venait de faire (la terre de Carlcourt rapportait 18,000 livres sterlings), se joignit alors à la conversation.
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— Pourriez-vous m'cxpliquer, dit-elle en riant, si la haine que vous ressentez pour votre tuteur est causée seulement par la laideur de ses filles , ou si ce n'est qu'un reproche de plus que vous avez h lui faire ? Le pauvre homme ! vous devriez plutôt le plaindre que le haïr pour cela.
— C'est vrai , je le plains aussi; j'ai même beaucoup de pitié pour ses pauvres filles , car elles ne se marieront jamais, j'en suis sûr, à moins que sir Willonghby ne réussisse à enjôler quelqu'un, comme il l'a essayé pour moi ; mais cela ne pouvait pas prendre avec moi , qui ne le voulais pas. — Qu'en pensez-vous?
— Non, vraiment, répondit Marie franchement , comme si la question des filles laides en quote de maris ne la regardait pas \ il est vrai que , dans ces occasions , elle n'avait jamais l'air de céder a V esprit de corps. — Elle riait d'aussi bon cœur d'une plaisanterie ,
lancée contre les femmes laides et les chercheuses de maris , que si elle avait été jolie et demandée par tous les hommes de sa connaissance.
Qui donc pouvait soupçonner cette Marie , si laide et si rieuse, d'être capable de dissimulation? ce n'était pas sans doute M. Barham , qu'elle venait k l'instant même de choisir pour sa victime. — Encouragé par l'approbation qu'on venait d'accorder a sa fermeté , pour avoir refusé d'épouser une des missFurners, il continua ses confidences.
— Dès que je m'aperçus qu'il voulait me marier de force a Hellène Furner, je résolus de le quitter.
— Vous avez bien fait , dit Marie , j'aime a voir cet esprit indépendant chez un jeune homme.
— Après lui avoir dit que j'allais a Paris ,
W me donna un tas de conseils sur In muse et la noire y sur la manière d'éviter les dangers , et ainsi de suite ; je fis de belles promesses , et il me demanda combien de temps je serais absent; a peu près trois mois, répondis-je. — Je ne serais pas étonné qu'ils fussent tous a Paris a ma recbercbe , ne sachant que penser de ce qu'ils ne m'y trouvent pas.
— Vous n'avez donc pas mis le pied à Paris ?
— Pardieu non , j'ai pensé qu'ils me suivraient, c'est pourquoi je suis venu ici. — lis seront bien surpris de me savoir en Irlande , n'est-ce pas ?
— C'est excellent , dit Marie en riant (car elle riait h volonté comme les autres femmes pleurent et se trouvent mal), je vous accorde un brevet d'esprit. — Ce qu'il y a de plus
comique , c'est qu'ils ne le sauront pas de long-temps.
— Tout le monde ignore quel chemin j'ai pris. J'en ai fait un grand mystère , je n'ai pas même pris de domestique , dans la crainte de quelque indiscrétion, vous savez , j'ai voulu m'amuser à tout prix, et ne devoir mes plaisirs qu'à moi seul , n'ai-je pas raison ?
Ici Marie laissa échapper un de ses éclats de rire bruyans et affectés , afin de flatter le penchant peu aristocratique [5] de M. Barham pour la gaieté.
— De quoi riez-vous donc, miss Wilmot?
je vous prie , dit-il en riant aussi par sympathie.
— Je pensais, Monsieur Barham, que vos amis ne manqueront pas de vous chercher tous les jours a la Morgue !
— A la iMori:;uc î répéta-t-il cii poussant des cris plutôt que des éclats de rire ; oh ! c'est vrai , j'en suis sûr, je n'y avais pas encore pensé. Et il tomba presque à la renverse dans cette convulsion de gaieté surnaturelle causée par l'heureuse idée de Marie. — Vous me tuerez, miss Wilmot , continua-t-il lorsque son transport se calma et lui permit d'articuler des mots intelligibles j le diable m'emporte si je n'ai fait autre chose que de rire depuis mon arrivée en Irlande ! c'est un pays privilégié. Je m'étonne que les Irlandais l'abandonnent : il est impossible qu'ils s'amusent autant ailleurs; je voudrais bien être leur compatriote. Si vous saviez, miss Wilmot , la singulière histoire que m'a racontée M. MoUoy en venant! il s'agissait d'un tour qu'on luj joua a un enterrement; je ne m'en souviens pas trop cependant. Vous seriez bien aimable de lui demander un nouveau récit; voulez-vous?
Marie ne demandait pas mieux que de réclamer l'assistance de son fidèle allié, le père John , pour Taider à distraire son jeune convive.
— Père John, j'ai besoin de vous; voici monsieur qui sollicite une de vos bonnes histoires.
— Quelle bonne histoire? demanda-t-il , tout surpris de sa nouvelle réputation de conteur.
— Votre aventure de l'enterrement, monsieur MoUoy , s'il vous plaît, dit M. Barham.
— Celle de l'enterrement , répéta père John lentement et en réfléchissant 3 sur ma parole , monsieur Barham , je ne sais ce que vous voulez direj ne pourriez-vous pas me citer quelques incidens?
— Un individu que vous croyiez à l'agonie et qui se portait a merveille.
— J'y suis maintenant, Dan Murphy ! Mais ce n'est pas un conte, monsieur Barham , c'est la pure vérité ; je suis fâché de l'avouer, quoiqu'il m'arrive souvent de rire en pensant a la manière dont je fus triché de mon cadavre. — Et le bon prêtre riait encore du souvenir.
— C'est si comique , monsieur Molloy , racontez-le, je vous pne.
Lord Warringlon vint joindre ses sollicitations pour savoir l'histoire plaisante du cadavre. Bien qu'il ne fiit pas aussi amateur de facéties que son compatriote duLeicester^ cependant lord Warrington avait respiré l'air du pays assez long -temps pour écouter avec quelque plaisir une anecdote irlandaise; d'ailleurs, il venait recueilHr les suffrages du comté , et par conséquent ceux des prêtres n'étaient pas a dédaigner.
— Je vous en supplie , mon cher monsieur, faites-nous ce plaisir, dit-il.
— Bien volontiers, milord- je suis trop heureux de pouvoir contribuer à vous amuser. — Mais, sur mon honneur, je crains que vous ne soyez désappointé si vous croyez entendre quelque chose de très amusant; -^ c'est tout bonnement ce qui nous est arrivé , a moi et au père Costelloe, qui est mon supérieur dans la paroisse \ le prêtre de la paroisse, vous savez?
— Je croyais, interrompit M. Barham, que vous étiez le prêtre de la paroisse vousmême.
— Je le voudrais bien; Dieu sait, répUqua M. MoUoy , je ne suis que son coadjuteur.
Marie, qui connaissait déjà l'ennuyeuse prolixité du bon ecclésiastique, trouva moyen de repousser, dans un coin de l'appartement,
le cercle qui s'était iormé pour l'écouler. Près de lady Anne et de ceux qui l'entouraient, on n'entendit plus que les explosions de l'hilarité de Barhani et ses remarques burlesques et déplacées. Aussi prudens que Marie , nous ferons grâce de la longue histoire du père John, avec d'autant plus de plaisir que nous avouerons n'avoir été réveillés que par les bruyans remercîmens de son auditoire.
— D'honneur! dit Warrington, votre histoire m'a beaucoup amusé.
— Vraiment , dit Mac Alpine a Isabelle , il devrait avoir honte d'en convenir, car les manières et l'éducation de lord Warçington ne lui permettent pas de trouver du plaisir dans la conversation d'un homme sans esprit, à moins qu'il n'en ait bien peu luimême.
— Je vous demande pardon, vous êles dans une double erreur, reprit Isabelle avec aigreur; le père John s'exprime en mauvais patois, mais il ne manque pas d'intelligence, et lord Warrington possède a la fois du goût et de l'esprit.
— Quant au goût , je crois être obligé de lui en accorder, puisque nous sommes tous deux en admiration devant le même objet; pour ce qui regarde la seconde qualification, tout dépend de notre manière de définir l'homme d'esprit. Selon vous, qu'est-ce qu'un homme d'esprit?
— Je ne suis pas forte en définition , répondit Isabelle nonchalamment.
— Vous calomniez votre intelligence . reprit Mac Alpine, vous qui brillez également par l'imaginalion et la profondeur de l'es-
j)ril. Voyons, belle Isabelle, j'attends votre définition.
— Définition de quoi? demanda lord Warrington , qui , pour la première fois de la soirée, trouvait Toccasion de s'asseoir près d'Isabelle. — Ce n'était pas fluite de l'avoir cherchée, maislady Anne se trouvait toujours dans sa route pour l'en empêcher. Elle avait chaque fois quelque chose d'important k lui dire , sans qu'il pût se rendre compte de ce singulier hasard. Nos lecteurs seront-ils plus pénétrans que milord? Habitué comme il l'était a faire sa volonté en toutes choses , cette opposition , quoiqu'elle lui parût involontaire , irrita son impatience et changea ce qui n'était d'abord qu'un simple caprice en résolution déterminée.
Chaque fois que lady Anne l'avait arrêté au passage, il désirait plus vivement arriver au but qu'il venait de se proposer. En atten-
dant, il ne cessait de regarder Isabelle , comme pour se dédommager d'en être éloigné. — C'est ainsi qu'il remarqua une foule de choses qui auraient pu lui échapper. — Il remarqua son air indifférent et préoccupé j il vit qu'elle n'adressait jamais la première une parole a son voisin , et que si la politesse exigeait une réponse, ses yeux n'en étaient pas moins fixés au plafond, par terre , sur le père John , ou sur M. Barham; quelquefois , ils se reportaient furtivement sur lui-même , plutôt que sur celui qui causait avec elle. — La curiosité du vicomte ne fit qu'augmenter, il l'observait avec grande attention.
Il était clair qu'Isabelle désirait se débarrasser de son voisin. Cependant elle n'avait pas Pair de bouder ; aucun geste de sa part ne faisait connaître ce qu'elle éprouvait intérieurement , si ce n'est une légère contrac-
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lion de son charmant sourcil qui trahissait de temps en temps son impatience et la contrainte qui lui était imposée. — Enfin, si elle manifestait de l'ennui, elle n'oubliait pas les règles de la politesse , prescrites à la femme comme il faut et bien élevée. Lord Warrington, pour la première fois de sa vie, se sentit capable de prendre de l'intérêt a une jeune fille a marier, quoiqu'elle ne fût pas une riche héritière. — Il avait vu Isabelle plus jolie qu'elle ne l'était ce jour-là , mais il ne l'avait jamais trouvée plus séduisante.
Ceux mêmes qui n'ont pas de sensibilité se laissent toucher par un sentiment vrai et délicat qu'ils découvrent chez les autres , surtout quand cette précieuse qualité est encore rehaussée par l'éclat d'une jolie figure. — Lord Warrington n'avait jamais cru les beaux cils d'Isabelle aussi longs et aussi noirs qu'à présent qu'il les voyait baissés
sur ses joues pâles et transparentes , exprimant l'émotion qu'elle voulait cacher. Jamais sesbeaux cheveux blonds, retombant en larges boucles bien dessinées sur son cou , ne l'avaient autant frappé que maintenant qu'ils ombrageaient une physionomie, privée, il est vrai, du charme de la vivacité , et, ce qui est encore au-dessus , de l'expression rapide de ses pensées, mais empreinte de la plus douce mélancolie.
— Quel dommage , pensait-il , de sacrifier une aussi charmante créature a ce butor !
Le regard plein de surprise et de vivacité que lui lança Isabelle en sortant de cette espèce d'engourdissement oii elle était, quand il vint demander de quelle définition il s'agissait ^ le charmant sourire qui s'échappa de ses lèvres fut bien compris d'un observateur aussi fin que l'était lord War-
ringlon , quand il épiait le cœur d'une femme.
— Maintenant, se disait-il, la pâleur de ses joues a diminué; elle ne détourne pas les yeux en me parlant ; son regard est timide , il est vrai , mais il ne semble pas vouloir m'éviter.
Isabelle savait que. la question par ellemême était fort insignifiante ; mais son accent était très expressif. Isabelle s'en aperçut et ses traits rayonnèrent aussitôt de joie et de sympathie
— C'est la statue de Pygmalion animée par la vie , pensa-t-il.
Mais Isabelle répondit à sa question :
— M. Mac Alpine veut absolument que je définisse l'homme d'espril, quelle bizarrerie! vouloir exiger dune fennnc une définition j
nous forcer a renfermer nos impressions vagues , légères , inexplicables , déraisonnables peut-être , comme disent les hommes , dans les limites froides et précises des règles de la philosophie !
— Monsieur Mac Alpine , ne lui en faites pas grâce, dit lord Warrington , une définition de mademoiselle serait sans prix; il y aurait une si douce...
— Confusion ! vous alliez dire , interrompit Isabelle. Ainsi je vous éviterai la peine d'achever une sentence que vous aviez si courageusement commencée.
— Non , dit-il , une si douce fraîcheur de senlimenl et...
— De folie , interrompit Isabelle de nouveau. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il ne faut jamais s'attendre a rien de précis ou de rai-
sonné dans nos idées j nous ne reconnaissons que des sympathies ; nous n'agissons jamais d'après le raisonnement , mais d'après nos sensations, on peut dire enfin que les femmes pensent avec le cœur.
— Elles ne sauraient faire mieux , reprit lord Warrington. Allons , commencez.
Isabelle rit encore , et secoua la tête. M. Mac Alpine était ravi du changement qu'il remarquait dans ses manières depuis que lord Warrigton avait interrompu le tête-àtête.
— Elle se trouve plus à l'aise , parce qu'elle n'est plus seule avec moi. Comme il est facile de s'apercevoir de la passion d'une femme ! Elle se trahit par ses précautions à vouloir la dissimuler. — Allons , dit-il d'un ton moitié tendre , moitié badin , j'insiste
pour la définition j je n'admettrai aucune excuse.
Mais au même instant , Marie , au grand déplaisir de M. Mac Alpine , vint rejoindre le groupe. Elle venait de confier M. Barhani aux soins de père John , son allié dévoué dans toutes les occasions , et son preneur infatigable. Etant ainsi délivrée , pour quelques heures au moins , de cette minutieuse application a ménager ses propres intérêts , elle voulut disposer en faveur de sa sœur des momens de loisir qui lui restaient.
— Je voudrais , pensait-elle ., que Mac Alpine s'en fût , afin de laisser Warrington et Isabelle ensemble. • — Et, connaissant sa grande antipathie pour la plaisanterie et les sentimens exagérés , elle espéra que sa présence le chasserait plus 'promptement.
— Eh bien ! messieurs , sur quelle impor-
tante matière discutez-vous maintenant? ditelle. — Isabelle, à ce que je vois , déchire ses gants en morceaux; je conclus de la que vous l'avez choisie comme arbitre pour décider sur les opinions diverses de la Grande-Bretagne et de l'Irlande. — INIoi, je suis d'avis de dire franchement oui ou non , sans plus de cérémonie, quel qu'en soit le résultat. — 11 vaut mieux offenser un de ces messieurs , ou même tous les deux , je vous en demande pardon , messieurs , que de déchirer une paire de gants de Paris.
— L'appréciation que vous faites de notre mérite est certainement bien flatteuse , dit lord Warrington en souriant.
— Oh! je ne prétends pas être polie, reprit Marie. Sachez que je suis originale , et qu'on n'exige point de politesse de la part des originaux. Rien n'est plus commode.
Mais voyons , quel est le sujet de la discus-
sioii? Voyons si je ne pourrai pas trancher la difficulté aussi bien qu'Isabelle , et avec moins de crainte. S'agit-il d'amour, de politique , de religion , de littérature ? Lequel de ses quatre graves sujets de dispute , avezvous choisi pour vous ranger en bataille , héros de la blanche Albion et de la verte Erin ?
— Notre conversation ne roulait sur aucun des points dont vous parlez : il ne s'agissait pas non plus de dispute , mais de discussion , ajouta M. Mac Alpine, très piqué de la légèreté avec laquelle Marie traitait tous ses sujets favoris. Votre sœur, si vous lui permettez de parler^ va me faire le plaisir de m'apprendre ce qu'elle entend par un homme d'esprit.
— Eh bien ! Isabelle , continuez , je vous prie ; je suis toute attention , dit Marie en prenant un air de gravité plein d'ironie qui
déplut à M. Mac Alpine , et amusa fort lord Warrint^ton. — Voyons, Isabelle, poursuivitelle s'apercevant que sa sœur gardait le silence, que voire sagesse vienne donc nous éclairer.
— Ce sont des folies, Marie, répondit Isabelle ; j'ai déjà dit a ces messieurs que je n'ai jamais pu rien définir de ma vie. Je suis lasse de répéter toujours la même chose.
— Ainsi vous me refusez ce plaisir? murmura M. Mac Alpine d'une voix de tendre reproche.
— Je n'aurais jamais cru , dit lord Warrington, qu'il fût aussi difficile de vous toucher.
— Que les hommes sont bêtes ! reprit Marie; vous ne pouvez jamais deviner le vrai motif qui engage une femme a refuser ou a
accepter ce qu'on lui demande. — Voici nia pauvre sœur , malgré son innocence et sa douceur, accusée de désobligeance par l'un de vous , et d'entêtement par l'autre , deux reproches cruels et bien mérités , car elle se meurt d'e?ivie d'obliger l'un et ferait volontiers tout ce que l'autre exigerait d'elle. Elle a peur que sa description de l'homme d'esprit ne vous paraisse pas tOut-a-fait imaginaire , et que l'un ou l'autre ne se ligure reconnaîUe ses propres traits dans le beau idéal esquissé par son imagination.
— Je voudrais bien , Marie , dit Isabelle rougissant jusqu'au blanc des yeux , je voudrais bien que vous ne parlassiez pas ainsi , sans penser a ce que vous dites : M. Mac Alpine sait, a n'en pas douter, que vous plaisantez j mais lord Warrington croira
vraiment Elle s'arrêta tout court, en
s'apercevant qu'il élait maladroit de relever
Its paroles de Marie, et que son air contrarié (levait nécessairement faire croire a leur vérité. Marie, qui ne parlait jamais au hasard , avait compté sur ce résultat. Après avoir réussi dans ses calculs, et attiré l'attention de lord Warrington , elle vint au secours de sa sœur.
— Monsieur Mac Alpine , puisqu'Isabelle ne veut pas répondre à vos désirs , je la remplacerai. Selon moi, l'homme d'esprit est celui qui me trouve a son goût. Voilh ce que j'appelle une perle de définition , conlinuat-elle imitant les intonations de père John.
Isabelle et lord Warrington se mirent k rire; mais M. Mac Alpine jeta sur elle un regard de mépris indéfinissable , et murmura en hii-meme :
— Une femme peut-elle s'humilier au pomt d'avouer des sentimcns aussi bas ! C'est une inf\\me créature.
La plaisanterie de Marie , sur un sujet aussi sacré , pouvait déplaire à M. Mac Alpine, mais elle charma M. Barham , qui accourut de l'autre bout de la chambre pour connaître le motif de ces rires.
— Oh ! bravo ! oh ! comme vous contrefaites bien M. MoUoy, c'est bien lui ! Et il se mita sauter de joie.
— De quoi riez -vous donc? demanda le père John.
— Oh ! de quelque chose de si comique , je ne puis vous le dire , vous vous fâcheriez peut-être.
— Pas du tout 5 reprit Marie , père John ne se fâche jamais de ce que je dis , ou de ce que je fais ; n'est-ce pas , père John ?
— Ah ! petite espiègle , je devine de quoi
— mi —
il est question , vous avez inventé quelque sinqulière histoire sur mon compte , mais n'importe , ajouta-t-il regardant sa favorite avec un air de bonté , je vous approuve dans tout ce que vous faites.
— Il a deviné presque ; n'est-ce pas miss Wilmot? demanda M. Barham; j'ai envie de lui dire. Faut-il? Oui, je lui dirai. Miss Wilmot s'amusait k vous" contrefaire , c'était h s'y méprendre. Vous seriez mort de rire en la voyant ! 11 courut rejoindre le prêtre.
— Je n'en doute pas , répondit ce dernier avec sa bonhomie ordinaire , ce n'est pas la première fois qu'elle rit à mes dépens , et ça ne sera pas la dernière.
— Avez-vous entendu ce qu'elle a dit de l'homme d'esprit , monsieur MoUoy ?
— De quel homme d'espnt ?
— D'aucun en particulier, mais généralement parlant , vous savez ?
— Ma foi , je n'en sais rien , répondit le bon prêtre.
Marie voyant que l'un de ces messieurs ne pouvait comprendre , et que Fautre ne pouvait s'expliquer, prit sur elle de leur servir d'interprète. Quand elle eut fini :
' — Ah ! ah ! ah ! ma foi , voici une idée excellente , dit le père John riant a se tenir les côtes. Je vous dirai, miss Marie , que celui qui en effet saura vous apprécier, donnera une preuve de bon sens , car il aura choisi la plus aimable des femmes, quelles que soient les autres. Voila ce que j'appelle une jeune personne pleine d'esprit, de franchise et de gaieté. Puis, s'adressant a M. Barham ; Une femme qui dit tout ce qui lui passe par la tête , sans se tourmenter de ce que le monde
on Jira, c'est une (ille comme je les aime! une charmante créature , capable de faire rire un mort pur ses plaisanteries.
— Mais savez -vous que je la trouve très drôle ! quoique personne ne me l'eiit fait remarquer. Je commence, je crois, à goûter la gaieté irlandaise , quoiqu'il y ait peu de temps que je suis ici. Elle est aussi drôle que vous , monsieur Molloy.
— Aussi drôle que moi, vous trouvez? elle l'est plus que je ne le serai jamais.
— Mais sait-elle d'aussi jolies histoires que celle de l'enterrement ? Monsieur Molloy , faites-moi le plaisir de m'indiquer celles (ju'elle raconte.
— Sur mon honneur, je n'en ai aucune présente a l'esprit pour l'instant , mais je me souviens qu'un jour , elle man([ua me laire mourir de rii'e.
— Vraiment? reprit M. Barham enchanté , dites-moi donc comment.
— Je mangeais un jour une pomme de terre toute chaude , j'étais dans la cuisine, elle entra , je ne sais trop pourquoi j elle se mit h plaisanter sur une chose et Tautre , je me pris à rire, et ma foi, la pomme de terre s'arrêta dans mon gosier , et faillit m'étrangler. Je n'aurais plus jamais sans doute mangé de ma vie, si miss Marie n'eût fait revenir la pomme de terre , à force de coups de poings entre les deux épaules.
— Rien n'est plus comique ! s'écria Barhamj combien j'aurais voulu me trouver là ! — Ça m'aurait tant amusé de vous voir presque étranglé, monsieur Molloy.
— Je n'ai jamais vu son pareil pour la bêtise, murmura père John. — J'aurais tout autant aimé qu'un autre vous donnât ce spectacle.
— Je ne dis pas que j'aurais été content de vous voir étranglé sérieusement ; mais cela devait être risible de voir votre figure toute noire , et miss Marie vous tapant le dos de toutes ses forces ! Que vous avait-elle donc dit de si amusant ?
— Je l'ai oublié , car il y a long-temps de cela.
— Eh bien alors , .racontez-moi une de vos histoires, monsieur Molloy, s'il vous plaît, quelque chose de très divertissant.
— Je vous ai déjà raconté toutes mes histoires.
M. Barhain parut très désappointé.
— Kh bien, encore la même, si vous voulez bien , monsieur Molloy ?
— Mon Dieu ! est-il possible d'être plus persécuté que moi ? et tout cela parce que j'ai eu le malheur de lui conter le tour que
j'ai joué à madame Prêtre. On dirait que je n'ai autre chose à faire depuis le matin jusqu'au soir , que de chercher de nouvelles histoires pour l'amuser. Je voudrais bien être dans mon lit pour me dérober à ses poursuites. — Miss Marie , ma chère petite, criat-il, je désirerais vous parler une minute. — Ce jeune homme me tue; je ne puis plus y tenir, mon enfant.
— Pourquoi cela? que fait-il, père John?
— 11 me demande sans cesse des histoires plaisantes , comme il les appelle.
— Eh bien , ne pouvez-vous pas le contenter?
— Je n'ai pas fait autre chose pendant toute la soirée y maintenant il m'est impossible de rester, il faut que je lise mon bré viaire avant de me coucher, vous savez , et il se fait bien tard ; ainsi , que le bon Dieu vous.
bénisse. — Et le pcre John se glissa sans bruit hors de la chambre , au grand déplaisir de M. Barham. Marie, la seule personne qui pût le remplacer , était très occupée a causer avec M. Mac Alpine, lord Warrington et sa sœur. Connaissant en effet l'horreur de M. Mac Alpine pour tout ce qui ressemblait à la plaisanterie , n'importe sur quel sujet , mais surtout lorsqu'il s'agissait de poésie , elle avait envoyé M. Barham quêter de nouvelles histoires près du père John , et se permettait toute espèce de folie , dans l'espoir d'effrayer M. Mac Alpine, et de le forcer a s'éloigner pour procurer k Isabelle un tête-àtête avec lord Warrington ; projet d'autant plus difficile à réaliser, que M. Mac Alpine n'avait jamais été plus sur de l'attachement d'Isabelle que ce soir-la. — Ses manières timides et réservées lorsqu'elle était seule avec moi , sa gaieté et sa vivacité lorsque lord Warrington vint nous rejoindre, son aimable
répugnance a définir l'homme d'esprit , de peur que je ne découvrisse celui que son imagination romantique avait choisi pour modèle de la perfection 3 puis cette douce agitation qui vint la trahir, quand sa sœur eut l'indélicatesse de faire allusion au |motif véritable de son refus , tout doit me donner la délicieuse certitude de l'attachement profond et sincère qu'éprouve pour moi cette charmante créature. Telles étaient les réflexions qui occupaient l'esprit de Mac Alpine , lorsqu'il se leva pour échapper a la grossièreté et a la conversation vulgaire de Marie.
— Je vais vous quitter un instant , dit-il h Isabelle , accompagnant ces mots à la fois tristes et consolans , car l'annonce de son départ fut suivie de l'assurance d'un prompt retour, par un regard de triomphe et de tendresse sur une des sœurs, tout en expri-
mant sa haine et son mépris pour Taulre. Il traîna son grand corps jusqu'à l'autre bout de la chambre , pour aller s'asseoir près de lady Anne , qui l'accueillit avec le plus séduisant sourire. M. Mac Alpine ne manqua pas de l'attribuer au plaisir que lui causait son attention pour sa fille, quoiqu'elle fit de vains efforts pour le cacher. — Isabelle et lord Warrin^ton remarquèrent aussi l'expression de la physionomie de lady Anne , et crurent y démêler quelque chose de plus, d'abord, son mécontentement contre lord Warrington pour avoir interrompu par sa gaudicrie la conclusion probable de l'assiduité de M. Mac Alpine pendant la soirée, puis de la colère contre sa fille, qui avait préféré la cour passagère de l'un à la déclaration de l'autre.
Lord Warrington voyait , pour la première fois de sa vie , que ses poursuites cxci-
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talent la colère d'une mère et remplissaient la fille d'effroi ; car Isabelle devint aussi pâle et aussi réservée que pendant sa conversation avec M. Mac Alpine 5 mais le vicomte savait bien que cet effet n'était pas produit par le même motif. < — La causerie qui avait été jusqu'ici très animée , se refroidit et devint fort insignifiante.
— Votre père et moi , dit le lord après une pause de quelques secondes, devons aller demain k cheval chez M. Malony, pour lui demander ses votes , viendrez-vous avec nous?
— Marie ira sans doute.
— Voila bien une réponse irlandaise , reprit-il en riant ; je ne vous ai pas demandé si Marie viendrait , mais si vous viendriez? — Moi, je ne me contente pas de finesses diplomatiques, il me faut une réponse positive : oui ou non.
— Non, rëpontlit Isabelle en riant. INIals lord Warringlon s'aperçut que son rire élait Ibrcé, et que tout en disant non si courageusement, elle a\ait le cœur serré de ne pou- \ir dire oui.
— Je croyais que vous aimiez h monter à cheval , dit-il , ayant l'air très contrarié de son refus.
— Oui, beaucoup , répondit-elle de la manière la plus indifférente.
— Il faut donc que vos cavaliers vous déplaisent?— Quel est celui de nous deux qui vous ennuie? M. Wilmot ou moi?
Un léger tremblement dans la voix put lui échapper , lorsqu'elle répondit avec indifférence :
— Ni l'un ni l'autre. — Si je refuse votre invitation , c'est qu'il m'est impossible de l'accepter.
— Ainsi vous ne voulez plus venir m^aider comme avant, à gagner le cœur des hommes de — Je suis maintenant inscrit dans le livre noir; k peine si vous me regardez depuis l'arrivée de l'ami de votre mère , ce sentimental, cet adorable, et sans doute adoré de M. Mac Alpine.
Isabelle lança sur lui un regard mêlé de surprise et de mécontentement, se leva brusquement, et quitta le salon; mais il put lire dans ce regard quelque chose de plus que de la surprise et de l'indignation ; il put y découvrir l'aveu des sentimens qui se traduisaient visiblement en ces mots : C'est peu généreux de parler ainsi , car vous connaissez mon antipathie pour M. Mac Alpine, et vous avez deviné l'affection que j'ai pour vous.
Lord Warrington rêva la nuit qu'il était amoureux d'Isabelle , et quand il s'éveilla il se sentit peu disposé à rire de ce songe. —
Si elle avait cent , ou même cinquante mille livres sterlings î pensa-t-il. — Le si est un grand pacificateur , en amour comme en guerre. Lorsqu'une femme ou un homme en sont venus à dire si, on peut cramdre ou espérer que tout n^est pas pour le mieux dans l'état de Danemarck.