‹ Le candidat (volume 2)Chapitre 7 sur 10 · CHAPITRE VXZI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VXZI

Le lendemain après déjeûner, M. Barham , escorté de Pat Murphy, partit pour la chasse aux coqs de bruyère ; M. Mac Alpine resta près d'Isabelle pour analyser le sentiment et lire lord Byron. — M. Wilmot et lord

Warrington venaient de monter k cheval , pour continuer leurs visites électorales ; Isabelle se penchait à la fenêtre sous prétexte d'admirer le cheval arabe de son père , qui piaffait et caracolait, comme s'il était orgueilleux de sa beauté , sans se douter qu'il devait au moins une partie de l'admiration qu'il excitait k l'honneur de porter le convive de son maître. ^

Lord Warrington leva les yeux vers la fenêtre 5 et sourit en voyant Isabelle.

— Faites des vœux pour moi, dit-il. Il la fl salua de la main , et partit.

— Quittez la fenêtre, ma chère , dit lady Anne : lord Warrington peut monter k cheval sans votre surveillance. Je n'ai jamais vu une jeune personne, dans votre position , se conduire ainsi. Engagée pour ainsi dire a l'un et se laissant courtiser par un autre ! —

En vcrilc, je ne puis comprendre ce niancpie de sens et de délicatesse. M. Mac Alpine aurait déjà demandé votre main hier au soir si vous vous étiez comportée plus décemment ; mais, au moment même où il allait se déclarer, vous vous êtes permis des conversations légères avec lord Warringlon , qui ne pense pas plus à vous qu'a moi j il se moque de vous, vous pouvez en être sûre. — Marie, ditelle en se tournant vers son autre fille , faites-moi le plaisir de parler raison a votre sœur; peut-être aurez-vous plus d'influence sur elle que moi. Puis elle sortit de la chambre ayant l'air fort mécontent.

— Comme je suis malheureuse 1 s'écria Isabelle.

— Est-ce parce que maman ne veut pas vous laisser regarder lord Warringlon par la fenêtre? demanda sa sœur en riant. — Isi^belle rougit.

— Je me soucie très peu de lui, dit-elle avec mépris. — Il n'est pas nécessaire, je pense, d'être amoureuse de lui pour frémir a l'idée d'épouser M. Mac Alpine. Marie, si vous saviez comme je déteste cet homme horrible , vous me plaindriez et maman aussi. Je lui dirai que je ne puis vraiment pas l'épouser; faut-il , Marie ?

— Quant à cela, je ne vois pas à quoi servie rait cet aveu j vous savez qu'elle força cette pauvre Louise à épouser un homme qui aurait pu être son grand-père, et que toutes les protestations de dégoût de Louise ne purent l'emporter sur 50,000 livres sterlings par an et le titre de pair ! Maman , comme vous savez , ne pense qu'a marier ses filles avantageusement; peu lui importe ensuite que nos cœurs soient brisés , quand nous en avons. Cela ne sera pas sa faute , mais la nôtre ; elle fait son devoir , elle nous établit richement

et en bonne chrétienne , confie tout le reste a la Providence. Il serait donc très inutile de lui parler de votre haine pour M. Mac Alpine elle la connaît déjà. Vous n'avez qu'un moyen d'échapper a cet homme , c'est en vous mariant avec un autre.

— Grand Dieu ! s'écria Isabelle , je n'ai donc plus d'espoir !

— Vous en avez encore ! répliqua Marie , qui craignit d'avoir entièrement découragé sa sœur. Je suis sûre que vous plaisez k lord Warrington ; je n'affirmerai pas qu'il soit assez épris pour vous épouser ; mais essayez toujours ce que vous pourrez afin de réussir. Ayez bien soin que maman ne s'aperçoive de rien , car elle y mettrait bon ordre ; elle craindrait de perdre M. Mac Alpine sans obtenir de succès auprès de Warrington. Puis, h parler franchement, elle est persuadée que l'admiration existe plutôt

de votre côté que du sien , que cela pourrait Yous rendre peut-être ridicule, et...

— Je la remercie en vérité beaucoup de l'opinion flatteuse qu'elle a de moi , interrompit Isabelle très offensée j je ne suis pas encore assez vile pour devenir amoureuse d'un homme qui ne se soucie pas de moi , ni assez simple pour me figurer qu'il m'aime s'il ne m'aime pas. — Marie s'est aussi aperçue que je lui plais, pensa- t-elle en elle-même. Mes désirs ne m'ont pas trompée , non seulement je puis espérer d'échapper à M. Mac Alpine, mais encore de gagner l'affection du seul homme que j'aie jamais véritablement aimé.

Isabelle n'exprima pas sa pensée ; car cette confiance exclusive entre frères et sœurs n'avait jamais existé entre elle et Marie ; elles riaient ensemble comme des compagnes qui s'aiment , mais non comme des amies in-

times qui n'ont rien de caché l'une pour l'autre. Cependant elles se préféraient réciproquement a toutes les autres jeunes personnes de leur connaissance. Elles riaient et raisonnaient ensemble dans l'occasion j mais, en général elles se parlaient rarement : cette contrainte tenait sans doute a la différence de leur caractère. Cependant nous devons ajouter qu'Isabelle était encore plus réservée avec Marie , que cette dernière ne l'était avec elle. — Marie lui confiait plus souvent ses projets , comme elle les appelait , qu'Isabelle ne parlait de ses sympathies. Mais, dans cette circonstance, quoiqu'Isabelle eût soin de taire ses secrètes pensées a sa sœur , Marie , qui avait un peu de la pénétration de sa mère , devina ce qui se passait dans son âme. — Elle vit que ses insinuations sur lord Warrington avaient été bien accueillies, et qu'on mettrait ses conseils a profit. — Jamais, il est vrai , le bon sens et la pénétralion de Marie n'a-

valent paru à Isabelle dans un jour plus favorable que maintenant. — Mais, connaissant l'éloignement de Marie pour les conversations sur Famour , elle voulut changer le sujet contre un autre plus intéressant pour sa sœur.

— Que pensez-vous de ce jeune M. Barham?

— C'est un imbécille ! répondit Marie tranquillement.

— Je suis étonnée, Marie, que vous perdiez votre temps k causer avec lui !

— Je suis loin de perdre mon temps ; il me rapporte les plus gros intérêts : cent pour cent, ou plutôt mille pour cent. 11 a 18,000 livres sterlings par an et une belle terre dans le comté de Leicester.

— Oui , mais que nous fait a nous sa belle terre ?

— Rien h présent, ni a Tune ni a l'autre, je MOUS l'accorde. Il ne vous en reviendra même jamais rien a vous qui chassez un autre lièvre. Quant a moi, c'est différent, j'espère bien que ça me profitera.

— Mais , Marie , vous n'avez pas l'intention d'épouser ce jeune homme si niais?

— Vous croyez cela? Nahoklish (n'importe ) , comme dit père John : je voudrais , ma chère, que le choix ne dépendît que de moi , fût-il deux fois plus bête , ce qui serait assez difficile.

— Chère Marie ! comment pouvez-vous , avec votre esprit , penser sérieusement à épouser un idiot?

— Isabelle , dit Marie parlant une seule fois dans sa vie avec émotion , a quoi m'a servi jusqu'à présent cet esprit dont vous me parlez ? Toutes les jolies filles sottes et les

héritières laides qui ont fait leur entrée dans le monde avec moi , ne se sont-elles pas mariées avant moi? Montrez-moi un homme qui épouse une femme pour son esprit j il pardonnera peut-être à une jolie personne d'en avoir ; il sera plus indulgent encore pour une autre qui sera riche -, mais que ferat-il pour celle qui , avec de l'esprit , n'aura ni fortune ni beauté?

— Cependant , ma chère Marie , j'ai toujours entendu dire a tous les hommes de sens que j'ai rencontrés , qu'ils préféraient votre conversation a celle de toutes les autres femmes de leur connaissance.

— Bah î ma chère Isabelle , je me soucie bien qu'ils préfèrent ma conversation s'ils s'en tiennent la. Venons au fait. Quel est celui d'entre eux qui m'a demandée en mariage ! Car , après tout, déguisez-le comme vous voudrez , voilà le but où tendent toutes

nos perfections , el où nous mène l'aclmiralion qu'elles excitent. — Vous vous rappelez ce Français qui ne manquait jamais de dire , lorsqu'on lui parlait d'un beau poëme ou d'une action héroïque : Tout cela, depuis le marcclial de France jusqu'au savetier , se fait indubitablement pour avoir de quoi mettre dans la bouche ; et^ accomplir les lois de la mastication , selon moi y cest le vrai résultat des choses les plus rares de ce monde. Maintenant , au lieu de mastication , lisez mariage , et les opinions du Français deviennent absolument les miennes. Croyez-vous qu'un compliment en l'air sur mes talens me récompense de la peine que j'ai prise pour les cultiver? Les hommes d'esprit, a la vérité , causent avec moi , mais ils font la cour aux autres , et ce qui est encore pis , ils les épousent.— Ainsi , j'ai vu depuis long-temps que les talens seuls ne réussissaient jamais , c'est pourquoi je me suis imaginée de faire el de

dire les choses les plus extravagantes , pour obtenir k Londres le titre de femme originale , ce qui m'a procuré l'avantage d'être remarquée par tous les jeunes fats que ma réputation de talens avait d'abord effrayés. Ensuite je revins ici ; et maintenant je joue le rôle de bouffon , faisant rire les gens de l'esprit de ce pauvre Barham , dans l'intention de produire un effet quelconque. — Si je réussis k me marier, je devrai donc plutôt mon succès k mon absurdité qu'a mes talens. Croyez-moi, chère Isabelle, le talent est plus nuisible qu'utile k une femme. Quel dommage que je ne sois pas née homme dans des temps de troubles et d'agitation , j'aurais fait retentir l'Europe de mon nom ; maintenant toute mon énergie ne peut me servir qu'à trouver un mari , et ce mari sera un sot!

— Marie , vous méritez un meilleur sort !

s'écria Isabelle frappée de l'exaltation de sa sœur, toute mal placée qu'elle était. En même temps elle s'aperçut , pour la première fois , des motifs secrets qui faisaient agir Marie , et la portaient à exprimer des opinions qu'elle avait toujours eu tant de peine à s'expliquer quand elle étudiait le caractère de sa sœur.

— Bah ! dit Marie, un sort en vaut bien un autre ; après tout , la matinée la plus orageuse peut se changer en une belle soirée. Qui de nous deux pourra dire qu'il n'est pas agréable d'épouser un sot? Au bout de cent ans , ne sera-t-il pas égal que j'aie été mariée k M. Barham plutôt qu'à lord Byron 5 que j'aie mis le monde sens dessus dessous comme Hélène ou Cléopatre , ou bien que j'aie été promenée à la foire par curiosité , comme une rivale de la femme au visage de cochon ! A l'époque dont je parle , il n'y aura plus de

différence entre M. Barham et lady Warrington , continua-t-elle malicieusement , en prenant sa sœur par le menton. Il ne faut qu'un peu de courage pour réussir en tout. Vous rappelez-vous , quand nous étions enfans , avec quelle facilité je me laissais arracher une dent 5 tandis que vous^ vous pleuriez, et maman de dire : Allons ! ma chère Isabelle , vous serez bien plus jolie quand cette vilaine dent sera ôtée , pour faire place aux autres j si vous la gardez , elle vous abîmera labouche, cela est positif, mon ange. — Malgré cela, vous pleuriez encore , vous tordiez vos petites mains , livrée a toute l'angoisse de l'indécision sur le choix de ces deux affreuses perspectives : la douleur de perdre une dent, ou celle de nuire a votre beauté.

Isabelle se mit à rire.

— Oh ! oui , je me souviens de tous ces chagrins , tandis que vous , vous vous sou-

nictlicz avec le plus grand calme k subir la même opération.

— Assurément ; c'est surtout parce que je n'avais pas de beauté li perdre. Maman n'avait qu'à me rappeler tout ce que je pourrais souffrir encore ; elle n'avait qu'à me parler des mauvaises nuits que la douleur me ferait passer , ce qui me rendrait incapable d'étudier mes leçons le lendemain et laisserait à ma petite cousine Anne Rocheford la chance de me surpasser j cela seul suffisait pour me décider de suite , car j'aurais mieux aimé me faire arracher toutes les dents, que de voir ma petite cousine plus avancée que moi. — Depuis, j'ai réglé toutes les actions de ma vie sur ce principe. Dés que j'ai la certitude qu'une chose est nécessaire à mon bienêtre , j'y aspire avec fermeté et persévérance. Je m'expose à rencontrer des difficultés

désagréables et pénibles ; je ne me décourage I. 14

pas , je ne m'arrête pas aux moyens, mais aux résultats. Ecoutez bien, Isabelle. J'ai surtout appliqué ce principe à mes spéculations matrimoniales; à l'instant même j'épouserais le premier venu qui voudrait me donner une position dans le monde ; car vous savez comme moi qu'une vieille fille n'est rien : je l'ai entendu dire à ma mère pour la première fois ; j'ai observé autour de moi et j'ai trouvé qu'elle avait raison. — Alors je résolus de prendre n'importe qui , afin de devenir quelque chose \e plus tôt possible. Mon coup d'essai fiit pour un mariage de distinction. Cependant je ne tardai pas à réprimer mes désirs ambitieux , lorsque j'entendis les réflexions que faisait une dame a ma tante. — Comme cette pauvre Marie est laide ! combien il sera difficile de la marier! Une jeune fille douée de sensibilité et d'esprit (comme dirait votre amoureux, M. Mac Alpine), après avoir entendu des paroles aussi désa-

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gréables , aurait couru dans sa chambre pour pleurer au point d'en avoir des attaques (ic nerfs. — Ma conduite fut plus sage -, je demandai h maman si quelque chose pouvait suppléer a la beauté dans une femme, — Oui, me dit-elle , ce sont les talens , la mode et surtout la connaissance du monde. Je travaillai de suite , jour et nuit , a acquérir ces perfections ; j'étudiai avec soin le cœur humain.— Vous dirai-je quel a été le résultat de mes dernières recherches? Répugnance et mépris pour les hommes , dégoût et mépris pour les femmes I

— Si j'avais une opinion semblable de la société , je m'embarrasserais peu de la place que j'y occuperais , dit Isabelle.

— Mauvaise logique , Isabelle ; que l'ambition soit excitée par l'acquisition d'un empire ou d'un mari , elle ne change pas de nature. César n'avait pas , j'en suis sûre ,

une plus haute opinion de ses semblables que moi, cependant il a employé toute sa y'ie a se faire un nom parmi eux. C'est peut-être ce mépris des hommes qui augmente encore en nous le besoin de la renommée j car il est difficile de se résigner à n'être rien aux yeux de ceux qui déjà vous paraissent si peu de chose. Mais continuons mon auto-biographie . — Je \is que pour atteindre mon but , il ne fallait pas me décourager pour quelques désagrémens. Je pris donc la résolution d'accepter le premier parti convenable qu'il plairait h Dieu de m'envoyer, sans scrupule pour ceux qui seraient un peu laids, ou sots, ou vieux, ou d'humeur peu aimable. — Vous m'avouerez que je n'ai pas été difficile j cependant, ai -je réussi? J'ai de l'esprit sans beauté , aussi personne n'est venu me faire la cour. — Oh ! comme j'ai remué ciel et terre pour séduire même M. Mac Alpine !

— Chère Marie , s'écria Isabelle , je suis étonnée que la seule idée de cet homme ne vous fasse pas mal au cœur.

— Oh ! si je m'étais permis de ne voir que sa personne , j'aurais bien pu éprouver ce dégoi\t, mais je voyais le château Mac Alpine , 10,000 livres sterlings , ma voiture , mes gens , en un mot , mon établissement. C'est l'unique moyen de se tirer d'aflfaire en pareilles circonstances. Ne vous permettez jamais de penser à l'homme , mais à sa fortune. Cet exposé de ma position aclueile et de mes espérances futures ne vous a-t-il pas maintenant convaincue , charmante sœur, que ces talens distingués que vous avez la bonté de m'altribuer ont été jusqu'à présent, et seront toujours sans doute, pour moi de vains ornemens? Je donnerais donc une bien grande preuve de simplicité , si je dédaignais M. Barliam.

Avant qu'Isabelle eut le temps de répliquer , la porte s'ouvrit subitement , et la

personne dont Marie parlait s'élança dans la chambre.

— Est-ce vrai, miss Wilmot?

— Quoi? demanda Marie

— Est-ce vrai que vous allez donner un bal?

— Très vrai , répondit-elle.

— Oh ! quel plaisir ! un bal irlandais, cela sera délicieux. Et il se mit a pirouetter comme un tonton. Pat Murphy m'avait tout conté, mais je pensais qu'il voulait m'attraper. Lady Anne a eu la bonté de me prier de rester aussi long -temps que je voudrais. Le château de Mac Alpine , m'a-t-elle dit , est si triste , on ne peut s'y amuser d'aucune manière. Combien je me réjouis d'avoir versé sur la route !

— Et moi aussi, pensa Marie.

— Savez-vous , continua Barham , que je trouve Mac Alpine lui-mcme fort ennuyeux; je ne Taurais jamais pris pour un Irlandais. Il ne fait jamais rire, n'est-ce pas? Comme je suis heureux d'être venu ici , au lieu d'aller chez lui ! J'espère que le bal aura bientôt lieu. Devinez combien de quadrilles j'ai dansés une fois.

— Neuf? répondit Marie.

— Que pensez -vous de vingt - quatre ? dit -il tout triomphant, et je n'étais pas fatigué.

— Grand Dieu ! s'écria Marie avec surprise, je n'ai jamais entendu dire pareille chose ; vous plaisantez sans doute, monsieur Barham.

— Oh! non, sérieusement, je vou* le

promets j ainsi vous voyez que je ferai fortune en Irlande, n'est-ce pas? Il faut vous dire que j'ai déjà la prétention d'être à moitié Irlandais. — Croiriez-vous que je sais maintenant le nom de tous vos domestiques? Dieu ! qu'ils sont drôles î comme j'en ai ri ! Quand je retournerai en iVngleterre je compte emmener quelques serviteurs irlandais , parce qu'ils me feront rire , et me rappelleront le temps agréable que j'ai passé ici.

— Dieu veuille , pensa Marie, qu'il emmène avec lui quelque chose qui lui rappelle mieux encore le temps agréable qu'il a passé ici. N'avez -vous pas visité d'autre comté d'Irlande que celui-ci? ajouta-t-elle.

— Pardon, j'ai tout parcouru j je suis allé au Giants-Causeivof ; rien n'est plus comique : des rochers et toutes sortes de choses amoncelées les unes sur les autres. J'ai vu aussi le lac de Killarney ; j'y ai péché quelques

Imites , que j'ai voulu faire cuire moi-mcme sur le brasier sans le secours de personne. Cela m'a bien amusé. Ensuite je suis tombé dans le lac, peu s'en est fallu que je me noyasse ; mais le guide se précipita dans l'eau après moi, au moment oii j'allais disparaître. C'était bien complaisant de sa part , n'est-ce pas? Aussi je lui donnai 20 livres; il les méritait bien , et plus encore , pour m'avoir sauvé la vie ; qu'en pensez-vous , miss Wilmot?

— Vraiment oui , et trois fois la somme , répondit Marie avec vivacité ; cependant vous l'avez généreusemcnl récompensé , je suis persuadée qu'il vous aura accablé de bénédictions.

— Je vous en réponds, il ne les a pas épargnées. Il prétendait que j'étais un roi, ou un potentat déguisé; quand il sut que je n'étais qu'un gentilbomme anglais voyageant pour son plaisir, il me dit qu'il serait cbarmé

que tous les gentilshommes me ressemblassent , et que j'étais h la vérité un bon gentilhomme , car j'avais la bourse d'un Anglais et le cœur d'un Irlandais. Voilà ce qui s'appelle un beau compliment, n'est-ce pas, miss Wilmot ?

Mais, avant que miss Wilmot eut le temps de répondre , il continua :

— Vous ne sauriez vous figurer combien je fus surpris de me trouver dans l'eau, je ne pensais arien d'intéressant, vous savez. — Je m'embarquai sur le lac pour aller visiter les merveilles des environs; à la fin je me sentis fatigué de la contemplation ; je me penchai un peu en arrière pour sommeiller un instant, quand, pouf! je tombai hors de la barque. — Telle fut ma première aventure en Irlande ; la seconde fut celle de ma culbute dans le marais. J'espère bien ne pas

m'en tenir Ih. Je serais curieux de savoir quelle sera la troisième ; devinez-vous , miss Wilmot ?

— Votre mariage avec moi, j'espère , se dit Marie.

— Cherchez , miss \\ ilmot , je vous en conjure , ajouta M. Barham d'un air suppliant.

— Un duel , peut-être.

— Oh ! croyez-vous ? s'écria-t-il avec vivacité; j'aimerais cela par-dessus tout : un duel en Irlande, ça serait si plaisant, j'en rirais tant, de mon duel irlandais, avec mes camarades de collège k mon retour a Cambridge ! Ils m'appelleraient : Paddy Barham î

— Mais quelquefois , reprit Marie , on est tué dans les duels irlandais; par malheur, les hommes savent se battre aussi bien qu'ils

savent rire , dans notre pays à la fois barbare et comique.

— Il ne me plairait pas d'être tué , dit M. Barham un peu déconcerté , je déteste la mort, je n'ai pas encore beaucoup joui des plaisirs, et puis rien n'est plus stupide et plus ennuyeux que de quitter la vie !

M. Barham fit une pause de quelques minutes, préoccupé de l'idée que ce duel irlandais ni plaisant pourrait bien se terminer par un événement aussi désagréable que celui de la mort.

— Mais après tout , miss Wilmot , dit-il en reprenant cette figure habituelle dénuée de toute expression 5 après tout, il est si rare qu'on soit tué en duel; cela se borne la plupart du temps à une blessure , et vous saurez que ça m'inquiéterait peu. Quand j'étais à Eton, mon maître (le collégien qui me pro-

légcait) me promettait souvent une guincjc par chaque épingle qu'il m'enfoncerait dans l:i main pendant l'espace d'une demi -heure. Devinez combien j'en ai gagné h la fois?

— Six , peut-être? dit Marie.

— Que dites vous? deux douzaines ! Vous voyez donc que je souffrirais volontiers quelque petite douleur pour me procurer du plaisir j mais j'aurais la plus grande répugnance h cire tué. Et vous, miss Wilmot , seriez-vous assez bonne pour me jouer une gigue irlandaise sur le piano? M. Molloy dit que vous les jouez si bien.

— Dieu soit loué , se dit Marie en ellemême , comme elle s'avançait vers le piano, il faudra bien qu'il se taise pendant quelques minutes. Quel bonheur qu'il ne lui soit pas venu a l'idée de me demander une histoire.

— Comme cet air est drôle ! s'écria M. Barham enchanté , vous le jouez a merveille ! 0 miss Wilmot ! oserais-je vous demander quelque chose de plus? Dansez pour moi cette gigue que vous venez déjouer. Je désire tant la savoir, sans cela je ne pourrai jamais danser a votre bal : vous savez.

— Vous ne croyez pas, j'espère , que nous danserons des gigues à notre bal?

— J'ri toujours cru , répliqua M. Barham, riant aussi d'habitude lorsqu'il voyait rire les autres quand même on se moquait de lui , ainsi quil arrivait dans cette conversation , j'ai toujours cru que les gigues étaient la danse nationale.

— Oui , parmi le peuple.

— Alors que dansez-vous donc ?

— Des quadrilles et des valses.

— Des quadrilles et des valses ! Ouf! j'en suis las; rien de plus bete et de plus insipide; je suis désolé , moi qui me promettais tant de plaisir! Je serais tout aussi bien en Angleterre , si \ous ne dansez que des quadrilles et des valses! Venir en Irlande, et ne pas danser des gigues, comme c'est ennuyeux ! Me voici dans ce pays depuis trois semaines, el je n'ai pas encore joui de ce spectacle !

— Vraiment ! alors je verrai ce que je puis faire pour vous a notre bal , mais je ne puis rien promettre. A vous parler franchement , je crains que nos femmes a la mode ne se trouvent mal à l'idée de voir danser des gigues ailleurs que dans la chaumière du pauvre ou les cuisines du gentilhomme. — Dans tous les cas , vous pouvez vous donner ce divertissement , s'il vous est égal de vous trouver dans la salle des domestiques. — J'enverrai de suite chercher Paddy , le joueur

de flûte pour ce soir, si cela vous est agréable, M. Barliam.

— Merci , merci ! chère miss Wilmot î II pétillait de joie et répétait avec délice : Un joueur de flûte ! un véritable Irlandais ! Dieu! quel surcroît de bonheur! un flûteur irlandais ! des domestiques irlandais dansant des gigues irlandaises ! Je ne donnerais pas ma visite en Irlande pour mille livres sterlings.

— Ni moi non plus , pour deux fois la somme! pensa Marie.

Au même instant , un enfant aux jambes nues et aux cheveux rouges, se glissa dans l'appartement, regarda tout autour de lui, et se disposait a sortir, disant : Elle n'est pas là , lorsque Marie l'arrêta :

— Qui cherches-tu, Mochclleen!

— Je cherche partout milady, sans pouvoir la trouver.

— Que lui veux-tu donc , Mehelleen ?

— C'est le maître , miss , qui l'envoie chercher.

— Ainsi mon père est de retour? dit Isabelle avec précipitation, jetant de côté le livre qu'elle avait pris, lorsque M. Barham était venu les rejoindre; — je ne l'attendais pas sitôt. Ce qui voulait dire littéralement : lord W arrington est donc revenu !

— Où est mon père , Mehelleen?

— En bas, dans la cuisine, miss.

— Que fait-il la?

— Il est occupé de milord... Jamais je ne

puis me rappeler son nom , miss.

— Occupé de lui ! répéta Isabelle ; que veux-tu dire?

— Oh! rien d'extraordinaire , miss; il est tombé de cheval, voila tout.

— Oh ciel! s'écria Isabelle vivement ; s'est-il blessé? Mehelleen , ne peux-tu pas répondre?

— Vrai , je n'en sais rien , miss , mais je pense que oui. — Paudeen m'a dit qu'il avait entendu M. Relly dire au domestique de M. Mac Alpine que Pat Murphy disait que madame Mac Donogh pensait qu'il ne mangerait plus dans ce monde.

— Quelle bêtise ! interrompit Marie voyant qu'Isabelle devenait d'une pâleur mortelle ; où as -tu pris cette histoire embrouillée? Comment veux- tu que madame Mac Donogh sache rien de tout cela?

— Ma foi , j'ignore; mais tout le monde

dit dans le pays , miss, que madame Mac Dono^li s'entend beaucoup aux cures et aux. remèdes. Vous sou\enez-Yous, miss, quand le cheval de Barney se précipita du haut d'un rocher et se brisa en pièces, comme elle a bien su dire qu'il ne mangerait plus?

— Oui , mais lord Warrington n'est pas tombé du haut du rocher , et n'est pas brisé comme le cheval de' Barney; ainsi, MeheU leen , madame Mac Donogh peut se tromper. — Pourqoi n'as-tu pas dit de suite qu'il s'était blessé?

— Pour sûr , miss , le maître ne m'avait donné l'ordre d'en parler qu'a Milady.

— Ton maître ne t'avait pas dit d'en parlei* h d'autres? répéta Marie; mais, mon garçon , le bon sens ne devait-il pas te guider? Si, par hasard, le maître tombait lui-même de son

cheval sans pouvoir parler , lu n'averlirais donc personne parce qu'il ne te l'aurait pas commandé?

— Oh, oh! je soulèverais tout le pays , sans compter le château, s'il arrivait malheur au petit doigt du maître , à plus forte raison s'il se rompait les os. Que le bon Dieu le protège î ajouta Mehelleen faisant le signe] de la croix.

— Pourquoi donc ne nous disais-tu pas que lord Warrington était tombé? demanda Marie .

— Vrai , miss, je ne croyais pas que cela fût bien intéressant , puisqu'il est étranger, et

— Tu ne croyais pas que cela fût intéressant! s'écria Isabelle indignée; il faut que

tu sois une méchante petite créature , Mehelleen!

Mehelleen baissa la tête en saluant, et gratta le plancher avec ses petits pieds mal chaussés.

M. Barham était si occupé a examiner le petit garçon irlandais se tenant sur l'une ou l'autre de ses jambes frêles, se grattant la tête pendant l'interrogatoire, qu'il ne remarqua pas combien Isabelle s'accordait peu avec Mehelleen sur la gravité de la chute de lord Warrington , qui devait l'empêcher de manger à l'avenir.

— Venez, ma chère Isabelle , dit Marie, allons voir ce qui en est.

Mehelleen , ravi d'échapper h un plus long examen , courut s'informer, pour sa propre satisfaction , si le lord anglais n'était que

blessé ou s'il était tout-à-fait mort. M. Bar^ ham suivit Mehelleen.

— Ne soyez pas inquiète , dit Marie à Isabelle dont elle sentait la main trembler; vous pouvez être sûre d'avance qu'il n'y a pas de danger, sans quoi mon père n'aurait pas choisi pour messager ce bredouilleur de Mehelleen.

Ses conjectures étaient bien fondées. Elles aperçurent lord Warrington au milieu d'un groupe, causant avec M. Wilmot qui faisait l'inspection du sac aux lettres , venu par Audy Mac Donogh , surnommé Audyla- Poste. Le vicomte était plus pâle que de coutume, son bras était en écharpe; du reste, il ne paraissait pas vouloir justifier la sinistre prédiction de madame Mac Donogh, racontée par Mehelleen sur l'aulorité de Paudeen, prédiction dont voici le véri-

lable sens : k C'est bien heureux qu'il ne se soit pas fait assez de mal pour ne plus manger , d'autres sont morts a la suite d'un plus petit accident ! »

— Je suis charmée , milord , de vous voir encore au nombre des vivans, dit Marie ; à en croire Mehelleen , il ne restait plus qu'à vous enterrer.

— Ce n'est rien, répondit Warrington souriant, une foulure au poignet seulement. L'accident ayant eu lieu heureusement près de la pharmacie, le malheur fut promp ternit réparé.

— J'espère que vous ne souffrez pas beaucoup? dit Isabelle qui commençait à se remettre.

Le ton et le regard qui accompagnèrent ce peu de mots indiquaient assez combien

ils étaient sincères. Le vicomte avait aussi remarqué son agitation , lorsqu'elle entra dans la cuisine. — Il n'existe pas un homme qui ne s'aperçoive de l'intérêt qu'il inspire.

— Voici des lettres pour vous , milord , dit M. Wilmot.

— La société se disposait k sortir de la cuisine, lorsque M. Barham vint auprès de Marie.

— 0 miss Wilmot ! vous oubliez le joueur de flûte.

— Peut-être vaudrait-il mieux , à cause de l'accident de lord Warrington, remettre la partie k une autre soirée , répliqua Marie , le bruit pourrait le fatiguer.

— Non du tout , je ne veux rien déranger k vos projets : la douleur est légère et le joueur de flûte m'amusera beaucoup.

— Vous ayez parfaitement raison, lorJ Warrington, s'écria Barham, il n'y a rien de tel que la gaieté pour guérir tous les maux du monde. Puis, il se mit h courir à la recherche d'un messager pour envoyer le billet de Marie qui donnait l'ordre k Puddy de venir au château le soir même.

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