‹ Le candidatChapitre 12 sur 13 · CHAPITRE XXlTf · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXlTf

Le lecteur voudra bien maintenant voyager avec nous jusqu'à Paris, s'arrêter rue Castiglione , monter à un beau salon , au preinier , oîi se trouve réunie la société la plus brillante , des gens distingués par le rang

et le talent, appartenant a différenles nations de l'Europe. Vous y verrez des poètes, des diplomates , des mathématiciens , des artistes , des généraux , des philosophes , des ambassadeurs étrangers. Lessalonssont encore animés et embellis parla présence d'une foule de jolies femmes , chacune environnée d'un petit cercle d'admirateurs. Maison est surpris de les voir rassemblés en plus grand nombre autour de la personne la moins agréable de la réunion : il faut avouer aussi que c'est la maîtresse de la maison.

Chaque parole qui sort de sa bouche est suivie de rires et de bravos , soit qu'elle s'adresse h un Français, à un Italien , a un Espagnol ou à un Allemand : elle dit à chacun quelques mots dans sa propre langue, devient gaie , profonde ou exaltée, selon l'esprit et le caractère de son auditeur. Malgré le charme qu'elle répand autour d'elle par

l'esprit de sa conversation , on voit qu'elle ne cherche pas à briller ni à fixer l'attention. Son esprit est éclatant , parce qu'il l'est toujours : elle ne serait pas moins aimable en petit comité , au coin de son feu.

Un monsieur qui venait d'entrer, s'avança vers elle.

— Eh bien ! l'avez-vous trouvé? demanda cette femme h voix basse , mais avec empressement.

— Oui , après beaucoup de recherches , je l'ai enfin découvert dans un café du Palais- Royal , où il a passé trois jours et trois nuits à boire et à jouer avec une bande de mauvais sujets. J'ai cherché à lui faire comprendre qu'il agissait très mal en quittant la maison pendant des jours entiers sans prévenir sa femme de ses intentions ; j'ai voulu le

persuader de revenir avec moi , mais je n'ai pas réussi.

— Quel motif a-t-il donné ? quelle réponse ? demanda la dame.

— La réponse ordinaire à tout ! un éclat de rire.

La dame se mordit les lèvres , eut un instant l'air pensif j mais elle reprit bientôt ses manières aisées et indiflférentes.

— Venez , sir Robert , donnez-moi le bras et conduisez-moi dans le salon de musique.

Quelques minutes après une voix étendue, expressive et légère remplit les appartemens, et excita les applaudissemens et l'admiration des professeurs eux-mêmes.

— Cette femme est pleine de talens, dit

un jeune homme à sir Robert. Mais dites-moi donc pourquoi Barham ne paraît jamais aux soirées de sa femme? Cela produit un singulier effet j on dit qu'ils ne vivent plus ensemble , qu'il la trouve laide et qu'elle le trouve sans esprit. Personne de ma connaissance ne Fa vu. Il fréquente très mauvaise compagnie, m'a-t-on dit. Votre père a été son tuteur?

Sir Robert s'incline.

— Vous pouvez alors nous donner quelques renseignemens sur lui ? Est-il vraiment stupide ?

— Sa femme lui est certainement bien supérieure pour l'esprit , répondit sir Robert > sèchement.

— J'admire votre prudence, dit son compagnon en souriant j elle ne s'accorde guère avec votre position dans le ménage.

— Que voulez-vous dire? demanda sir Robert.

Le jeune homme souri^ encore.

— Vous ne savez pas ce quon dit de vous et de la Corinne anglaise , de la femme brillante et de l'ami parfait de ce pauvre sot de Barham.

Sir Robert fixa un regard sévère sur son^ plaisant interlocuteur.

— J'ai pour habitude de ne jamais permettre qu'on attaque en ma présence la réputation d'une femme. Veuillez donc , je vous prie, m'envoyer la première personne qui s'occupera devant vous de madame Barham autrement que pour l'admirer et parler du respect qu'elle inspire. Puis il changea de conversation.

Aucun de ceux qui avaient entendu chanter et causer madame Barham pendant la soirée, ne s'aperçurent de l'agitation de son esprit.

£n&n , au regret de tout le monde , à l'exception de la maîtresse de maison , les salons se désemplirent j il ne resta plus que sir Robert.

— Voulez-vous venir avec moi à ce café? demanda tout k coup madame Barham. Je lui parlerai moi-même.

Sir Robert fort surpris, tâcha de l'en dissuader, mais elle insista. Ils se firent alors conduire au Palais-Royal . Sir Robert entra seul et revint au bout d'une demi-heure sans Barham.

■ — Je ne puis l'engager à venir nous rejoindre, je crains qu'il ne soit à jamais perdu, dit-il avec tristesse.

Marie se précipita hors de la voiture.

— Montrez-moi le chemin , dit-elle tout effarée.

— Vous ne pouvez pas, madame, songer à paraître au milieu de ces mauvais sujets. Cela est tout-a-fait inconvenant pour une femme.

— Plus ce lieu est mauvais , plus il est nécessaire de l'en arracher répliqua- 1- elle.

— Cette démarche sera vaine ; il ne vous écoutera pas. Je vous en conjure , évitez une scène aussi pénible. 11 est maintenant intraitable.

INIadame Barham persistant toujours, sir Robert la conduisit vers la chambre de Jim ; elle s'arrêta un moment sur le seuil de la

porte, pour y découvrir son mari au milieu de cette foule d'hommes grossiers et de mauvaise mine j elle l'aperçut enfin. Sa figure était rouge , ses manières étaient celles de l'homme vulgaire et dissipateur ; il jouait et perdait , riait et jurait alternativement.

Tout occupé de ce qui se passait à la table , il ne vit madame Barham qu'au moment où elle s'approcha de lui et le coudoya. Il se retourna brusquement.

— Ah ! c'est vous ! Qui vous amène ici ?

— Venez un peu avec moi jusqu'à la porte , repli qua-t-elle , j'ai quelque chose a vous dire.

— -Ne me retenez pas long-temps, car je

— 2iiC —

suis fort occupé , dit-il suivant sa femme hors de la chambre.

— Barham, pourquoi n'êtes-vous pas revenu à la maison depuis trois jours?

— Parce que cela m'a convenu , répondit-il ; j'avais envie de m'amuser. Pensezvous que j'irai vous en demander la permission ?

— Pourquoi au moins ne pas me dire où vous êtes? pourquoi me laisser des jours entiers sans savoir ce que vous êtes devenu ?

— Parce que sir Robert m'aurait suivi partout. Son vieux père m'ayant conduit par les lisières , il s'imagine avoir le droit d'en faire autant, mais il se trompe bien.

— Mon cher Barham , je n'ai pas du tout

l'intention de vous conduire, dit sir Robert tranquillement; je me permets seulement de vous donner des conseils que vous êtes libre de suivre ou de repousser : conseils que je ne cesserai jamais de vous offrir , à cause de la vieille amitié qui existe entre nos deux familles , quelles que soient vos manières. Je n'ai absolument en vue que votre bonheur.

— Oui, oui, j'en crois ce que je veux, répliqua Barham en riant : voilk toujours le refrain , mais je ne suis pas si bête que vous le pensez !

Sir Robert haussa les épaules en signe de mépris.

— Eh bien ! mon ami, écoutez au moins les avis de votre femme.

— Bien obligé! Sachez, pour votre goun. 17

verne , que je ne veux pas non plus passer pour un imbécile. Non , non ! je suis mon maître, et je ferai tout ce qu'il me plaira j qu'elle garde ses avis pour un autre. ACralcourt , elle me reprochait mes chevaux de course, mes paris, mes meutes : elle trouvait k redire à mes parties de plaisir avec mes grooms et mes chasseurs j à Paris, elle trouve extraordinaire que je dîne avec quelques amis. Depuis mon mariage, je n'ai pas eu un moment de tranquillité ; elle censure tout ce que je fais , sans en avoir le droit.

— Comment ! la femme n'a-t-elle pas le droit de reprendre son mari? demanda madame Barham.

— Oui , quand un homme la choisit a son goût, passe encore j il peut alors supporter un peu d'ennui et n'a de reproche k faire qu'à lui-même : c'est tout naturel.

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— Que voulez-vous dire , Barham? Je ne vous comprends pas , dit sir Robert.

— Elle me comprend , répliqua-t-il d'un ton bourru. Sir Robert jeta un regard sur Marie.

Comment reconnaître dans cette femme humiliée par un mari stupide et à moitié ivre, celle qui venait de briller et d'attirer les applaudissemens de tout un cercle ?

— Oh ciel ! quelle destinée pour un être semblable ! se dit-il en lui-même en voyant le rouge monter a la figure de Marie. Elle avait trop d'empire sur elle-même pour relever l'insulte de son mari !

— Eh bien ! Barham , dit-elle , je vous ai écouté ; voulez-vous m'entendre a votre tour ?

— Oui, mais ne faites pas un long sermon, car je veux aller rejoindre mes amis.

— Vous m^accusez de vous avoir toujours ennuyé, mais comment cela? Me suis-je jamais servie d'un mot dur? vous ai-je jamais témoigné de l'impatience, Barham?

— Non , mais vous me disiez sans cesse de ne pas faire ceci , de ne pas faire cela , prêchant toujours, au lieu de me faire rire comme autrefois. Je ne me suis pas marié pour être a l'école. Vous me parliez toujours de la maison agréable que vous auriez à Paris, si je voulais y venir j eh bien! nous y sommes , vous ne voyez qu'un tas de gens d'esprit, et vous êtes surprise de ne pas me voir à la maison !

— Eh bien! mon cher Barham, je ne recevrai plus de gens d'esprit s'ils vous ef-

fraient. Que puis-je faire de plus ? Voilà ce que je vous demande en échange : invitez chez vous, et non pas au café, les gens qui vous plaisent, ou dites-moi combien de temps vous resterez dehors quand vous vous absenterez; est-ce juste ou non?

— Je vous ai déjà dit qu'il me fallait de temps en temps des distractions.

— Ne pouvez-voiis donc vous amuser chez vous?

— Non , vraiment. Le moyen de s'amuser avec une femme près de soi ? Non , allez de votre côté et moi du mien , et nous serons toujours d'accord.

— Mais , Barham , vous courez à votre perte : on ne peut se divertir sans argent.

Que ferez-vous quand vous aurez tout dépensé?

— Ce temps est encore bien éloigné , répliqua-t-il en riant.

— Pas si éloigné que vous le pensez'!

Rappelez-vous ce que vous deviez en quittant l'Angleterre , et ce que vous perdez tous les soirs; puis...

— Ah! vous voila encore avec votre vieille histoire ! laissons donc tout cela ! — Puis il tourna les talons pour courir après ses amis.

— Pourquoi ai-je épousé un sot! s'écria Marie en se jetant dans sa voiture? Etre liée pour la vie à une créature semblable! à un homme qui ne peut pas même com-

prendre ses propres intérêts ! Et je suis obligée de céder devant lui , de supporter ses insultes, de cacher le mépris qu'il m'inspire , afin de le contenir autant que possible ! Ma pauvre fille , quel est le sort qui t'attend !

— Je ne connais pas d'autre femme capable de se résigner a une pareille destinée , dit sir Robert. Comme je vous respecte et vous admire I

— Vous me respectez et m'admirez! répéta Marie avec amertume ; non , vous me méprisez plutôt : vous mépriseriez la femme qui épouse un sot pour sa fortune , que penserez-vous de celle qui a manœuvré et fait tout son possible pour en venir la? Barham ne ment pas en disant qu'il était opposé k ce mariage. Je méritais le reproche, et je l'ai supporté avec patience et soumission. Le

inonde ne se doute pas, en me voyant rire et causer, des peines et des humiliations qui me sont tombées en partage ! Insultée par un être que je méprise; mariée a un homme que j'ai honte d'avouer, vous devez être surpris de me voir rechercher le monde; mais je deviendrais folle , si je ne dirigeais pas mon esprit ailleurs ; puis , quand je me trouve dans une société comme celle de ce soir, j'oublie que je suis la femme de Barham, et j'éprouve un moment de triomphe qui m'élève au-dessus de la dégradation et de celte affreuse position qui , dans d'autres instans, me courbe vers la terre; sans parler du remords qui me poursuit , quand je pense que si Barham avait épousé une fille de son choix , il eût peut-être pris une autre direction. N'est-ce pas horrible, d'avoir à répondre de son sort et du mien?

— El voilà la femme qu'on représente

comme insensible? s'écria sir Robert presque à haute voix.

— Je n'en suis pas surprise , dit Marie , puisque je l'ai cru moi-même pendant bien long-temps!

— Moi, j'ai toujours porté sur vous un jugement plus favorable! J'ai vu de suite que vous aviez été mal dirigée; on vous a répété si souvent que vous étiez insensible , on a pris tant de soin pour vous persuader que vous deviez vous en glorifier comme étant une preuve de supériorité intellectuelle, que vous devîntes, par enseignement, aussi insensible, aussi légère, que vous auriez pu l'être , si le ciel vous eût créée de la sorte. Je n'avais jamais pu croire que la femme aimée par tout le monde, et dont j'avais entendu raconter les œuvres de charité et les traits de bonté, péchât par le

cœur. Je regardais cela comme impossible et je n'avais pas tort. Comment supposer que Dieu eût accordé tant d'esprit , sans y ajouter le cœur? Vous étiez non seulement destinée k éblouir, mais à répandre le bonheur ; vous deviez enfin vous élever plus haut , et atteindre un sort plus doux en échange de celui que vous devez à votre mère.

— Et cependant, sa conduite n'est pas aussi blâmable peut-être que vous le pensez. Tout occupée de l'idée de bien marier ses filles , me voyant privée d'avantages extérieurs , craignant de ne pas réussir pour moi, elle se vit obligée d'étouflfer la sensibilité de mon cœur, afin qu'il ne l'emportât pas un jour sur le bon sens, et ne mît pas d'obstacles aux mesures a prendre pour m'assurer un bon établissement.

— Ainsi vous avez épousé Barha:n, parce

que votre mère vous a persuadé que vous étiez incapable d'inspirer de l'amour? Grand Dieu ! pourquoi ne s'être pas connus plus tôt? continua-t-il avec émotion.

La voiture s'arrêta devant la porte; madame Barham semblait aussi fort émue.

— J'ai entendu votre exclamation , ditelle.

— Aurais-je eu le malheur de vous offenser ?

— Je répondrai avec franchise. Non, je ne suis pas offensée, mais j'éprouve des regrets; car nous ne pouvons plus nous voir comme par le passé.

— Oubliez ce que j'ai dit; ces paroles me sont échappées sans le vouloir^ je vous le jure ; oubliez ! oubliez !

— Je ne puis rien oublier de ce que vous dites, répliqua Marie. D'ailleurs j'ai appris qu'on parle de notre amitié; comme je ne voyais pas de motif qui pût justifier la censure, j'éprouvais de la répugnance a renoncer a un ami que j'estime a cause du bavardage de quelques sots , et j'ai toujours diiOféré a prendre une décision. Je me suis toute ma vie trop peu inquiétée peut-être de l'opinion des autres, mais...

— Mais, interrompit sir Robert, si noire séparation ne vous semblait pas nécessaire ce matin , pourquoi mes paroles de ce soir vous font-elles changer d'avis? \ous ne me regardez pas, j'espère, comme un homme léçerj vous n'êtes pas non plus une femme étourdie 5 rien n'empêche de nous voir comme a^ant, si je promets de ne jamais exprimer un regret sur les événemens passés, et si vous consentez à oublier ce que j'ai

dit. Je ne demande pas a vous voir aussi souvent, je savais qu'on remarquait mes visites, et je comptais m'éloigner peu a peu de votre société ; vous me recevrez cependant quelquefois , n'est - ce pas ?

— Il ne faut pas nous voir de long -temps au moins , répliqua Marie ; ce n'est pas que je manque de confiance en vous ou en moimême , mais vous formez un si grand contraste avec celui que je dois respecter, que cela me rendrait mes devoirs plus difficiles encore a remplir. Je quitterai Paris pour quelques semaines j tâchez de persuader h Barham de renoncer au jeu et à la table; quand je reviendrai, vous vous disposerez à partir pour l'Angleterre. — Adieu donc , soyez heureux !

Sir Robert garda le silence pendant quelques minutes; sa physionomie, ordinairement si calme, parut se troubler.

— Vous avez raison ! dit-il enfin en se retirant.

Marie remonta chez elle à la hâte, s'approcha doucement du berceau d'un enfant endormi, qui cependant prononçait d'une voix caressante le nom de sa mère.

— Cher enfant! s'écria -t- elle avec tendresse , ta mère est près de toi ! Douce et innocente créature ! continua-t-elle tombant à genoux près du berceau la figure baignée de pleurs, tu m'as appris la première que j'avais un cœur ! mon enfant ! mon seul trésor dans ce monde ! le seul être qui m'aime ! le

seul que j'aime! excepté Mais chut! je

ne dois pas même songer a lui; là, près de toi. Et cependant, continua-t-elle , s'arrêtant presque involontairement aux pensées qu'elle venait de condamner, est-ce ma faute si je l'aime? Je me serais tenue sur mes gardes

pour un homme du monde brillant et séduisant j mais comment aurais-je pu me garantir de l'influence graduelle et imperceptible que la bonté , la générosité et la simplicité ont prise sur moi / Comment imaginer qu'il y a du mal ou du danger k aimer celui que tout le monde vénère, et que les pauvres adorent? N'est-ce pas lui qui, pendant la maladie de ma fille , m'a fait connaître les douceurs de la prière ? Oh ! si j'avais pu être sa femme ! Ce n'est que trois mois après mon départ avec Barham, qu'il vint dans notre comté ! Mais non , la femme capable de se vendre pour de l'or n'est pas digne d'un meilleur sort. — Je méritais moins encore.

CHAFSTBE XXTXf.

Un mois s'était déjà écoulé , madame Barham revint de ses voyages. On lui remit plusieurs lettres qu'on avait gardées, ne sachant pas comment les lui adresser. Sa mère lui écrivit pour l'informer de la querelle d'Isabelle

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