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CHAPITRE XV

Le soir qui précéda le jour où les électeurs devaient se réunir, on voyait un groupe d'hommes s'amuser a regarder par une des fenêtres de la chambre du comité de lord Warringlon , cette foule de gens assemblés

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au-dessous d'eux, se livranl à leurs tris bruyans et à leur joyeuse humeur.

— Je ne vois pas encore ici un seul partisan de M. Archer, dit Malony, un des commcttans de lord Warrington, a un autre monsieur de son parti j — il n'osera même pas se présenter , vous verrez !

— J'espère bien le contraire , interrompit Barham , qui était penché à moitié hors de la fenêtre , ravi de pouvoir contempler cette scène burlesque ; sans cela , je serais privé du bonheur de voir jamais une élection en Irlande j cela doit être bien amusant.

— Bien amusant pardieu! répondit M. Malony.— Le croiriez-vous, milord, continua-t-il s'adressant au vicomte , j'ai porté dans une élection douze défis de la part de M. Wilmot et cinq de la mienne? Cinq des

siens ont combattu , mais tous les autres se sont excusés , les canailles!

— 11 n'y a rien de plus comique! Je fais des vœux pour que le débat ait lieu , et vous , monsieur Malony? dit Barham.

— A parler franchement, pour ma part , je ne demande pas mieux 5 mais, dans l'intérêt de lord Warrington , je ne puis le désirer.

— Quel mal cela lui ferait-il? demanda Barham.

— Mais, mon cher, vous ne savez donc pas ce qu'une élection contestée entraîne de dépenses?

— Bah ! à quoi sert l'argent , si ce n'est a s'amuser? J'aimerais mieux le dépenser en folies qu'en toute autre chose.

— Que dites vous maintenant, O'Reilly?

demanda M. Malony d'un air triomphant j soutenez-vous toujours qu'il y aura contestalion?

— Oui, car les partisans de M. Archer parlent avec plus d'audace que jamais.

— Bah! ils peuvent bien jouer le rôle de fanfarons, mais croyez-moi, ils n'en viendront jamais aux mains. N'avons-nous pas de notre côté les gens les plus influens du pays? Qui ont-ils du leur? pas même M. Mac Alpine.

— Ne comptez pas trop sur lui , je vous le conseille : M. Archer a passé la semaine dernière a rieasant-Mount j et n'a rien épargné pour gagner lord Templemore et M. Mac Alpine.

— Pour gagner le diable! s'écria Malony avec impatience; comment peut-il manquer

à sa promesse? n'a-t-il pas dit a lady Anne Wilmot que ses intérêts et les siens devaient marcher ensemble?

— Serait-ce la première fois qu'ayant promis une chose il en aurait fait une autre? Ne savez-vous pas qu'il tient de l'anguille, et qu'a force de se retourner dans tous les sens il viendrait a bout d'échapper à travers le filet le plus artistement formé ? Maintenant surtout qu'il est blessé dans son amourpropre !

— Ha, ha, ha! qu'il invoque le diable! Isabelle a bien fait de congédier ce maudit imbécile! ^S'importe, il a promis, tout est fini ; il ne peut pas , il n'osera pas revenir sur ce qu'il a dit. — S'il vous en veut, continua M. Malony se tournant vers lord "Warrington , au nom de Dieu, pourquoi ne vous provoque-t-il pas en duel? Voilà comment

s'arrangent les choses entre gens de bonne compagnie. Mais manquer de parole à un homme parce qu'il est l'amant préféré d'une beauté qu'on adorait ensemble , c'est le comble de la bassesse! Ecoutez, milord; à sa place, j'aurais exigé un combat a mort; mais j'aurais voulu tenir ma promesse en votant pour vous,

— Ha ! ha ! ha ! Paddy , vous l'auriez tué d'abord, puis vous auriez voté pour lui ! Quel charmant non sens ! s'écria Barliam en lui frappant sur le dos.

— Je n'ai pas dit cela , monsieur , répondit Malony assez mécontent.

— Vous l'avez dit positivement : je vous aurais tué, mais j'aurais voté pour vous la même chose. Ce sont vos propres paroles. Oh! c'est un iriscli hidl [1] dans toutes les

— Cô —

règles! Et Barham se frottait les mains de plaisir.

— Je vous dis que vous avez tort ! soutint M. Malony. Pourquoi ne pourrais-je pas le tuer et voter pour lui en même temps ? On vote d'abord et l'on tue ensuite, c'est tout simple On ne doit pas relever un homme avant sa chute , mon cher.

— Mais vous étiez vaincu ; vous ne dites pas la chose maintenant comme la première fois. Pourquoi vous en défendre ? C'était un véritable huU j il est inutile de le nier. J'espère que je n'oublierai pas d'en parler à miss Wilmot : nous en rirons de bon cœur.

— Suivez le conseil d'un ami , et veuillez rire d'autre chose , dit M. Malony avec gi'avité et emphase.

— Je ne vois pas pourquoi vous ne ser-

viriez pas à me faire rire tout comme un autre?

-— Cela ne sera pas , si je vous le défends.

— Eh bien ! moi , je le veux ! insista Barham avec l'obstination d'un enfant.

— Je vous renouvelle mon conseil de n'en rien faire , dit M. Malony de l'air le plus sombre.

— Supposez qu'il ne me convienne pas de suivre votre avis , qu'en arrivera-t-il , je vous prie ? demanda Barham.

— Eh bien! je ferai savoir à un ane anglais ce qu'il peut gagner à se mesurer avec un TAUREAU irlandais ! [2]

Ce disant , le grand et robuste M. Malony eflface ses larges épaules , roule des yeux fu-

rieux sous ses épais sourcils et semble déner le simple et opiniâtre jeune homme.

— Un âne anglais 1 répéta Barham , qui , avec sa figure sans barbe et presque enfantine , cherchait , autant que possible , u prendre une physionomie menaçante pour répondre à son antagoniste. Comment osezvous m'appeler âne? Et sa main se levait déjà pour mettre ses paroles en action, lorsqu'elle fut retenue par M. 0'R.eiIly.

— Enfantillage que tout cela , Barham ; c'était pour plaisanter.

— Une plaisanterie ! rSon , non ! Je ne suis pas encore tout-à-fait assez crédule pour m'abuser de la sorte. Merci ^ monsieur O'Reilly, pas encore assez âne pour cela ! Laissez-moi , je vous prie. El Barham fit de violens , mais inutiles efforts pour se débarrasser du poignet d'O'Reilly.

— Malony ! dit le jeune prêtre qui , en vertu de sa profession sainte pouvait se risquer à approcher du tigre furieux , est-ce la peine de se quereller avec un ami pour un mot ? Tout le monde a le droit de plaisanter. Voyons , dites que vous regrettez les expressions qui vous sont échappées , et donnezvous une poignée de mains !

— ]\iêlez-vous de vos affaires et veuillez ne pas vous embarrasser des miennes.

— Lâchez-moi , lâchez-moi donc ! vociférait toujours Barham , que je lui applique ma réponse.

— Et quelle est celte réponse ? demanda M. Malony.

— Un bon soufflet sur votre face ! hurla Barham.

— xMaintenant nous sommes quittes, re-

prit Malony jetant son gant à Barham. — Que celui qui a besoin de moi , ajouta- t-il en regardant le jeune Anglais, vienne me trouver h riiôtel de Costelloe. Au revoir , messieurs ! Il sortit de la chambre , frémissant de colère.

— Vous avez fait une grande sottise , Barham , dit O'Reilly , de vous quereller ainsi avec le plus grand ferrailleur du comté , et cela pour une légère plaisanterie ! Si encore vous n'aviez pas parlé du soufflet , nous aurions pu nous en tirer.

— Qui vous a dit, monsieur O'reilly, que je voulais m'en tirer? Croyez-vous qu'il me fasse peur ! pas le moins du monde , quand même il serait deux fois plus gros et plus butor qu'il n'est. Je me moque de lui et de ses fanfaronnades , je vous promets. Puisque vous êtes Anglais comme moi , lord War-

rington , veuillez me faire l'amitié de me servir de témoin.

— Je serais charmé de pouvoir vous obliger , mon cher Barham , mais vous savez que M. Malony est un de mes partisans les plus zélés j je ne puis vraiment pas agir contre lui.

— Très bien ! je ferai pour le mieux. Et Barham sortit à la recherche d'un ami , pour se disposer a se faire tuer ou a tuer une autre personne le plus tôt possible.

— 11 faut que j'aille de suite les dénoncer, dit O'Reilly.

— Allez , pour l'amour de Dieu ! répliqua le vicomte 5 il serait bien fâcheux que Malony fût tué ; cela me placerait dans une bien mauvaise position pour mes affaires. Que le diable les emporte ! ils mériteraient que la

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