Terrien : La Mère de Dieu, I
ÎV. — Les différents systèmes d'interprétation.
24. — On peut ramener tous les systèmes proposés pour expliquer le Cantique à trois grandes catégories : l'explication allégorique, l'explication naturaliste et, entre les deux, Texplication mixte. D'après la première, le sens littéral est une pure allégorie; d'après l'explication naturaliste, le sens littéral est exclusivement le sens apparent et grammatical des phrases, et le poème n'a aucun autre sens, religieux ou supérieur; d'après l'explication mixte enfin, le sens littéral est le sens apparent et grammatical, ainsi que le veut l'école naturaliste, mais le poème a en outre un sens plus élevé (spirituel ou typique), comme le soutient l'école allégorique.
Pour la commodité de l'exposition, nous parlerons d'abord de l'explication mixte,
25. L'ÉCOLE MIXTE. — Lcs différents systèmes de l'école mixte offrent des nuances très variées. Certains représentants de cette école, Bossuet par exemple, sinon en théorie, du moins en pratique, se rapprochent beaucoup de l'école allégorique dans le détail de leur exégèse; d'autres, au contraire, comme Delitzsch, diffèrent très peu de l'école naturaliste. Pour bien comprendre, au point de vue théorique, le point caractéristique du système mixte, le plus simple est de le comparer au système allégorique.
26. — L'allégorie est bien définie par H. Kurz, dont Kônig {Stilistik, p. 109) adopte la formule : « Si le poète décrit, non la chose dont il veut parler en réalité, mais une autre chose qui présente des analogies avec la première, et s'il conduit sa description de telle sorte qu'on remarque facilement qu'il ne veut pas parler de cette dernière chose, mais de la première, on a une allégorie. » Saint Augustin dit d'une façon plus brève : « Allegoria dicitur cum aliquid aliud videtur sonare in verbis, et aliud in intellectu significare » {Enarr. inPsalm. 103 [104]). Une allégorie est donc une métaphore continuée, ou si l'on veut, une suite cohérente de métaphores. Les interprètes qui admettent que le Cantique
est une pure allégorie disent que le poète a voulu directement et uniquement chanter l'amour de Jéhovah et d'Israël (ou du Christ et de l'Église, etc.) et que les images empruntées à Tamour conjugal sont un pur artifice poétique : l'auteur n'a eu en vue aucune histoire d'amour, soit réelle, soit imaginaire. Les allégoristes n'admettent donc qu'un seul sens complet et véritable, le sens allégorique. Le sens littéral du Cantique, c'est-à-dire le sens réel voulu par l'auteur, c'est précisément le sens allégorique. Pour eux, le sens extérieur et grammatical, c'est-à-dire le sens des phrases considérées matériellement et en elles-mêmes, « quod sonat in verbis », pour employer l'expression de saint Augustin, n'est pas un sens voulu en soi par l'auteur. Toute sa raison d'être, dans l'intention du poète, est de signifier autre chose. Ce sens grammatical n'est donc à aucun degré un sens absolu et ayant une valeur propre ; c'est au contraire un sens purement relatif et n'ayant de valeur qu'en tant qu'il exprime autre chose. Il n'est pas intelligible en soi, mais seulement dans la réalité qu'il insinue. Il est un peu comme l'accident qui, disent les philosophes, n'existe pas soi, mais dans un autre. On pourrait le comparer encore à la couleur matérielle d'un portrait : cette couleur est une substance rouge, bleue, etc.; mais elle n'a de réalité humaine qu'en tant qu'elle représente les traits d'un personnage humain.
27. — Pour les partisans du système mixte, au contraire, le sens grammatical est un sens véritable, un sens intelHgible en soi, indépendamment de tout autre sens supérieur (spirituel ou typique). Il est essentiellement complet et se tient par lui-même; il n'est incomplet qu'accidentellement, parce que, dans la pensée de l'auteur, il est destiné à signifier encore autre chose. Ce sens grammatical forme une histoire suivie qui pour les uns est réelle, pour d'autres semiréelle, pour d'autres enfin purement fictive '. Pour reprendre la comparaison tirée de la peinture, le sens grammatical et le sens supérieur pourraient se comparer aux deux éléments
1. Le caractère réel ou fictif de Vhistoire ne constitue pas une différence essentielle, comme on semble parfois le supposer.
qui constituent un tableau vivant : l'individu humain qu'on a habillé et grimé de façon à représenter un personnage célèbre, Napoléon par exemple, possède, outre sa valeur représentative d'emprunt, sa valeur humaine personnelle. Sans doute, on s'intéresse à lui parce qu'il représente Napoléon, mais, s'il lui arrivait de tomber en syncope, les spectateurs oublieraient sa valeur représentative pour ne songer qu'à sa propre humanité à laquelle ils s'efforceraient de venir en aide.
28. — Si tous les partisans de l'école mixte sont d'accord pour dire que le sens grammatical est un sens réel bien qu'incomplet, et qu'il ne devient complet que par l'adjonction d'un sens supérieur, ils diffèrent beaucoup sur les proportions du mélange. Pour les uns, Bossuet par exemple, le sens grammatical n'est pas le sens le plus important : l'auteur inspiré, en racontant l'amour de Salomon pour la fille de Pharaon, voulait principalement élever la pensée du lecteur à l'amour de Dieu pour l'âme et pour l'Église, dont Tamour de Salomon est le type. A l'extrémité opposée, certains protestants conservateurs comme Delitzsch considèrent le sens littéral comme le plus important de beaucoup; ils admettent cependant que le poète a eu une certaine intention spirituelle : en chantant l'amour humain il a voulu élever l'âme à l'idée de l'amour divin.
Les auteurs de systèmes mixtes me semblent avoir été conduits à cette conception par deux préoccupations différentes. D'une part, ils ont voulu sauvegarder la sainteté du livre inspiré. D'un autre côté, ils ont senti la nécessité d'un sens littéral précis. Or l'allégorie chrétienne qui voyait dans le sens littéral du Cantique tantôt Israël, tantôt l'Église, tantôt l'âme ûdèle, tantôt la Vierge, leur a semblé manquer de la précision désirable. Ils ont donc préféré admettre comme sens littéral un sens réaliste précis (soit historique, soit Actif), sauf à reconnaître un ou môme plusieurs sens supérieurs pour sauvegarder la sainteté du livre. Il faut savoir gré à ces auteurs d'avoir, au moins dans l'intention, respecté le caractère saint du poème; mais ils ont été téméraires en aban-
donnant l'idée fondamentale de la tradition juive et chrétienne, d'après laquelle le Cantique est une pure allégorie.
29. Les différents systèmes de l'école mixte. — Les exégètes de l'école mixte admettent, nous l'avons vu, un sens littéral profane, comme les exégètes naturalistes, et un sens religieux ou supérieur. Ce sens religieux peut coïncider avec le sens admis par tel ou tel système allégorique. C'est ainsi que le sens supérieur admis par Ibn Ezra ne diffère pas de l'allégorie juive traditionnelle et que le sens supérieur de Bossuet coïncide avec les vues de beaucoup d'allégoristes chrétiens. Nous renverrons donc pour ce sens supérieur à ce que nous dirons sur les différents systèmes allégoristes (n° 35 sq.). D'autre part, tout sens profane, pourvu qu'il soit honnête, peut être admis comme sens littéral par l'école mixte ; il n'y a donc pas lieu non plus de traiter ici des systèmes particuliers de l'école mixte relativement au sens littéral, et nous renverrons à l'exposé des différents systèmes naturalistes (n° 55 sq.).
30. Critique de l'école mixte. — Nous nous contenterons de faire valoir contre le principe même de l'école mixte deux arguments d'une portée générale : cette école est en désaccord avec la tradition; elle ne sauvegarde pas suffisamment la sainteté du Cantique.
L'abandon de la tradition sur un point important n'est pas une présomption favorable en faveur du système. Pour justifier cet abandon, il faudrait apporter des raisons sinon décisives, du moins très probables. Le fait que les allégoristes ne sont pas d'accord entre eux ne prouve rien contre le principe même de l'allégorie dans un sujet aussi obscur et aussi difficile que le Cantique.
31. — La seconde objection générale qu'on peut faire aux partisans de l'école mixte, c'est que leur interprétation ne sauvegarde pas suffisamment^ en fait, la sainteté du livre. Cette difficulté est sérieuse, mais elle ne doit pas être présentée avec un esprit pharisaïque^ Il serait souvent témé-
1, Cette objection a été parfaitement exposée par le P. Gietmann, dont toute la discussion sur ce point est à lire.
raire de vouloir décider jusqu'où peut aller, sans inconvénient, la liberté du langage et la hardiesse des images. Les allégoristes ne peuvent pas nier que l'auteur inspiré a traité son sujet avec des images empruntées à l'amour conjugal, comme l'indiquent assez les rôles mêmes d'Époux et d'Épouse donnés à Jéhovah et à Israël. Si l'Esprit Saint n'a pas trouvé indigne de lui d'inspirer une allégorie qui semble hardie à notre goût moderne, n'aurait-il pas pu inspirer aussi une parabole, c'est-à-dire une histoire fictive ou même une histoire réelle, comme celle par exemple que Bossuet croit trouver dans le Cantique? Tout le monde concédera du moins qu'il y a beaucoup moins d'inconvénient dans une simple métaphore que dans une comparaison proprement dite, dans une allégorie que dans une parabole, ou pour reprendre notre comparaison de la peinture, dans un portrait sur toile que dans un tableau vivant. Dans une comparaison, en effet, et dans une parabole, l'imagination considère les images en elles-mêmes et pour elles-mêmes et ne passe qu'ensuite à la chose pour l'intelligence de laquelle on institue la comparaison ou la parabole. Dans la métaphore ou l'allégorie, au contraire, l'imagination ne s'arrête pas à l'image, laquelle n'a pas de valeur en soi, mais passe immédiatement, à travers l'image, à la réalité visée par le poète. Si la différence est déjà notable entre une simple métaphore et une comparaison, entre une courte allégorie et une courte parabole, que dire d'un poème de huit chapitres comme le Cantique? Si le poème renferme une histoire profane, l'imagination devra se traîner, durant ces huit chapitres, surtout le détail des images, au lieu de s'élever d'un coup d'aile à la réalité spirituelle qui devrait seule l'occuper. On éprouve une certaine répugnance à penser que l'Esprit Saint ait pu inspirer une si longue histoire d'amour conjugal, même en admettant que cette histoire est ordonnée à un sens supérieur que le lecteur doit chercher uniquement. Notons encore une différence considérable entre l'école allégorique et l'école mixte au point de vue de la nature des images. D'après les allégoristes, le poète emprunte ses images au
mariage en général; dans l'interprétation de l'école mixte, au contraire, il s'agil d'un mariage particulier, réel ou fictif. Chacun sent la différence.
32. — Dans le système typique, qui est celui de Bossuet, ce mariage particulier présente une difficulté spéciale. D'après Bossuet, le mariage de Salomon avec la fille de Pharaon serait le tijpe de l'union du Christ avec l'Église. Mais rien, ni dans l'Écriture, ni dans la tradition, n'autorise cette vue. Salomon, le roi pacifique, est, par certains traits, le type du Christ, mais son mariage avec la fille de Pharaon est-il un de ces traits? Comme nous ignorons les sentiments réels de Salomon lors de son mariage, il semble singulièrement hardi d'affirmer que cette union est la figure de l'union du Christ avec fÉglise.
33. Principaux représentants de l'école mixte. — Parmi les Juifs, Ibn Ezra (xii'' siècle) (voir n' 41) est le premier auteur dont l'interprétation n'est pas purement allégorique. Plusieurs modernes prétendent qu'il appartient en fait à l'école naturaliste et qu'il n'a admis l'allégorie traditionnelle que comme une concession aux idées de son temps. Cette prétention nous parait tout à fait fausse. Ce qui a pu suggérer cette idée, c'est qu'Ibn Ezra admet un sens littéral profane, formant un tout suivi, et distinct du sens allégorique. Parmi les chrétiens, Honorius d'Autun (xii*^ siècle) passe pour être le premier qui ait rejeté l'explication allégorique : le Cantique, d'après lui, chanterait, au sens littéral, le mariage de Salomon. Luis de Léon (1580) se rapproche beaucoup de l'école mixte; comme Ibn Ezra, il a le tort de diviser son commentaire en deux parties distinctes : il explique d'abord Vhisloire, qu'il appelle « le son », puis il expose la chose signifiée, qui pour lui est principalement l'amour du Christ et de l'âme. Nigidus (1616), à cause du même vice de méthode, appartient aussi, en fait, à cette école. Parmi les auteurs qui se rattachent à l'école mixte, nous citerons parmi les catholiques : Bossuet, Galmet, xllinocchi; parmi les protestants : Lowth, Franz Delitzsch, Zoeckler.