‹ Le candidatChapitre 8 sur 13 · IL · texte numérisé non relu

IL

— Il faut bien que je parte , bon gré mal gré. Sir Willonghby vient de m'écrire une lettre terrible, parce que je perds mon temps ici , au lieu d'être au collège a étudier mon droit ; il menace de ne pas me donner un sou avant mon retour ; ce n'est pourtant pas son argent que je dépense. — Je ne sais pourquoi il me tourmente ainsi. Comme je me réjouirai quand je serai majeur ! je ferai alors ce qu'il me plaira. En attendant, je suis bien fâché de partir j car je vais m'ennuyer à périr en Angleterre : on y est si bête ! Je n'ai jamais été plus heureux qu'ici, tout le monde est de bonne humeur. Quant à vos bontés, lady Anne et miss Wilniot, je ne les oublierai de ma vie j vous m'avez soigné comme un fils, comme un frère j vous serez souvent toutes deux présentes a ma mémoire. Ne viendrez-vous pas me voir bientôt à Cral- Court? je serais si charmé de vous y recevoir, vous surtout , miss Wilmot. JN'oubliez pas

d'amener tous vos domestiques; essayez de décider père John à venir; cela serait le comble du bonheur!

Lady Anne fit un signe à sa fille , qui sortit aussitôt de la chambre.

— Pourrais-je vous demander, monsieur Barham , si vous parlez sérieusement quand vous invitez ma fille à venir chez vous comme votre amie ? dit son hôtesse avec une émotion concentrée.

— Certainement, très sérieusement: vous n'avez pas de moi , j'espère , une assez mauvaise opinion pour supposer le contraire : me croyez-vous capable de tant d'ingratitude?

Milady joua un instant avec sa chaîne et toussa ; enfin elle lui dit , d'un air embarrassé.

— Il paraît , monsieur Barham , que vous ne m'avez pas comprise.

M. Barham la supplia de s'expliquer, mais elle garda le silence comme si elle était à la fois embarrassée et mécontente.

— Je crains de vous avoir déplu , lady Annej veuillez me dire de quoi je suis coupable.

— Eh bien ! je serai franche , répliqua-telle faisant en apparence un grand eflfort : vous n'avez pas répondu à l'opinion que j'avais de vous.

— Comment cela? qu'ai-je fait?

— Vous avez mal agi, très mal, envers une famille qui méritait de votre part de meilleurs procédés.

— Quelle famille? demanda le jeune homme surpris.

— La mienne, monsieur Barham.

— La vôtre , lady Anne ? moi , j'ai mal agi envers votre famille! comment cela?

— Rappelez, je vous prie , vos souvenirs, mon cher monsieur Barham.

M. Barham consulta sa mémoire ainsi qu'on le lui demandait j et, après avoir fait dans sa conscience un examen minutieux , pour se rappeler sa conduite pendant ses deux mois de séjour au château de Wilmot , il ne découvrit pas la moindre chose qui pût donner lieu k l'accusation diriaée contre lui.

— Je déclare , lady Anne , dit-il au bout de quelques instans , qnW m'est impossibic

de rien deviner; il v a sans doute une méprise.

— C'est une méprise qui a été partagée par tout le monde , répliqua mylady, sa physionomie exprimant une légère ironie ; car tous ceux qui vous ont vus ensemble ont eu la même idée que moi.

— Avec qui m'a-t-on vu? lady Anne.

— Avec ma fille, monsieur, répondit-elle.

— Quelle a été leur idée, dites-vous ! demanda de nouveau le pauvre garçon fort intrigué.

— Monsieur Barham , quand un jeune homme prodigue une attention exclusive a une jeune personne, préfère sa société h toute autre , que cette préférence dure pendant plusieurs mois, en présence d'étrangers et de sa famille, que pense le monde d'une semblable conduite?

— L(3 monde dit que le jeune homme est amoureux j mais pourquoi me demandez-vous cela ?

Lady Anne continua :

— Si la jeune personne, trompée comme ses amies, s'attache au jeune homme et lui en donne des preuves si fortes que le public en jase, croyez-vous que lejeune homme agit comme un homme d'honneur, si, après tout cela , il n'invite la jeune personne chez lui qu'à titre Nantie ?

La vérité parut tout à coup à l'imagination égarée de Barham,

— Bonté divine ! vous ne croyez pas cela^ lady Anne ?

— Que voulez-vous dire par ce mot? ticmanda-l-elie.

— Vous ne croyez pas que j'ai fait la cour à miss Wilmot, et que...

— Et qu'elle vous aime ? dit lady Anne finissant la phrase.

— Oui , c'est la ce que je voulais dire. Nous n'avons jamais dit un mot d'amour miss Wilmot et moi, non, pas plus qu'avec le père John ; nous rions ensemble , pas davantage. Je n'ai jamais eu l'intention de — 11 hésita de nouveau.

■ — Je ne saurais dire quelle a été votre intention , mon cher monsieur Barham , je ne puis juger que votre conduite. Tout le monde vous regarde comme l'amant de Marie. Si j'avais pensé le contraire , croyezvous que j'eusse permis à ma fille de rester seule avec vous pendant des heures , de s'absenter de ce beau bal d'élection pour vous tenir compagnie ? Les hommes

n'ont pas manqué de faire mille plaisanteries. Miss Wilmot soignait sans doute son ami M. Barham ; chacun voulait savoir quand se ferait le mariage. J'ai répondu que ma fille ne m'avait fait aucune confidence , et que je n'en savais pas plus qu'eux. Ou vous avez trompé ma fille , ou ma fille m'a trompée. Quoi qu'il en soit , elle sera tournée en ridicule par toutes les filles jalouses de sa position ; rien ne les divertira comme de voir cette Marie, si vive et si enjouée , abandonnée comme une héroïne de roman. C'est à vous qu'elle devra cette agréable mésaventure. !\'ai-je donc pas raison de vous trouver coupable envers elle ?

— Mais comment puls-je être responsable de ce qu'il plaît au monde de penser, quand on s'est trompé sur mes intentions^? répondit tout naturellement Barham au raisonnement forcé qu'on lui opposait.

— Vous ne regrettez donc pas le mal que vous faites sans le vouloir a une jeune personne aimable et pleine de confiance en vous ? demanda lady Anne ; je suis alors forcée de concevoir de vous la plus mauvaise opinion , et je regrette vivement de vous avoir jamais connu.

Le pauvre Barliam se mordit les lèvres , fronça le sourcil , livré à la plus violente agitation. Il ne pouvait supporter l'idée de voir son aimable amie Marie devenir partout un objet de ridicule a cause de lui ; elle qui l'avait si souvent amusé aux dépens des autres, et cependant l'idée d'en faire sa femme ne lui souriait pas davantage.

Il hésitait encore lorsque la porte s'ouvrit , et M. Majony entra dans la chambre.

— Comment cela va-t-il , mon cher cama-

rade? dit-il comme il s'avançait pour prendre la main du convalescent ; je suis charmé de vous voir guéri ; vous ne l'auriez jamais été , je crois , sans lady Anne et miss Wilmot.

Barham sentit battre son cœur j il mordit ses lèvres plus fort qu'auparavant. — Lady Anne s'excusa de les quitter et sortit de la chambre.

— Eh bien ! quelle journée , Barham ! dit Malony en appuyant sa main sur les épaules de son ami , et riant d'un air malin.

— Je ne vous comprends pas, dit l'amant malgré lui.

— Je veux parler du jour de vos noces.

— De mes noces ?

— Voyons , pas de bêtise , Barham ; ce

n'est plus un secret ; maintenant tout le monde le sait comme vous et moi : on n'a parlé que de cela au bal d'hier. Je vous en félicite j vous ne pouviez pas mieux choisir,

— Pourquoi ne la prend-t-il pas pour lui , pensa le jeune Anglais.

M. Malony continua.

— C'est une bonne et aimable fille. Il faut qu'elle vous soit bien attachée pour être restée des jours entiers auprès de votre lit de malade , au lieu de venir briller au bal d'élection. Ma foi ! nous y avons beaucoup perdu : elle a plus d'une fois gagné des votes à son père. Vous ne connaîtrez jamais l'ennui avec elle , Barham.

— Supposez , Malony , que vous vous

trompiez , et qu'il ne soit pas du tout question de ce mariage , que diriez-vous ?

— Ma foi, je dirais que c'est bizarre de votre part, et très malheureux pour elle. Je vous assure qu'on accuse la mère et la fille d'imprudence à votre égard j la supposition d'un mariage a pu seule arrêter les mauvaises langues pendant le bal. Oh ! non , vous avez trop d'honneur pour en agir autrement , observa Malony.

— Il n'y a plus moyen de reculer, je le vois, se dit Barham en lui-même. Il se tut un moment, et ajouta à haute voix : — Eh bien! Malony , peu importe ce qu'ils disent , car nous sommes engagés l'un à l'autre.

— Je le savais bien. Avez -vous déjà le consentement de votre tuteur?

— Je ne l'ai pas demandé.

— Il peut vous refuser, sous prétexte que vous êtes trop jeune. Dans ce cas, vous iriez hEpelna, vous savez? [4]

— Je le sais , répondit le bienheureux jeune homme.

Lady Anne et sa fille rentrèrent emsemble.

M. Malony s'approcha de Marie, et, après le salut d'usage , lui lit compliment.

— De quoi? demanda- 1- elle d'un air étonné éprouvant pour la première fois de sa vie la sensation exprimée par sa physionomie , car la conversation de sa mère avec son amant prétendu nei l'avait pas préparée a une aussi heureuse conclusion.

M. Malony se mit à rire.

— Vous serez donc Marie Wilmot jusqu'à la fin ? Quel air d'innocence !

— J'ignore complètement ce que vous voulez me dire, monsieur Malony.

— Avouez , avec toute la franchise d'une bonne fille , que vous allez vous marier, et que vous n'en êtes pas fâchée, ajouta -t-il plus bas.

— Eh bien , monsieur Malony, je vous déclare avec toute la franchise d'une bonne fille , que vous vous trompez , et que j'en suis très fôchée, répondit Marie reprenant de nouveau son rôle d'insouciance.

— Je me suis trompé, dites-vous? Voilà ce que Barham m'a soutenu d'abord ; ensuite il a fini par tout avouer. On ne sait jamais à quoi

)i s'en tenir avec les amours !

Lady Anne fixa ses yeux scrutateurs sur

— Iî)2 —

Barham j il comprit ses intentions , et s'avança vers elle.

— Lady Anne , dit-il a voix basse , je désire vous parler. — Ils se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre , et Barbam continua : — Malony vient de m'apprendre que toute la société regarde miss Wilmot comme ma fiancée , qu'on lui reproche même les soins qu'elle m'a donnés. Je n'ai pas besoin de vous dire que je serais désolé de lui faire tort ; et j'ai pensé qu'il valait autant nous marier , puisque c'est l'opinion générale. Veuillez, je vous prie , en parler a miss Wilmot.

— Bien volontiers, mon jeune ami, répliqua lady Anne d'une voix caressante ; soyez persuadé de votre côté du plaisir que j'éprouve a vous recevoir dans ma famille. Votre noble et touchante conduite ne sortira jamais de ma mémoire.

M. Malony , après avoir renouvelé ses complimens et ses poignées de mains, prit congé de ces dames. Lady Anne courut faire part de ces bonnes nouvelles à son mari et à sa plus jeune fille.

Quinze jours après la proposition de M. Barham , Marie AVilmot devint maîtresse de la terre de Cralcourt ; le Morning-Posl ne tarda pas à annoncer le mariage du vicomte Warrington, fils aîné du comte de Granville, avec Isabelle, seconde fille du chevalier Robert Wilmot, du château de Wilmot, comté de , ancien membre du parlement. Venait ensuite la liste des ducs, des marquis, des comtes et de leurs femmes qui avaient assisté au déjeûner oflfert a la superbe habitation de Park-Lane , appartenant au comte de Rocheford, oncle de la jolie fianciée. On ajoutait encore , pour la satisfaction des curieux, que l'heureux couple était parti aus-

sitôt après pour Sutton- Park , terre du comte de Granville , oîi devaient s'écouler les mois de miel.

CBAPITHE XXXXt.

Lady Warrington (devenue lady Granville après la mort du père de son mari ) , avec sa réputation de beauté, de bel esprit^ de femme à la mode , était-elle parfaitement heureusjB?

— lOC —

Nous répondrons a celle queslion en priant le lecteur de se reporter a quatre années de distance depuis le mariage , et de nous suivre à ce même hôtel de Londres où nous avons commencé notre histoire. Là , nous entrerons dans un appartement qui laisse apercevoir , au premier coup d'œil , qu'une femme y passe sa vie. Le piano est ouvert , la harpe découverte , la guitare jetée sans précaution sur un divan , des volumes richement reliés sont éparpillés ça et là dans la chambre. Des albums , des brochures , des revues à moitié coupées, romances nouvelles, vases de fleurs , tout cela formant un pêle-mêle confus mais gracieux , sans parler d'une foule de bagatelles précieuses et recherchées , dont la femme à la mode aime à s'entourer j vous y verrez une femme désœuvrée , à moitié couchée sur une causeuse , les yeux fixés sur le feu : la chaleur a coloré une de ses joues; l'autre , plus éloignée du brasier est restée

pale. Sans la pose languissante de sa tête , sans cette légère contraction des sourcils , on aurait pu attribuer cette pâleur aux fatigues du monde , plutôt qu'à des peines secrètes. Sa rêverie fut interrompue par quelqu'un qui vint frapper doucement à la porte.

— Entrez , dit-elle prenant un son de voix qui s'accordait à merveille avec son air pensif.

Un jeune homme beau et bien fait entra dans la chambre.

— Comment vous portez-vous '^ dit - il de l'air le plus indifférent se jetant sur le divan opposé à celui de la jeune femme.

— Très bien ! je vous remercie , réponditelle sur le même ton. Mais l'homme habile à interpréter les inflexions de la voix , aurait

deviné sans peine le dégoût et le mécontentement que les deux individus cherchaient en vain à dissimuler.

— Comment n'êtes -vous pas venue entendre la Pasta hier soir ? Il y avait un monde fou ! observa le jeune homme. N'avez-vous pas témoigné le désir d'aller au nouvel opéra, la dernière fois que je vous ai vue ?

— En eflfet , répliqua mylady. Mais rappelez-vous qu'il y a trois grands jours de cela j et, comme vous avez étudié la nature des femmes avec beaucoup de soins et de succès , vous ne serez pas surpris d'apprendre que j'ai changé d'avis.

— Non sans doute, je ne suis ni étonné, ni même disposé à blâmer; au contraire , j'aime beaucoup le caprice chez les femmes , c'est lin de leurs plus grands privilèges , un de

leurs plus scduisans attraits. Rien de plus mortellement ennuyeux que ces femmes qui sont les mêmes aujourd'hui , demain et toujours. A propos, veuillez me dire, je vous prie, si cette manière de vous débarrasser l'autre soir de lady Seaton , chez la duchesse de**"*^, doit être attribuée h l'un de ces caprices qui vous ont empêchée de venir à l'epéra hier soir ?

— Aucunement, répliqua milady avec tranquillité, mais non sans rougir, je me suis débarrassée de l'Opéra pour une fois , mais de lady Seaton pour toujours.

— Vrai ! dit milord relevant ses cheveux devant la glace avec une indifférence affectée que démentait, malgré lui, l'expression ironique de sa bouche. — Pourrais-je sans impertinence vous en demander le pourquoi ?

— Pourquoi ? répéta milady , et sa charmante bouche refléta la même expression que celle de milord.

— Oui , pourquoi ?

Milady partit d'un éclat de rire forcé : milord fit la moue.

— Les petits avis dédaigneux sont ravissans , je l'avoue : un amant ne saurait y résister ; mais, comme je ne suis malheureusement que votre mari , ils ne produisent sur moi aucun eflfet. Je vous prierai donc de me répondre clairement. Pourquoi avez -vous l'intention de rompre avec votre amie lady Seaton ?

— Dites plutôt la vôtre! milord.

— Eh bien! soitj est-ce une raison poui* ne pas la voir ?

— Oui , une bonne et suffisante raison. Si vous n'étiez pas toujours chez elle, je pourrais lui faire \isite de temps en temps.

— C'est bien intéressant et bien romantique ! observa le mari en bâillant , digne d'une héroïne de roman , ou d'une jeune femme élevée par une tante vieille fille , mais c'est par trop fort pour une femme a la mode ; après quatre ans de mariage , ces tendres reproches sont , il faut l'avouer, tant soit peu ridicules , quoique ma vanité doive être flattée de voir que ma charmante femme , admirée dans le monde , soit encore assez provinciale pour être jalouse de moi !

Elle répondit à ce sourire froid et ironique par un regard plein de fierté et d'indignation, et ajouta :

— Jalouse de vous ? oh ! non j ce temps

n'est plus, milord! non; quand je refuse de voirlady SeatoOj j'y suis poussée par le même motif qui m'empêcherait de fréquenter Vamie de tout homme marié , par respect pour moi-même.

— Mais lady Seaton est reçue partout ! répondit lord Granville s'cfForçant d'étouffer sa colère.

— C'est possible ; tout le monde ne sait pas ce que j'ai appris sur son compte !

— Croyez-vous quïl soit en votre pouvoir d'expulser de la société la femme la plus remarquable de Londres , après vous, madame ? ajouta le comte avec ironie.

— Je n'ai pas l'envie d'expulser lady Seaton de la société, je veux seulement lui défendre ma maison.

— Comme votre maison est aussi la mienne , vous me permettrez de protester contre ce décret. Puisqu'elle est reçue partout , je veux que vous la receviez de mcme, dit lord Granville avec autorité.

— Eh bien ! milord, je dois vous prévenir que je sortirai de la maison le jour où elle y entrera.

— Vous me condamnez ainsi à choisir entre^ vous et elle ; triste alternative ! J'aurais pourtant voulu jouir de la présence des deux à la fois, dit le comte d'un ton moqueur.

— Oh ciel! en suis-je déjà venue la? murmura lady Granville.

Un coup violent donné h la grande porto interrompit un instant le dialogue conjugal; bientôt après, le laquais vint annoncer le marquis de Tiverlon.

Milady rougit, el milord se mordit les lèvres en souriant.

— Faites entrer, dit-il.

— Dans un autre appartement alors , dit milady; car je ne suis pas d'humeur à recevoir du monde.

— Ah ! le cavalier servant n'est pas du monde, vous savez; mais comme vous voudrez, répliqua-t-il nonchalamment; au revoir, ma belle ! Il fit un petit salut de tête, et sortit pour aller recevoir son ami.

Lady Gran ville se leva brusquement et se promena en long et en large dans la plus grande agitation,

— Est-ce donc là ce que je devais attendre d'un mariage d'inclination? Après qualre

années d'outrages et d'humiliations , me voici maintenant chassée de sa maison ! chassée par l'homme que j'aimais , que j'aimais avec tant de passion il y a si peu de jours encore ! Grand Dieu , l'ai-je donc mérité? Oui! ajouta-t-elle se précipitant à genoux 3 oui! car dans mes jours de honheur je ne me suis jamais prosternée devant vous j jamais je ne vous ai remercié de tant de bienfaits ; jamais je ne vous ai prié d'en prolonger la durée. Je jouissais de mon bonheur sans m'inquiéter de celui auquel je devais tout ; ce n'est pas vous non plus que j'ai imploré dans mes jours de chagrin. Mon pauvre cœur déchiré cherchait partout ailleurs des consolations ; il n'a rien trouvé : mes amis répondaient à mes larmes par des rires ! Je n'ai rencontré de sympathie que dans un seul être, et je suis obligée d'implorer votre protection, ô mon Dieu! pour m'aider à le repousser.

Tout à coup la porte s'ouvrit , lord Gran-^ ville et son ami entrèrent, et la surprirent dans cette attitude suppliante ; elle se leva promptement, rougit, et lança sur son mari et son ami un regard qui exprimait la confusion et le mécontentement.

— La belle déifote! s'écria milord avec ironie. Avouez, Tiverton, que je suis un heureux mari. En connaissez-vous beaucoup encore qui n'aient autre chose à craindre , en entrant à l'improviste dans le boudoir de leur femme, que d'interrompre de célestes méditations? Comme il est intéressant de trouver dans celle posture la femme devant laquelle tout le monde fléchit le genoux ! quel charmant sujet de madrigal ! lady Granville en prières ! nous avons une foule de vers sur le sommeil, le chant, la danse, sur les beautés folâtres , mais je n'en connais pas sur les beautés en extase. Voilà de quoi

inspirer voire muse, Tiverton j parlez -en avec la belle dévote , tandis que je vais , pour un instant, chez lady Sealon , accompagnant cette insulte froidement calculée , par un regard d'une expression toute singulière qui n'échappa pas a milady, car elle venait de lever les yeux sur le comte, et la rougeur causée par l'insulte disparut devant ce regard.

— A dieu y mon ami y je vous verrai au Parc à cinq heures ! dit le mari à la mode , comme il descendait l'escalier.

Lady Granville avait repris ses manières aisées; mais quoiqu'elle parlât de tous ces petits riens du jour avec plus de vivacité que de coutume , le marquis s'aperçut aux différentes nuances de son teint , tantôt coloré , tantôt d'une pâleur extrême , qu'elle faisait sur elle-même de violens efforts. Il

devint distrait ; la conversation languit pendant quelques minutes , mais il finit par rompre le silence.

— Quelque chose vous a contrariée ce matin , lady Granville ?

— Quelle raison avez -vous de penser ainsi? demanda-t-elle.

— Encore cette vieille habitude de lancer une question pour une réponse , dit lord Tiverton en souriant. Cependant je ne chercherai pas à vous la faire perdre ; ce serait priver un cœur ingénu d'un excellent moyen d'éviter le mensonge quand il ne veut pas répondre avec vérité. On s'imagine dans sa simplicité, que cette petite ruse suffit pour tromper le curieux inteiTogateur. Mais vous dissimulez mal , lady Granville ; vous avez le cœur sur la main , et l'on vt)us devine facilement.

— Taisez - vous ! répliqua milady avec gaieté , bien que les yeux pleins de larmes. Qui ose parler de cœur dans notre siècle? que deviendrait votre réputation d'homme à la mode, si j'allais déclarer que vous avez prononcé ce mot devant moi?

— Lady Granville , quelque chose vous a troublée ce matin, j'en suis sûr j je vous connais trop bien pour m'y tromper. Accordezmoi donc le titre d'ami sincère et dévoué j dites-moi vos peines avec confiance, je pourrai peut-être vous expliquer..., vous donner des conseils. Vous verrez avec quel zèle je vous servirai ! Puissé-je avoir le don de vous consoler! Je n'ose croire à mon habileté j mais prenez-moi comme je suis, plein de bonne volonté et tout à vos ordres.

— Je vous remercie de votre obligeance , milord, je n'ai besoin ni d'explicalion ni

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