CHAPITRE XXIV
Milady, au grand désappointement de lord Granviile, ne mourut pas, malgré ses trois médecins. Comme elle avait fait demander lin ministre aussitôt après avoir recouvré connaissance , le tendre mari se disait :
— Il faut cfii'elle soit bien malade, puisqu'elle demande un ministre de la religion.
Un mois s'écoula 3 lady Granville ne sortait pas encore de sa chambre, mais elle se levait pendant quelques heures. En parcourant les cartes et les billets qu'on avait déposés chez elle durant sa maladie, elle s'aperçut que le marquis de Tiverton avait montré plus d'empressement que tous les autres.
— Le marquis, milady, dit la femme de chambre, venait jusqu'à cinq fois par jour demander de vos nouvelles. 11 ne se portait Huère mieux lui-même , je crois, milady; vous ne l'auriez pas reconnu : tout le monde remarquait sa pâleur et son air abattu.
— Vraiment I je suis lâchée, Edwards ; sauriez-vuus, par hasard, comment il se porte
maintenant ? demanda milady s'eftbrcant de paraître calme.
— Oui , milady ; il va mieux : je l'ai vu hier, il m'a chargé de vous présenter ses hommages, et de vous remettre ce petit billet.
Lady Granville , cédant k sa première impulsion, allait refuser le billet, mais elle pensa que cela produirait un mauvais effet vis-k-vis de sa femme de chambre ; elle le prit , rompit le cachet en tremblant , son cœur battait avec force. On voyait que ce billet avait été écrit k la hâte , il était conçu en ces termes :
« J'ai su, par votre femme de chambre , w que vous étiez enfin en état de vous lever, « et que vous commenciez k reprendre des « forces. Vous avez beaucoup souffert 3 mais
'.( moi, j'ai souflfert bien plus encore. Vous « étiez, par bonheur, dans un état léthargi- « que , qui vous rendait inaccessible aux an- <c goisses du corps ou de l'esprit, tandis que " je portais, k moi seul, tout le fardeau de « mes peines et des vôtres. Vous m'avez (f banni de votre présence, Isabelle, mais je « ne puis vous bannir de mon cœur. Je <f quitte l'Angleterre dans quelques semaines^ (' peut-être irai-je faire un voyage en Perse, « j'ai besoin de distraction. Comme ma santé
V délabrée pourrait bien m'empêcher de « ne jamais revenir, me permettrez-vous de « vous voir quelques instans avant mon dé-
V part? »
— INon , non! murmura milady, seule alors dans son appartement, je ne dois pas, je n'ose pas vous revoir, Tiverton; non, il y aurait trop de présomption de ma part a tenter la destinée ! non , lorsque je me
croyais mourante , j'ai prié Dieu qu'il m'aidât à déraciner de mon cœur cet amour criminel , il m'a écoutée , j'en suis sûre ; je ne puis guérir dans un mois , ni même dans une année, mais avec sa grâce, je guérirai au moins avant de mourir, j'en ai la certitude. Non , Tiverton , quoique décidé à vous éloigner de votre pays natal pour toujours, peutêtre, je ne vous reverrai pas, quoique en vous perdant je demeure privée du seul être qui s'intéresse a moi ; car vous m'aimez autant que l'homme puisse aimer j mais enfin c'est de l'amour! c'est une ombre de consolation ! et —
Edwards entra avec précipitation.
— Bonnes nouvelles , milady !
— Bonnes nouvelles ! répéta Isabelle d'un air pensif.
— Lady Anne vient d'arriver chez lord Rochefort j elle envoie demander si vous pouvez la recevoir. Elle est venue en poste de Rome, après avoir lu dans les journaux le récit de votre maladie.
— Dieu merci ! s'écria lady Granville fondant en larmes. Oh ! ma mère ! que vous êtes bonne !
Lady Anne entra quelques minutes après ; sa physionomie était aussi calme qu'à l'ordinaire , tandis que sa fille se précipitait dans ses bras, à moitié suffoquée par une foule de sentimens divers.
— Chère, chère maman, vous me plaignez, n'est-ce pas? Je l'ai deviné, car vous venez me retrouver quand tout le monde m'abandonne ; vous aimez encore
— ÎÎ25 —
votre pauvre Isabelle ! oh ! oui , encore ! Chaque phrase était entrecoupée par de nouvelles larmes et de nouveaux embrasse-
mens.
— Ma chère Isabelle , calmez-vous un peu, ma fille chérie , cette agitation ne convient pas à votre état de santé j je serai forcée de vous quitter si vous continuez, je vous le jure. Allons, un peu de raison , chère petite. Asseyez-vous, Isabelle, continua lady Anne lorsque sa fille devint plus calme , et causons un peu. Parlez -moi donc de cette brouille avec lord Granville ; j'ai lu et entendu dire à ce sujet mille choses différentes, tout le monde cependant s'accorde a vous blâmer et a vous trouver trop vive et trop exigeante. Maintenant, que je vous entende à votre tour, ma chère amie.
Isabelle récapitula les détails que nos lec-
leurs savent déjà. Lady Anne l'écouta fort attentivement jusqu'à la fin.
— C'est Ta tout le sujet de vos plaintes ? demanda-t-elle.
— C'est tout, répondit sa fille.
— Pensez - vous , ma chère Isabelle , que lord Granville soit le seul mari infidèle?
— Non , ma chère maman ; mais il est le seul qui puisse obliger sa femme à recevoir sa maîtresse.
— Folie que tout cela ! Pourquoi ne pas envisager la chose avec autant de philosophie que lord Seaton ?
— Vous pourriez donc la voir à ma place ?
' — Certainement ! je i'aimcrais mieux que d'abandonner la maison. Il est encore temps , votre oncle Rocheforl a sondé Granville, et si vous consentez a recevoir lady Sealon , il oubliera votre emportement passé, et....
— Jamais! interrompit Isabelle; jamais!
jamais ! Je veux fuir cet homme le plus tôt possible. Lui. oublier mon emportement!
s'écria -t- elle se levant avec indignation; lai ^ le tyran! le traître! le tyran poli au doux sourire ! le traître! vil et raffiné dans sa cruauté ! /««', parler de pardon ! Ecoutez-moi, ma mère; supposez que j'eusse le cœur assez vil et assez corrompu pour m'associcr à lady Seaton ; supposez que je voulusse oublier et pardonner les humiliations dont j'ai été abreuvée depuis trois ans h cause d'elle , il m'est impossible de pardonner et d'oublier le projet infernal de ce matin; lorsqu'après
m'avoir torturée jusqu'à la folie , il me traînait au bord du précipice ! Dieu ! Et ma mère pourrait exiger que je vive avec un monstre pareil !
— Ma chère Isabelle , voire agitation me fait autant de mal qu'a vous-même , répondit rimpassible lady Anne. Je vous donne mon opinion qui s'accorde généralement avec celle de tous vos amis , et je vous supplie de nouveau de réfléchir avant de prendre un parti ; n'allez pas céder à la mauvaise humeur; vous êtes à la tête d'une belle fortune, vous avez de la naissance, de la beauté , et tous les avantages que peut offrir le monde. Cher enfant , des milliers de femmes envient le sort brillant que vous allez rejeter dans un moment de caprice; douce Isabelle , laissez-vous persuader ! Comment vous habilueriez-vous à une fortune médiocre après avoir joui de grandes richesses ? Et quand vous serez la pauvre lady
Granville , tout le monde vous tournera le dos j vous trouverez alors un bien j^rand changement.
— Oh ! je sais déjà a quoi m'en tenir sur le monde I répondit Isabelle . j'en suis dégoûtée. Après une pause, elle continua : — Puisque mon oncle Piochefort a offert d'intercéder pour moi auprès de lord Granville . peutêtre voudra-t-il bien conférer avec lui pour m'obtenir une pension convenable : je n'en demande pas davantage , et même je l'accepterais avec répugnance . car j'aimerais a ne lui rien devoir, ajouta-t-cUe en soupirant.
— Où avez-vous l'intention de vivre? demanda la mère.
— Quand je quitterai la maison de mon mari , n'est-il pas naturel que jaille h:ibit''r
celle de mon père ? répondit Isabelle timidement.
— Ma chère Isabelle , si vous étiez réellement cliassée par votre mari, la maison de votre père vous serait ouverte j mais puisque vous laissez volontairement l'homme que vous avez juré d'aimer et de respecter, je ne puis, en conscience, encourager votre conduite coupable envers Dieu et la société. Ce n'est point moi qui consentirai à recevoir une fille que j ai bien mariée.
Les lèvres d'Isabelle tremblèrent , son cœur était gros , mais elle garda le silence. Lady Anne se leva pour aller dîner chez lord Rochefort.
Lady Granville ouvrit la Bible qui élait près de son lit, et tomba par hasard sur ces
paroles : Quand mon père et ma mère m'abandonnent, il me protège.
Elle se jeta a genoux en pleurant amèrement.