CHAPITRE IX
— Mon Dieu! s'écria lord Warrington, comme il parcourait la lettre que venait de lui remettre M. Wilmot , mon père m'apprend que le parlement ne tardera pas h être dissous. Comment ferai- je? cette maudite
foulure m'empêchera de tenir une plume , et je n'ai pas de temps a perdre pour faire une adresse au comté. Quelqu'un ici aurait-il la charité de me prêter sa main pendant que je dicterai? dit-il regardant autour de lui.
— Prenez Isabelle, répondit lady Anne .j complaisamment. C'est elle qui sert de secré- 1 taire a son père ; et, comme il lui arrive d'être fort paresseux, il l'occupe souvent, je vous assure j grâce à cette bonne habitude, elle est très au fait j ainsi vous pouvez disposer d'elle. Cela ne vous contrarie pas, ma chère, je suppose? ajouta-t-elle en aparté de théâtre s'adressant à sa fille tout en arrangeant une de ses jolies boucles. Je vous excuserai auprès de Mac Alpine, vous savez. Je sais d'avance qu'il me pardonnera d'avoir disposé de vous ce matin. Ainsi, pour aujourd'hui , qu'il ne soit question que de politique et d'affaires j a demain l'amour et Byron , con-
linua-t-elle souriant avec malice. Venez, mon cher Wilmot; nous sommes de trop ici. Au revoir. Et, saluant gracieusement, elle sortit de la chambre.
— Je \ous demande mille pardons , mademoiselle, d'avoir accepté sans plus de cérémonie l'offre que lady Anne vient de me faire, surtout, ajouta-t-il avec un sourire ironique, lorsque je vois que vous aviez formé d'autres projets pour aujourd'hui.
— Je renoncerai volontiers a tous mes engagemens pour vous rendre service , répliqua Isabelle en balbutiant; puis , craignant d'en avoir trop dit, elle ajouta en rougissant : comme a toute autre personne dans une pareille circonstance.
— Je vous remercie de cette flatteuse explication , reprit le vicomte en riant et en arrêtant complaisamment ses regards sur son
charmant secrétaire avec la satisfaction d'un fat dont la vanité est flattée.
— Votre bras est-il bien arrangé? demanda Isabelle voulant éviter son regard scrutateur. Il me semble que l'écharpe est trop haute j voulez-vous que je la baisse?
Pour toute réponse , milord eût volontiers déposé un baiser sur la main tremblante de sa jolie questionneuse ; il n'aurait certainement pas résisté à la tentation si elle avait été mariée. Mais, de nos jours, un baiser donné a une jeune fille équivaut à une déclaration 5 aussi l'amoureux et prudent vicomte se contenta de lui témoigner sa reconnaissance en paroles. « C'est une jolie créature, pensa-t-il, quel dommage qu'elle soit sans argent ! a
Les jeunes politiques employèrent une heure ou deux a leurs afiPairesj mais, comme
tout doit avoir un terme, l'adresse finit par être composée et recopiée. Non seulement Isabelle avait été d'un grand secours au vicomte pour l'écriture, mais elle l'avait encore aidé dans la rédaction 5 elle y avait mis, il est vrai, beaucoup de tact, paraissait toujours saisir promptement les idées du jeune homme, pour les rendre avec habileté j mais jamais elle n'avait l'air de suggérer les siennes propres. De cette manière, le vicomte pouvait s'attribuer seul le mérite de l'ouvrage. Jusqu'alors il n'avait jamais réussi à exprimer ses pensées avec autant de concision et d'énergie , son amour-propre se trouvait donc satisfait; ce contentement de luimême se reportait naturellement sur la personne qui en avait été l'instrument.
Déjà, depuis quelque temps, lord Warrington se fatiguait de n'être autre chose (ju'un époLwa/itail des maris; il désirait jouer
un rôle d'homme politique ; malheureusement ses prétentions surpassaient ses moyens, et souvent il soupirait après quelqu'un qui fût capable de. suppléer k son manque d'énergie, et qui consentît k lui accorder le mérite du succès qui en résulterait , non seulement à regard des gens de la société , mais visk-vis de lui-même. 11 sentait qu'il ne rencontrerait un pareil dévouement que chez une femme et même chez une femme qu'il aurait épousée. Mais oii trouver celle qui réunirait l'affection et l'habileté nécessaires pour remplir ce but ? Il y avait plus d'un an qu'il se faisait cette question, et ce jour-lk, il fut frappé de l'idée qu'Isabelle Wilmot pourrait bien la résoudre. Quant k Isabelle , le soin qu'elle avait pris de ne pas blesser son amour- propre , était une inspiration de son cœur droit et sensible, joint k cette délicatesse exquise qui ne trompe jamais les femmes. Eût-elle agi par prudence ou calcul,
elle n'aurait jamais pu dresser un plan plus favorable k ses intérêts j car, dans ces jours d'égoïsme universel, lorsque toute impulsion généreuse est comprimée par un cui hono^ la femme qui a réussi h faire croire k un homme qu'elle pourra lui être utile , lui a présenté k l'esprit un argumentum ad hominem qui profitera tôt ou tard , et même peut lui faire trouver un mari.
Le génie ne consiste pas seulement k savoir créer des circonstances k propos , mais a savoir s'en servir; aussi il ne dépendait pas de lady Anne que le cheval arabe de son mari prît le mors aux dents k la vue d'une vieille femme et renversât son cavalier ce jour-lk plutôt qu'un autre; elle pouvait encore moins imposer au jeune homme une foulure au poignet plutôt qu'une jambe ou une tête cassée. Lady Anne n'avait pas non plus le talent de persuader a sa majesté Bri-
tannique de congédier ses fidèles pairs et députés juste au moment opportun de la chute du cheval. Mais lady Anne avait ce qu'il fallait pour diriger tous ces événemens vers un but utile ; ses manœuvres antérieures avaient complètement donné le change au vicomte, qui ne vit dans le choix d'Isabelle, pour lui servir de secrétaire, qu'une nouvelle preuve d'amabilité.
Lorsque lady Anne revint , elle trouva le jeune couple assis près du feu l'un à côté de l'autre, lord Warrington appuyé sur le dos de la chaise d'Isabelle , à la manière des amans.
— Fi, fi donc! vous causez la comme des paresseux au lieu d'écrire j il fallait travailler d'abord et jouer après, comme nous disons aux enfans! Oh! les petits méchans ! dit-elle en riant donnant à sa fille une petite tape sur la joue, puis une autre sur l'épaule de lord Warrington.
— C'est horrible de nous calomnier de la sorte, reprit-il sur le même ton en montrant l'adresse.
— Quoi, l'avez-vous finie! Comme vous avez été vite ! c'est admirable ! s'écria-t-elle. Elle ne saurait être mieux rédigée; tous les intérêts sont ménagés. Ceux qui veulent maintenir les sinécures, parce qu'ils ont la chance d'en obtenir j ceux qui expriment une opinion contraire , parce qu'ils n'en espèrent aucun profit; ceux qui sont d'avis que la dette nationale soit acquittée, ceux qui préfèrent augmenter la liste des pensions, ceux qui demandent a grands cris l'émancipation des catholiques , ceux qui insistent pour le maintien de la suprématie des proteslans, tous peuvent regarder lord Warrington comme leur défenseur. Oui vraiment, les nuances de formes et de couleur sont habilement calculées dans ce morceau de mosaï-
que politique. Bravo, milord! Comme cette fille est adroite ! se dit-elle. Puis, s'adressant Il sa fille : Ce député de notre choix fera un grand diplomate ! Quel dommage que cette finesse qui suffirait à tout un empire soit perdue dans un comté d'Irlande !
Lady Anne savait que lord Warrington n'ambitionnait rien tant que la place de ministre de cabinet, aussi le vit-elle sourire avec ravissement.
— Je suis flatté de votre approbation j
mais rappelez -vous que votre charmante fille m'a été d'un grand secours , ajouta-t-il avec politesse .
— Quant à ma pauvre Isabelle , reprit la mère déposant un baiser sur son front virginal , je ne crois pas qu'elle vous ait beaucoup aidé; vous n'êtes pas encore assez diplomate pour me persuader que vous êtes
sincère dans celte occasion. Puis, baissant la voix, elle dit à sa fille : Mac Alpine est dans l'autre chambre, vous pouvez aller maintenant causer avec lui , car il est triste et mécontent de ne pas vous voir.
Lady Anne remarqua avec plaisir que les yeux de lord Warrington suivirent Isabelle comme elle sortait à regret de la chambre; puis , lorsque la porte se referma sur sa gracieuse personne, il parut de fort mauvaise humeur .
— Ge pauvre Mac Alpine, dit-elle en riant, a été pendant tout le jour aussi gai qu'un poisson hors de l'eau ; mon cœur saignait de l'avoir privé d'Isabelle; mais il a un si bon caractère , le pauvre garçon , personne n'est plus aimable que lui.
Lord Warrington releva ses belles boucles noires , se pencha sur le dos de son fau-
teuil, aflfectant toute la nonchalance d'un grand seigneur obligé d^écouter un discours ennuyeux.
— Comment trouvez-vous celui que j'ai choisi pour mon gendre? demanda-t-elle après un moment de silence.
— Franchement? repril-il avec une indiflférence affectée.
— Oui certainement.
— Eh bien! franchement, c'est Fhomme
le plus laid et le plus stupide que la terre ait %
porté.
— Je ne suis pas de votre avis , reprit-elle avec une chaleur très naturelle -, il est loin d'être stupide, il a même beaucoup de talent j quant au physique, les hommes entre eux ne se peignent jamais avec impartialité, il est tout aussi agréable que la plupart des hom^
mes, ayant l'air d'attaquer indirectement le \icomte.
Une expression calme de dédain erra sur les lèvres charmantes de milord. Ma chère lady Anne, rappelez-vous que je ne Vous ai pas lorcèc d'écouter mon opinion sur M. Mac Alpine, mais que vous me l'avez demandée d'une manière assez pressante.
Lady Anne balança son pied pendant quelques secondes, ce qui était chez elle un signe de mécontentement ainsi que l'avait remarqué lord Warrington j celui-ci fredonna un air d'opéra.
— Je vous serai bien obligée milord, conlinua-t-elle , de ne pas être aussi franc avec ma fille qu'avec moi dans vos critiques sur un homme qui sera bientôt un des membres de ma (amille. Les jeunes fdles sont en général romanesques^ elles ^'imaginent qu'il faut cire
passisonnément amoureux d'un homme pour Tépouser^ c'est pourquoi je vous supplie de garder a l'avenir votre opinion sur Mac iVlpine pour vous seul; vous feriez à Isabelle un tort irréparable , en l'indisposant contre lui.
— En l'indisposant contre lui! répéta-t il avec ironie, comment le pourrais-je? N'ai-je pas compris qu'il était pour vous le beau idéal ^ la quintessence de toutes les perfections morales et physiques î
— Permettez -moi , milord , de vous désabuser, reprit-elle avec dignité, mais d'un air piqué. Je sais parfaitement que M. Mac Alpine n'est pas un colonel C. pour la beauté , ni un lord G. pour le talent; je vous ai seulement dit qu'il possédait ces deux quahtés au même degré que les autres hommes en général, appuyant avec affectation sur ces dernières paroles. J'ajoiite a cela que c'est
un jeune homme excellent , rempli de principes et de délicatesse ; qu'il est passionnément amoureux de ma fille, qui enfin commence a apprécier son mérite et a s'apercevoir qu'il lui offre plus de chances de bonheur qu'un homme à la mode ou doué de beauté et d'esprit.
— C^est possible j répondit sa seigneurie avec cette indifférence qui cherche à vexer ; moif Je ne dispute jamais y surtout avec les dames. Permettez-moi, madame, de sonner mon valet de chambre j il est temps de s'habiller pour le dîner.
Lady Anne salua froidement et laissa lord Warrington bien décidé à faire connaître à Isabelle, a la première occasion, ce qu'il pensait de Mac Alpine, si toutefois elle ne l'avait pas encore deviné.
La conversation fut interrompue par l'en-
— mo —
trée de M. Wilmot et Marie, suivis de M. Bar ham, riant aux éclats comme h l'ordinaire.
Aussitôt que lady Anne jugea convenable de reprendre ses aimables manières avec le vicomte, elle se tourna vers son mari:
— Vous n'avez pas encore lu l'adresse de lord Warrington, je crois; elle est admirable.
— Oh ! je reconnais ici la touche d'Isabelle, dit le père avec son insouciance et sa franchise habituelle , et charmé de cette nouvelle preuve des talens de sa fille.
— Oui, répliqua lady Anne frappant l'épaule de son mari comme elle se penchait vers lui, vous savez que milord s'est démis le poignet et qu'il ne pouvait pas écrire -, c'est pourquoi vous avez reconnu la main d'Isabelle, mais cela ne signifie rien.
— Certainement, ajouta Wilmot compre-
nanl la pensée de sa femme. A merveille , milord, impossible de mieux faire! Tenez, Marie , l'avez-vous lue?
— De quoi s'agit-il donc ? demanda M. Barham, frappé de l'admiralion excitée par cette feuille de papier qu'on se passait de main en main. Est-ce que lord Warrington vient d'écrire une nouvelle attrape , miss Wilmot?
— C'est bien à peu près la même chose , répondit-elle en riant, c'est une adresse au comté.
— C'est là tout? de la politique seulement? s'écria-t-il d'un air désappointé. Je suis toujours surpris qu'on s'occupe de politique, c'est si ennuyeux et si bête.
Environ deux heures après le dîner , la porte s'ouvrit , et Pat Murphy entra le sourire sur les lèvres.
— Est-il venu? cria Barham.
— Oui, monsieur.
— 0 miss Wilmot I il est arrivé. Bonne nouvelle ! lord Warrington, il est ici. Puis il s'élança hors de la chambre battant des mains et suivi par Marie.
— Au nom de Dieul qu'a-t-il donc? demanda Mac Alpine j qui est arrivé ?
— Ni plus ni moins que Paddy Bouche , dit M. Wilmot en riant.
— Je suis vraiment en admiration de votre patience, lady Anne, à supporter un être aussi nul que ce jeune homme ; je suis désolé d'avoir contribué a vous faire faire sa connaissance.
— N'y faites pas attention, moucher, répondit lady Anne avec un de ses plus gracieux sourires; tous ceux que vous nous présenterez seront toujours les bien venus.
— Malheureusement , reprit Mac Alpine , je ne puis \ous en délivrer qu'en partant avec lui 3 comment le pourrai-je? ajouta-t-il, s'adressant a voix basse à Isabelle qui était assise entre lui et le vicomte, ou trouverai-je le courage de m'arracher de celle que j'adore, de celle qui est mon idole , la bénigne étoile de ma destinée? Que penserait alors mon enchanteresse de son indigne chevalier?
— J'allais vous prier de m'accompagner en bas pour voir les danses, dit lord Warrington.
— Et pourquoi pas? répliqua Isabelle très vivement ; j'y suis toute disposée.
— Oh ! non, il ne faut pas que je vous arrache une seconde fois à l'amour et à lord Byron, dit -il lançant alternativement un coup d'oeil à M. Mac Alpine et k lady Anne. Nous nous sommes livrés une grande ba-
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taille aujourd'hui, votre mère et moi, à l'oc-^ casioii du beau futur) elle m'a ordonné , sous peine d'encourir une disgrâce, complète de dire ou même de penser que lord Byron ne saurait trouver un meilleur interprète, ou l'Amour un avocat plus éloquent et plus persuasif j qu'en outre ce serait une félonie sans rémission, sans pardon même ecclésiastique, que de vous laisser soupçonner que moi, ou personne autre, pût imaginer de rencontrer plus de perfections que chez lui. Je n'ai jamais vu une femme aussi enthousiasmée de l'amant de sa fille; elle l'aime plus que vous, belle fiancée,
— Vous avez choisi un sujet de conversation fort désagréable , milord , dit-elle en rougissant; faites-moi le plaisir d'en changer, je vous prie.
— Vos désirs sont des lois pour moi , dit-il en saluant d'un air moqueur; jamais il ne
jîi'arrivera de rien dire qui puisse troubler votre tranquillité. Suis-je pardonné? accepterez-vous mon bras pour aller Ta oii ils dansent d'un pied léger et fantastique , comme dirait le Morning-Post.
Isabelle sourit de manière a lui prouver qu'elle pardonnait, et ils sortirent ensemble du salon.