‹ Le Cantique des CantiquesChapitre 10 sur 81 · Cf. Riedel : Die Auslegvng des Hohenliedes, pp · texte numérisé non relu

Cf. Riedel : Die Auslegvng des Hohenliedes, pp

tion juive, comme Nicolas de Lyre et Genebrard, nous ont aussi fourni des lumières. L'ancienne exégèse chrétienne est pleinement d'accord avec la tradition juive sur les deux points essentiels : le Cantique est saint; il est purement allégorique. L'accord existe encore, en partie, sur le sujet de l'allégorie : l'Époux, pour les chrétiens comme pour les Juifs, est Dieu; mais les chrétiens parlent beaucoup plus souvent du Christ, fils de Dieu, que de Dieu lui-même. Quant à l'Épouse, les Pères ont singulièrement élargi l'interprétation juive : elle représente pour eux tantôt l'ancienne Israël, tantôt l'Église de la nouvelle alliance, tantôt l'âme fidèle. Cette divergence avec la tradition juive relativement à l'Époux et à l'Épouse devait naturellement entraîner une exégèse tout à fait différente dans le détail. Nous parlerons plus loin (n^ 22) de l'interprétation qui voit dans l'Épouse l'âme fidèle. Pour le moment, ne retenons que l'interprétation qui substitue le Christ à Jéhovah et l'Église à Israël. Nous ignorons les opinions émises dans l'Église sur le Cantique pendant les deux premiers siècles. Les plus anciens documents que nous possédons sont les commentaires homilétiques d'Hippolyte et d'Origène, dont les vues ont inspiré en grande partie la littérature subséquente. Rien ne prouve, à notre avis, que ces deux écrivains aient connu dans le détail l'interprétation juive, mais ils n'ont certainement pas ignoré que l'Époux et l'Épouse représentaient Jéhovah et Israël. Or cette conception fondamentale ne pouvait guère être utilisée, dans le détail du poème, par des écrivains ou des orateurs préoccupés avant tout d'édifier la communauté chrétienne : l'Épouse du Cantique devint donc pour eux l'Épouse de la nouvelle alliance. L'Église, il est vrai, ne s'oppose pas à Israël comme une Épouse toute différente : l'Église est, au contraire, selon la conception de saint Paul, l'Israël régénérée sur laquelle a été entée la Gentilité. Mais ceux des Juifs qui avaient rejeté le Christ, ceux qui constituaient la Synagogue par opposition à l'Église, formaient une communauté rivale de celle-ci. La Synagogue infidèle avait été rejetée : les chrétiens ne pouvaient donc

plus voir en elle la bien-aimée actuelle de Jéhovah. Une transposition s'imposait : la nouvelle Église devint l'Épouse et l'Époux représenta le Christ Jésus Cette nouvelle interprétation fut-elle jamais donnée par ses auteurs comme le sens littéral du Cantique? Nous ne le pensons pas. C'est bien plutôt une application qu'ils entendent faire. Ceci ressort d'abord du fait que les anciens auteurs n'ont jamais contesté qu'Israël fût l'Épouse du Cantique. Dans le fragment du commentaire d'Hippolyte sur Cant. 1, 1-3, 6 c'est surtout la Synagogue qui dialogue avec le Christ (voir n° 43). Origène, de son côté, envisage la Synagogue et l'Église comme une seule personne morale (Ecclesia quae ab initio saeculi congregabatur). Un autre indice bien significatif, c'est que les anciens Pères voient également dans l'Épouse l'âme fidèle. Le fait est particulièrement frappant chez Origène qui applique d'abord et principalement à l'âme, et à rÉglise seulement quand le texte s'y prête sans difficulté. Ce même écrivain déclare souvent, du reste, qu'il donne des interprétations qu'il a trouvées par lui-même. A son exemple, tous les commentateurs chrétiens ont largement usé de leur liberté. Aussi n'y a-t-il pas de système exégétique qui se soit imposé dans l'Église. On ne peut pas parler d'une tradition de l'Église dans l'exégèse du texte du Cantique, d'abord parce que les premiers commentateurs n'ont pas prétendu donner leurs vues comme traditionnelles et obligatoires, puis parce que ces vues ne sont pas devenues traditionnelles même au sens large de ce mot. Je ne crois pas qu'il y ait un seul verset pour lequel on puisse trouver chez l9s écrivains ecclésiastiques un accord même moral. L'Église n'a donc pas de système exégétique officiel sur le Cantique ; bien plus, elle tolère des systèmes qui rejettent un point

1. Cf Riedel, op. cit., p 111 : « Als nun die christliche Gemeinde die Vcrheissungen Gottes von dem neuen Bunde mit seinem Volke durch die Griindung der Kirche crfùUt sah, verschob sich dem entsprechcnd fiir sie das alttestamentliche Rild von der Ehe Jahves mit seinem Volkc zii demBilde der Ehe Christi mit seiner Kirche, Eph. 5, 32; Apok. 19, 7; 21, 2; 2 Kor. 11, 2. »

certainement traditionnel, à savoir le caractère purement allégorique du poème.

15. — Ces réflexions étaient nécessaires pour montrer la légitimité de l'ancienne interprétation juive traditionnelle. Le but des anciens Pères n'étant pas principalement de rechercher le sens littéral du Cantique, mais de trouver pour leur prédication des applications édifiantes S ils avaient parfaitement raison de christianiser le poème; mais l'exégète qui vise uniquement à dégager le sens littéral doit suivre une autre voie. Le reproche de judaïser, adressé par certaines personnes incomplètement informées à des commentateurs comme Nicolas de Lyre, porte donc à faux. Judaïser, ce serait dans l'espèce prêter à l'auteur du Cantique des pensées et des sentiments juifs. Mais ce n'est pas judaïser que de reconnaître qu'un livre de l'Ancien Testament, écrit par un Juif pour des Juifs, exprime des pensées juives, tout comme les autres livres bibliques.

16. — Au surplus, l'exégèse juive du Cantique a été admise, dans une large mesure, par un beaucoup plus grand nombre de commentateurs catholiques qu'on ne croit généralement. S'ils n'ont pas été plus nombreux encore, c'est d'abord que beaucoup d'auteurs, à l'exemple des saints Pères, se sont moins attachés au sens littéral qu'à l'édification ; c'est encore que la tradition juive était ignorée de la plupart; c'est enfin que Tincohérence et le caractère puéril de la littérature rabbinique, sans parler de l'aversion pour tout ce qui venait des Juifs, écartait les chrétiens de l'étude de leurs écrits. Si la tradition juive avait présenté un système unique et rigoureux d'interprétation, au lieu d'offrir seulement des éléments épars et souvent dénaturés, il est à croire que ce système aurait été accepté sans difficulté comme sens littéral par les chrétiens.

1. « Les anciens Pères y ont cherché surtout matière à réflexions pieuses. Sans en méconnaître le sens principal, ils se sont d'abord préoccupés surtout d'en tirer des leçons de morale à l'usage de l'âme chrétienne. » Lesêtre (dans Vigouroux : Dictionnaire de la Bible, s. v. Cantique des Cantiques, t. II, 191).

17. — Est-iî vraisemblable a priori que le sens littéral du Cantique puisse viser directement le Christ et l'Église? S'il en était ainsi, le livre serait en dehors de l'analogie de tout l'Ancien Testament, lequel même dans ses parties prophétiques s'adresse toujours directement à des Juifs et leur parle un langage dont ils pouvaient du moins entendre les termes. On ne conçoit pas l'auteur du Cantique, qui n'est même pas un prophète (n*' 98), écrivant huit chapitres entiers sur un sujet inintelligible pour ses contemporains. Si l'Ëpoux et l'Épouse ne sont pas, au sens littéral, Jéliovah et Israël, comme chez les prophètes, il faut admettre que les Juifs devaient nécessairement se tromper sur le sens du poème.

18. — D'autre part, il semble impossible de supposer que le Cantique comporte plus d'un sens littéral. L'opinion commune admettait autrefois, il est vrai, avec saint Augustin et saint Thomas, la possibilité d'un sens littéral multiplet et cette possibilité pourrait en effet, dans certains cas, se soutenir. Mais que huit chapitres entiers puissent avoir plusieurs sens littéraux, c'est une chose qui dépasse toute vraisemblance. Supposons, par exemple, que l'Époux soit à la fois Jéhovah et le Messie, et l'Épouse, Israël et l'Église, il faudrait que les différentes péripéties de l'histoire religieuse d'Israël marquées dans le Cantique se fussent, par une disposition très particulière de la Providence, répétées dans l'histoire de l'Église, que le Christ, par exemple, eût été perdu puis retrouvé deux fois par l'Église, que celle-ci eût été infidèle et emmenée en captivité, etc. Et il faudra raisonner d'une façon analogue pour l'âme chrétienne et pour la sainte Vierge. La suite si précise des situations du Cantique ne peut répondre objectivement qu'à la suite des événements de l'histoire d'Israël.

19. — Cette précision du Cantique exclut également une théorie qui semble avoir trouvé faveur, en ces derniers

1. Cette opinion est encore défendue par Zapletal, 0. P : Henneneutica Biblica (1897).

temps, parmi les catholiques : je veux parler de la théorie qu'on pourrait appeler généralisatrice (cf. 48). Le Cantique chanterait en des termes d'un caractère extrêmement général l'amour de Dieu et de l'humanité. L'Époux serait à la fois Jéhovah et le Christ; l'Épouse serait l'humanité en général : l'Église aussi bien que la Synagogue, l'âme fidèle ou Marie aussi bien que l'Église. Cette théorie a contre elle une invraisemblance littéraire très forte. Comment croire qu'un poète inspiré, fût-il prophète^ ait pu composer un livre entier, d'un caractère aussi concret et aussi précis, sur un thème aussi vague? Autant vaudrait demander à un peintre de combiner en un portrait unique et général les visages de tous les membres d'une famille, de façon qu'en le regardant on pût y reconnaître à la fois les traits du père, ceux de la mère et ceux des enfants. La théorie généralisatrice, à force de distendre le sens littéral du Cantique, le volatilise. Sans doute toutes les difficultés de détail disparaissent d'un seul coup, mais n'est-ce pas là trancher le nœud au lieu de le défaire?

20. — La solution la plus franche du problème semble donc être d'admettre un sens littéral unique : les rapports historiques de Jéhovah et d'Israël'. Ce sens littéral comporte du reste, dans une certaine mesure et à titre de compléments, les principales applications faites par les saints Pères à l'Église, à l'âme, à la Vierge. L'erreur serait d'exa-

1. Je suis heureux de pouvoir invoquer à l'appui de cette vue la haute autorité du P. Cornely : « Quod si Christi et Ecclesiae unionem in Cantico celebrari asserimus, evidens est nos antiquae synagogae de Cantici àrgumento traditionem non reiicere, siquidem Ecclesia non est nisi antiquae synagogae perfectior continuatio. Neque tamen scio, aniion rectius et accuratius illi loquantur, qui duplicem libelli sensura, literalem et typicum, distinguunt. Sensu autem literali (sed metaphorico) Salomon Dei et populi electi unionem mutuosque amores cecinisse dicendus est; at sicut Vêtus Testamentum cum omnibus suis privilegiis imperfectus typus est novae oeconomiae, ita etiam unio, qua lahve sibi populum Israël coniunxit, typus erat et umbra perfectioris illius et arctioris unionis, qua Christus Ecclesiam, quam sanguine suo sibi émit mundavilque lavacro aquae in verbo vilae, secum coniungi voluit » {Inlroductio in V. T., 11, 2, pp. 192-193).

gérer, par un sentiment de piété mal entendue, et de voir dans ces applications des parties intégrantes du sens littéral.

21. — Parmi les applications anciennes , celle qui voit dans l'Épouse l'Église de la nouvelle alliance est particulièrement fondée, bien qu'elle n'ait pas chez les premiers Pères l'importance qu'on croit généralement. C'est en effet une doctrine affirmée par saint Paul et admise par toute la tradition que l'Ancien Testament est, d'une façon générale, la figure et, comme on dit, le type du Nouveau. Si saint Paul a pu voir dans des particularités parfois minimes de l'histoire d'Israël des figures relatives à la nouvelle alliance, à plus forte raison l'Épouse de Jéhovah elle-même peut-elle être légitimement considérée comme le kjpe de l'Épouse du Christ. L'amour de Dieu pour Israël n'est que l'ombre, pour ainsi dire, de son amour pour l'Église. Nicodème n'ignorait pas l'amour de Jéhovah pour Israël, mais il dut être néanmoins saisi d'admiration quand il entendit Jésus lui dire : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils » (Jean, 3,16). Le sens plénier du Cantique ne se vérifie donc que dans son application au Nouveau Testament, et à certain égard, l'application est plus vraie que le sens littéral lui-même. Si l'amour de Jéhovah pour Israël est l'image de l'amour de Dieu et du Christ pour l'Église, il est légitime de dire que le Cantique, qui chante précisément cet amour, renferme un sens typique relatif à l'amour du Christ pour l'Église. Mais autant cette vue est juste si l'on se contente d'envisager Vidée générale du poème, à savoir l'amour de Dieu pour Israël, autant elle serait insoutenable si l'on voulait l'appliquer à tous les détails du texte.

22. — On peut raisonner d'une façon analogue pour l'appHcation que font les saints Pères à l'âme fidèle. Mais ici l'analogie est déjà plus lointaine. L'Épouse du Nouveau Testament étant une collectivité comme l'Épouse du Cantique, on peut dire que l'amour de Dieu pour chacune d'elles est tout à fait du même ordre. Mais pour une âme particulière, il n'en va pas de même. L'idée de représenter une âme comme l'Épouse de Dieu est non seulement étrangère

à la pensée juive, elle lui est encore positivement contraire. On ne la trouve ni dans l'Ancien Testament, ni même dans le Nouveau ^ Le Cantique, qui chante « la communauté d'Israël », comme parle le Targum, est une œuvre aussi peu individualiste que possible. Néanmoins l'application du poème à l'âme particulière est légitime, parce que cette âme fait partie de l'Église et que l'amour de Dieu pour elle est compris dans son amour pour l'Église. Si le Christ s'est livré pour l'Église (Eph. 5,23), il s'est également livré pour chacun de ses membres (Gai. 2,20). Mais, ici encore, le détail du poème ne saurait s'appliquer à l'âme : seuls les traits d'un caractère un peu général sont susceptibles d'application.

23. — L'application du Cantique à la sainte Vierge est également très légitime : la liturgie de l'Église qui célèbre souvent Marie avec des textes empruntés à notre livre, est le meilleur argument en faveur de cette légitimité. Marie, en effet, est non seulement, par sa sainteté personnelle, l'âme la plus agréable aux yeux de Dieu, mais elle est encore son Épouse à un titre éminent par le fait de sa maternité divine. L'application à Marie est cependant moins fondée en tradition que l'application à l'âme ou à l'Église. « Les anciens Pères, saint Grégoire de Nysse, saint Épiphane, saint Ambroise, saint Hildefonse et bien d'autres ont interprété fréquemment de Marie des passages détachés du Cantique. Ils la reconnaissent dans le jardin fermé, dans la fontaine scellée, etc. Mais il faut arriver jusqu'au xii^ siècle pour rencontrer des ouvrages où le livre entier soit interprété de la Mère de Dieu. A partir de cette époque, les interprétations de ce genre sont nombreuses. On en trouve même chez les Grecs ; par exemple celle de Matthieu Cantacuzène, au xiv' siècle [P. G., CLV, 997 sq.)^. »

1. 2 Cor. 11,2 ne fait pas exception. Saint Paul ne vise pas les Corinthiens en tant qu'individus, mais en tant qu'ils forment une Église particulière : aussi saint Paul dit-il qu'il les a fiancés au Christ comme une vierge.

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