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CHAPITRE XXV

Quelques jours après , une voiture de voyage attendait devant la porte du comte de Granville.

Une jeune femme, pâle et maigre, descendait l'escalier soutenue par deux messieurs ,

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et suivie d'une femme de chambre. Le plus jeune des cavaliers lui oliVil la main pour monter dans la voiture.

— Vous aurez beau temps pour voyager, dit-il.

— Oui , répondit - elle.

— Tout est prêt , je crois , dit le vieux monsieur; vous n'avez rien oublié , Edwards ?

— Non , rien , milord.

— Alors partez de suite, car vous arriverez tard h Cantorbery. Adieu , ma chère Isabelle ; et il effleura froidement la joue pale de la voyageuse.

— Adieu, mon cher oncle, mille remercî-

or.r;

mens pour l'inlérêt que vous m'avez témoigné.— Granville , ajouta-t-elle , tendant la main à l'autre monsieur, je fais des vœux pour votre bonheur; et sa voix trembla légèrement j il sourit et s'inclina. Le laquais ferma la portière , et bientôt après la voiture s'éloigna rapidement.

Les voyageurs s'arrêtèrent le soir à Cantorbery. Lady Granville était couchée sur un sopha près du feu , regardant la flamme briller j elle venait de retomber dans cet état d'engourdissement que nous lui connaissons j un de ses bras , blanc comme autrefois, mais amaigri maintenant , était négligemment appuyé ; de l'autre main , elle tenait un livre , lorsque la porte s'ouvrit , et le domestique vint la prévenir qu'un monsieur désirait lui parler d'affaires importantes. Avant qu'elle n'eût le temps de répondre , un grand homme enveloppé d'un manteau parut à la porte j

sans le regarder, elle lui fit signe de s'asseoir, et attendit patiemment Texplication de sa

visite.

— Vous êtes bien changée , Lady Granville , observa l'étranger ; Isabelle tressaillit au son de sa voix , et fixa le cavalier avec beaucoup d'attention; elle respirait à peine , et sa tête retomba sur son épaule : lorsqu'elle reprit connaissance , elle aperçut à genoux cet homme dont la figure lui était bien connue; son regard, d'abord vague et confus comme celui d'une personne qui s'éveille, devint inquiet et pénétrant.

— Qu'êtes-vous venu faire ici ? demandat-elle.

— Je suis venu vous voir.

— Me voir ! mais je vous l'avais défendu.

De quel droit, ajouta-t-elle faisant un effort pour se remettre, venez-vous me forcer a vous recevoir ?

— Je tiens mes droits de l'amitié , lady Granville; Isabelle, regardez-moi , ne suis-je pas changé aussi? et pourquoi? A cause de mon amour pour vous , lorsque vous étiez malade, je le fus aussi. Quand vous souffrez, je souffre j et vous me demandez comme au premier venu de quel droit je me présente devant vous ; de quel droit ! répéta-t-il avec chaleur.

— Y a-t-il de la générosité a me poursuivre ainsi? j'en appelle h vous-même, Tiverton.

— Et pourquoi avez-vous refusé de me voir? dites-le-moi.

— Parce que je ne veux pas me retrouver avec l'homme qui m'a déjà insultée.

— Insultée ! Isabelle , ne nous dispuions pas sur la justice de celte parole si douce. Je confesse l'avoir méritée une foisj mais vous ne deviez plus craindre une nouvelle offense , puisque je vous faisais connaître mon intention de m'éloigner pour toujours , et je n'ambitionnais que la faveur de prendre congé de vous , et vous avez refusé celte humble requête , sous prétexte de me punir de ma conduite passée : ce n'était pas Ta le motif, Isabelle ; vous m'avez refusé , parce que vous n'étiez pas sûre de vous-même.

Isabelle se préparait a sonner, lorsque Tiverlon l'arrêta.

— Vous ferez du scandale , et voilà tout 5 car le premier homme qui entrera dans la chambre , en sortira malgré lui. Vous m'éeoulerez jusqu'au bout, puis un seul mot de votre part suffira pour m'éloigner. IN'en

était-il pas ainsi autrefois? — '\ olre ficrl(5 de femme se révolte , je le sais, quand j'ai l'audace de vous dire que vous ne me haïssez pas autant que vous voulez me le faire croire et vous le persuader vous-même. 11 eût été peut-être plus adroit de jouer le rôle d'amant soumis. Moi je préfère vous ouvrir mon cœur sans rien dissimuler; ensuite vous direz, Isabelle , si je mérite d'être aimé ou d'être foulé aux pieds ; au moins vous conviendrez que je n'ai aucun rapport avec ces adorateurs qui vous ont entourée depuis votre mariage. Je vous ai aimée et recherchée comme Isabelle Wilmot ; je n'ai pas attendu que vous fussiez la femme d'un autre pour découvrir vos vertus. D'autres ont fléchi devant lady Granville , idole de la mode ; moi, j'ai aimé celte Isabelle qui m'avait révélé ces qualités que tout le monde proclame aujourd'hui , lorsqu'elle n'était encore qu'une jeune fille inconnue. Je m'étais aperçu de la

diflférence qui existait entre elle , et ces milliers de beautés , folles et coquettes , qui encombrent les bals et les salles de concert. Je vis, j'aimai cette simplicité, jointe à la finesse de son esprit , et à la sensibilité de son cœur. Je parlai à cette jeune fille de solitude dans un des plus beaux pays de l'Angleterre , du bonheur et des avantages de la vie retirée; je lui parlai des douceurs de l'intérieur où président l'amour et la sympathie. Mais votre mère, Isabelle, avait déjà gâté les précieuses dispositions confiées à ses soins ; l'ambition s'était déjà glissée dans ce jeune cœur j elle avait étouffé ses généreuses impulsions. Honte a la femme ! me disais-je, qui repousse un véritable amour, parce qu'il n'est pas environné de titres et de tous ces jouets brillans et passagers de la mode ! Dès lors je devins tout autre , je me livrai a la dissipation , mon cœur s'endurcit. Je partis pour l'étranger avec mon régiment -, des an-

nées s'écoulèrent ; j'appris votre mariage avec Warrington , je vous avoue que je l'appris sans la moindre émotion. — Enfin , me disais -je, ses vues ambitieuses sont remplies !

Peu de temps après j'héritai d'un titre que je n'attendais pas; je revins en Angleterre. Je m'aperçus que vous aimiez passionnément votre mari , et mon estime pour vous s'accrut de nouveau; je ne tardai pas a savoir que vous étiez négligée , et par conséquent malheureuse ; vous devîntes alors l'objet de toutes les espérances des présomptueux et des fats : j'admirai cette aisance pleine de mépris avec lequel vous répondiez à leurs prétentions. Insensiblement, je sentis renaître mon affection première , mais je me gardai bien de vous l'exprimer. \ous conviendrez que je ne me suis jamais permis la moindre indiscrétion avant le jour ou Gran-

ville nous laissa seuls. Quand il vous a chassée de chez lui, je vous ai offert ma maison; j'ai mis aussi a votre disposition ma personne , ma fortune , mon nom , vous avez tout repoussé ; vous m'avez banni de votre présence; alors non seulement , Isabelle, je vous ai regardée comme la plus séduisante des femmes , mais comme un être qu'on devait idolâtrer, a. cause de votre énergie qui vous a soutenue au milieu de vos peines et de vos humihations et vous a donné le courage de chasser le séducteur, quoiqu'il vous apparût sous la forme d'un homme que vous aimiez. Je savais bien que votre cœur m'appartenait. J'appris votre maladie ; j'en attendis le résultat avec une cruelle impatience , vous revîntes a la vie. Je demandai k vous voir, vous avez refusé; je fus informé de votre départ , et je suis venu vous attendre iLi... y> Le marquis cessa de parler.

— Qu'atlenclez - vous , pour vous et pour moi , de cette démarche ?

Il garda le silence pendant quelques minutes.

— Lorsque je vous déclarai mon amour la première fois , vous avez bien fait de me repousser, car il n'était pas encore tout-à-fait digne de vous ; d'ailleurs , vous n'étiez pas sûre de ma sincérité. Il vous restait encore l'espoir d'un raccommodement ; vous aviez encore une mère, des parens, des amis j vous aviez de grands sacrifices à faire. Maintenant vous êtes séparée de votre mari , blâmée par vos amis, abandonnée même par votre mère. Vous partez seule ; vous vous expatriez avec 600 livres de rentes , sans enfans , sans rien qui vous attache a la vie.

Isabelle , que vous importe le monde et ses II. 16

préjugés? ->e connaissez -vous pas déjà le vide qu'il procure ? De tous ceux qui ont voltigé près de vous dans votre prospérité , pas un seul ne viendra vous consoler. Tout le monde oublie la belle lady Granville , excepté l'homme qui l'aimait dans son enfance. Cet homme ne devrait-il pas l'emporter sur un monde insouciant et frivole ? Répondez , Isabelle.

— Oui , je vous préférerais au monde et à tous ces hommes , si le monde était le seul obstacle qui nous sépare ; mais quelque chose l'emporte encore à mes yeux sur l'opinion du monde : le respect que je me dois. Un être possède mion cœurplus que vous encore j c'est m on Dieu ! Que ne l'ai-je pas connu plus tôt, je me serais épargnée la torture des sentimens que je lui sacrifie pour obéir à sa volonté.

— Ainsi , vous rejetez ce cœur qui n'a pas

changé et qui ne changera jamais? Vous préférez vivre seule dans le monde , Isabelle ; le chagrin qui me dévore ne vous touche pas; réfléchissez encore ! avant de me condamner avec vous a une affireuse existence !

— Tiverton , avez-vous jamais lu ce hvre? lui demanda-t-elle en lui présentant le petit volume qu'elle avait près d'elle.

— Non , jamais!

— Eh bien ! hsez-le avec soin , méditez-le ensuite ; puis vous viendi'ez me demander pourquoi je vous condamne avec moi à une vie de malheurs. Si vous aviez lu ce li-sTe, Tiverton , vous n'auriez pas cherché à séduire la femme afiliajée. Partez , vovagez , comme vous en aviez l'intention ^ réfléchissez, priez surtout , revenez ensuite dans votre

pays, et puis, si vous vous mariez... Sa voix devint tremblante, mais elle se remit et continua : Surtout n'épousez jamais la fille d'une femme intéressée. — Maintenant , ajouta -teile , lui tendant la main , il faut nous dire adieu.

11 hésitait encore.

— C'est inutile , Tiverton , ma résolution est prise ! Que Dieu vous protège ; oubliezmoi.

— Que ne le puis-je ! répliqua-t-il d'une voix émue , mais cela est impossible ! Non , je vous aime comme je n'aimerai jamais! je vous respecte , comme je n'ai jamais respecté une femme ! Non, Isabelle, je ne puis jamais vous oublier!

li enfonça son chapeau , rejeta loin de lui la main qu'il tenait encore , et sortit de la

chambre. Isabelle retomba sur le sopha: elle était pâle et immobile j et, sans les sanglots étouffés qui s'échappaient de son sein, on aurait pu croire qu'elle avait cessé do vivre.

Le lendemain, lady Granville fut incapable de continuer son voyage.

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