S. BIBLE. CANT
$ 4. —— TRADITION DES AUTEURS MODERNES SUR LE SENS DU CANTIQUE | DES CANTIQUES.
Rosenmüller, qui a passé entièrement sous silence les auteurs du moyen âve, a enregistré cent seize commentateurs du Cantique sacré, depuis le commencement du xvI° siècle jusqu’en 1830. Encore parait-1l s'être borné aux commentaires spéciaux, et ne s'être pas occupé de ceux qui sont compris daus les commentaires genéraux de l’Ecriture sainte. Il y a même des auteurs qui lui ont échappé comme Louis de Léon, cité avec honneur par Bossuet; et d’autres sont venus après lui comme Cazazza.
Jusque vers la fin du xvi° siècle, presque tous les commentateurs que nous avons rencontrés dans la période qui commence au xvli° siècle, ont entendu le Cantique de Dieu, de Jésus-Christ, de la synagogue, de PEglise et des âmes fidèles, dans le sens de lallégorie, soit littérale, soit mystique ; et nous pensons qu’il en est de même de ceux que nous n'avons pu rencontrer. Mais à la fin du xviu” siècle, les choses ont commencé à bien changer de face, et exégèse rationaliste qui a envahi le protestantisme. surtout en Allemagne, a suscité un grand nombre d’interprètes qui sont restés dans le sens purement ou plutôt impurement naturaliste et faux. CSA
Sans contester les progrès considérables qu'a faits la philologie, dans notre siècle, nous ne saurions y voir, à aucun degré, la cause de ce changement; car s’il est vrai que les travaux réalisés ont pu aboutir parfois à mieux déterminer le sens propre et métaphorique des mots, il est vrai aussi que le sens allégorique et vrai du Cantique, ne dépend point. de ces nuances légères, et que c’est par la tradition surtout qu’il faut le. déterminer. | |
Toutefois, dans la période qui nous occupe, et bien avant le xvir° siècle, : tandis que le plus grand nombre des commentateurs catholiques sont restés fidèles à l'interprétation traditionnelle, exposée jusqu'ici, plusieurs se sont attachés à l’allégcorie simplement mystique, et d’autres sont demeurés dans une sorte de milieu entre ces deux interprétations. É Voilà pourquoi nous adopterons pour cette section de la chaîne tradition- . nelle, une autre méthode que pour les précédentes où nous avons suivi. Pordre chronologique. Ici donc nous traiterons : 1° des commentateurs » restés fidèles à l’allégorie littérale; 2 de ceux qui préfèrent l’allégorie « mystique, assignant à Salomon et à son épouse une part active dans las trame du Cantique ; 3° de ceux qui restent, comme nous l’avons dit, dans, une sorte de milieu. Mais nous laissons dans lapremière catégorie, ceux qui, » sans reconnaître que Salomon et son épouse aient une part active dans ce, drame, pensent néanmoins que le Cantique a été composé à l’occasion du ; mariage de Salomon, ou qui croient y voir des allusions à ce fait historique.
Nous ne tenons pas absolument à faire entrer un à un tous les inter-w prètes, même catholiques, dans celui de ces trois groupes qui leur con-*« vient. Nous nous attacherons aux principaux, et surtout à ceux qui, ayant. commenté toute la Bible ou une grande partie, ont été plus faciles à: trouver, et sont moins exposés aux fantaisies que ceux qui se sont bornés: à commenter le saint Cantique. : | i
eu Ye HE DRE Sn.
4. — Auteurs modernes partisans de l’allégorie littérae du Cantique des
Cantiquese
. Nous commençons par ceux du XvF siècle. qui ont une célébrité méritée et qui ont été successivement professeurs d’hébreu au collège royal fondé par Francois [*, et devenu le Collège de France. Le premier est Vatable. mort en 1547, et qui, dans ses notes précises sur la Bible, altérées d’abord par Robert Etienne et corrigées par les docteurs de Salamanque, a expli-
ué le Cantique, dans le sens de lallésorie perpétuelle, « non seulement, q q 5 PErP
disent ses éditeurs, sans se donner aucun souci du sens littéral (c'est-à-dire du sens primitif des mots), muis sans en fuire même la plus légère mention (1). » |
Le second est le savant Génebrard, d'abord moine de Cluny, puis professeur comme nous l'avons dit, enfin archevêque d’Aix, et mort dans son prieuré de Semur en Auxois, où l’on a mis sur sa tombe un vers digne d’être conservé :
« Urna capit cineres, nomen non orbtenctur. »
Il y a parmi ses ouvrages deux courtes explications du saint Cantique : l’une en vers latins iambiques pour réfuter cz2ile que Théodore de Bèze avait donnée en trochées. « Versibus iambicis adversus trochaicam Theod. Bezæ (2) »; l’autre en prose latine, avec les commentaires de trois rabbins : Salomon Jarchi, Abraham Aben Ezra et un anonyme (3), où il dit que « dans le Cantique et dans les autres paraboles, ôn n’entend rien histo- riquement, mais on élève tout à l'esprit par une sorte d’allégorie perpétuelle (4). » CR |
On trouve, peu après, deux commentateurs de la sainte Ecriture, aussi célèbres, qui ont écrit au xvi° et au xvui° siècle, l’un, Estius (5), professeur à l’Université de Douai, mort en 1613; et l’autre, Cornelius à Lapide, de la compagnie de Jésus, mort en 1637, âgé comme le précédent de soixante et onze ans. L'un et l’autre ont expliqué le Gantique dans le sens de l’allégorie littérale, en admeltant cependant qu’il a été composé à l’occasion du mariage de Salomon. « Ce Cantique, pris même à {« lettre, dit Estius, comme les locutions figurées et paraboliques, se rapporte à Jésus- Christ el à l'Eglise son épouse (6). » « Selon la lettre et dans le sens propre, dit Cornelius, il ne faut voir, dans ce livre, ni la fille du roi Pharaon, ni aucune autre femme, mais l'Eglise elle-même (7). »
Peu après, et presque sans sortir de la première moitié du xvrr° siècle, deux autres jésuites, dont les œuvres, avec celles de Nicolas de Lyre et celles d’Estius, composent la Piblia maxima, le P. Tirin, professeur d’Ecriture sainte à Anvers, mort en 1536 à l’âge de cinquante-six ans, el le Père Ménochius (fils du célèbre jurisconsulte de Pavie, qui avait déjà
41) Bibl. Vatab. in Cant. Cant. t. IL, p. 499 in-fol., Paris, 1729745. (2) In-80, Paris, 4585. 1e (3) In-40, Paris, 1570, tol. 3-85,
{4) Fol. 5, /
(5) De la maison d’Este. 1613. |
(6) Annot. in Cant. Præf., p. 254, col. 4, in-fol., ed. 4684.
(7) Corn. à Lap. in Cant., Proleg., cap. 1, vers. fin.
36 ad NRC ME UITE R ju illustré ce nom), mort en 1655 à l’âge de soixante-dix-neuf ans, ne se sont 1 jas occupés de la question de savoir si le mariage de Salomon avait été | Toccasion du saint Cantique. Mais Tirin voit dans le premier verset « le | baiser de l’Incarnation par lequel le Fils de Dieu fut uni hypostatiquement à notre nature, le baiser de la sanctification, par lequel l’Esprit-Saint est … intimement uni à nos âmes, etc. (1) » ; et Ménochius dit que « le Cantique | se rapporte principalement à lPEglise, mais sans exclure ni la samte Vierge, ni l’âme juste quelconque (2). »
En descendant à la seconde moitié du xvy° siècle, nous passons de la . compagnie de Jésus à Port-Royal, sans y trouver une idée différente sur. le sens du Cantique des Cantiques. L'abbé Le Maistre de Sacy, mort en, 1684, n’y voit « qu'une allégorie continuelle, renfermant, sous des expres- | sions paraboliques, les mystères tout spirituels de l’alhance du Verbe avec Ja nature humaine dans l’Incarnation, et de l'alliance de l'Homme-Dieu … avec l'Eglise, sa sainte épouse (5). » A
Ce même sens est défendu avec la même force par Mor de Beauvillers. de Saint-Aignan, frère du gouverneur du duc de Bourgogne, évêque der Beauvais, qui se démit de ce siège pour se retirer dans une maison de, l’ordre de Prémontré, et qui, parmi d’autres ouvrages de piété, fitune tra- | duction nouvelle et des commentaires de la Bible, imprimés à Bruxelles |
en 45 volumes in-4°, 1745-51 (4). Fed | | L'abbé de Vence, docteurde Sorbonne, conseiller d'Etat de Léopold. duc de Lorraine, et précepteur de ses enfants, connu dans l’Eghse par Pédi-| tion qu’il a donnée du Père de Carrières, et par les analyses et disserta-\ tions qu'il y a ajoutées, divise le Gantique en sept jours, comme Bossnel ; | mais il n’adopte celte division qu’au sens spirituel dont il s’est exclusivement occupé. Voici comment l'abbé Rondet qui a inséré ces dissertations | dans sa version de la Bible, rend compte de la pensée de Pabb# de” Vence : « Cette vue générale de lPunion de Jésus-Christ avec son Eglise,
n'exclut point une autre vue plus particulière qui est l'union de chaques âme avec le divin époux. Mais M. Pabhé de Vence qui reconnait ce doublew sens, s’est particulièrement altaché au premier, dans l’analyse qu’il a donnée de ce livre et que nous insérons ici (5). » 4
En 1688, la trop célèbre madame Guyon a publié, sans nom d'auteur,” un livre intitulé : « Ze Cantique des Cantiques de Salomon, interprétés ‘ selon le sexs #ystique et ln vrare représentation des éfuts intérieurs. »{ C’est un des ouvrages où elle a consisué ses erreurs. Mais on pense bien! qu'il ne faut pas y chercher la moindre trace du mariage de Salomon. |
Il a été aussi publié, sans nom d'auteur, à la Rochelle, en 1667, une tra-4 duction du Cantique en vers latins avec un avant-propos en français, où, l'auteur, après avoir flétri les opinions de Théodore de Mopsueste et dei} Grotius. s'attache à montrer qu'il faut voir dans cette 2dylle prophélique.unes «allésorie remplie senlement et parfaitement dans l'union de la divinitéi| avec l’homme par le Verbe fait chair (6). Cette idylle, selon lui, ne parait}
(4). Bib. Maxima, t. VIT, in-fol., Paris, 4660, in Cant., 1, 4.
GA Ibid, Ménoch., in Cant. Cant., et p. 439, t. [, in-fol., éd. Tournemine, 1758. (31 Préf. au Cant.. p. 45-16. in- 80, 169%.
(4) Préf. sur le Cant., p. 367, t, XI. | nie Le 4 5) La Sainte Bible en latin:et en français, préf. sur le Cantiq. $ 7, p. 394, t. VIN. ATTAA | (6) Le Caniique des Cantiques, idylle prophétique, ie Ps. xztv, etc. Avant prop. p. 6-16. M}
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SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES 2: SRE . avoir duré que quelques heures, commencer dans l’après-midi et finir vers le soir (1). » | een. | | . M. Alexandre Guillemin a traduit le même livre sacré en vers fran- çais (2), et il en fait assez connaître l'esprit par ces paroles : « S'il nous est permis d’exprimer ici une pensée différente de celle du grand évêque de . Meaux, nous dirons que le sentiment d’après lequel le Cantique des Can- tiques est entièrement étranger aux émotions terrestres, nous semble infniment préférable à tout autre (3). » : nur EME ee Non seulement Mgr Martini, archevêque de Florence, préfère cette interprétation; mais ils’attache à la défendre, en montrant l'inconvenance d'un premier sens relatif à Salomon, par cinq chefs de preuves dont nous parlerons plus bas. Ce savant prélat qui s’est signalé en 1784 par son attachement au Saint-Siège et à la saine doctrine, dans l’assemblée tenue à Florence, contre les innovations schismatiques de Ricci et son synode de Pistoie, avait publié une traduction italienne de Nouveau Testament, en 1769 et de l’Ancien en 1776, honorée d’un bref de Pie VI, en 1778 (4).
Le même sens est exposé et défendu à la fin du siècle dernier, par un traducteur allemand de la Bible, Dominique Brentano : « Le Cantique des Cantiques, dit-1l, est une poétique description de l'amour tendre du fiancé pour sa fiancée. Ce fiancé était Dieu pour les interprètes juifs, et pour les interprètes chrétiens, Jésus-Christ qui, par son Incarnation s’unit à l'Eglise sa très pure fiancée (5). » Un demi-siècle après, un autre traducteur allemand, J. F. Allioli, en 1851, soutient le même fonds d’idées. « Selon l’interprétation commune des . anciens Juifs, dit-il, sous le nom de l’amour conjugal, il faut voir une peinture allésorique de l’union de Dieu avec l’ensemble des âmes justes et avec chacune de ces âmes en particulier. D'après l’enseignement unanime des SS. Pères, c’est le mariage (l’union) du’ Fils de Dieu et avec . l’Eglise et avec chaque âme juste, qui y est dépeint (6). »
La tradition sur lallégorie littérale du Cantique, relative à Dieu et à Jésus-Christ, est donc encore bien soutenue dans les temps modernes, et . M. Le Hirse présente comme un digne anneau de cette chaîne imposante qui en recevra bien d’autres.
La
2. — Auteurs modernes partisans de l’allégorie mystique du Cantique des Cantiques. en
Le P. de Pinéda, jésuite, dont nous aurons à exposer plus bas le sentiment sur le sens du Cantique, résume ainsi le sentiment de Jansénius de Gand. « Le Messie et l'Eglise sont l’époux et l’épouse, non pas toutefois d’une manière absolue, 10n quidem absolute, mais en tant que Jésus- Christ et l'Eglise tirée de la gentilité, sont préfigurés par Salomon et par la fille de Pharaon (7). » Le même P. de Pinéda ajoute que le docte
(4) P. 67. ; | (2) Le Cant. des Cant. en vers français d’après l’héb., in-89, Paris 4839. (3) Vue générale, p. xxXIv.
(4) Il vecchio Testam. secondo la Vulgata. Voir Prefaz. cap. 1x, p. 34. (5) Die Heilige Schrift des Alten Testaments. Francfort am Main 4800. (6) Nouv. comment. lit. traduit de l’allemand par M. l'abbé Gimarey, t. IV, p. 435 et 136. (7) Jansen. Gand., Paraph., in Psalm. xuiv, arg., fol. 445 verso, in-80, Lov. 4574,
Solomajor a exposé le même sentiment avec plus de travail et de dévelop-
pement, operosius et fusius, dans la préface de son commentaire sur le Cantique (1); et il cite dans le même sens, des vers du poète de Mon-
ceaux (2), qui ne semblent pas s’arrêter là
« Ipse suos quamvis Salomon, si verba moreris, « Et celebrare suæ videatur conjugis 1gne65, « Nihil Salomonis in hoc nisi nomen et umbra
« Carmin'nil Phariæ nisi nomen et umbra
puellæ. »
Mais il montre assez qu'il n’abonde pas dans le sens ‘de ces
auteurs, quand il cherche à ramener Honorius
d’Autun lui-même au sens
commun de la tradition, en faisant, ce nous semble, une douce violence à
cet auteur : « Il entend, dit-il, le sens littéral
du Cantique, de la fille de
Pharaon. Toutefois, il n’a pas du tout entendu, je pense, par sens littéral, celui que l’Esprit-Saint s’est proposé en premier dieu, mais celui que
l'Esprit-Saint à eu en vue, se rattache par une chose plus connue ou plus vulgaire (3). »
Le P. Mariana, célèbre écrivain de la même co
__ les paroles supposent grammaticalement, et auquel le premier sens que
allusion fine, comme à une
mpagnie et du même temps
que le P. de Pinéda, puisqu'ils sont morts tous deux à un grand âge,
semble, très-catégoriquement sa pensée sur ie
celui-ci en 1624 et l’autre en 1637, le P. Mariana à fait connaitre, ce
sens du Cantique, dans un
très court préambule à l'explication de ce livre : « C’est, dit-1l, un chant
nuptial, c’est là l’histoire ; » et il laisse à qui voudra, le soin d’édifier par-
dessus les significations mystiques (4). Mais 1l n’en est pas moins vrai que
dès la première de ses notes, il voit Jésus-Christ au sens littéral du pre-
mier verset du Cantique : « Oris sui, dit-il, olim per prophetas, per amicos et nuntios, osculatus est, nunc loquatur nobis in Fiho (5). »
Les significations mystiques auxquelles Mariana a préparé le terrain,
se trouvent dans des notes de son confrère et contemporain Emmanuel Sa,
Sa est pour l’allégorie littérale. Car au ÿ. 8 du
= mort en 1596, et qui sont ajoutées à celles de Mariana. Et il paraît assez que