Cf. Salfeld, p
bées, l'exil en Edom (= Rome) et le rétablissement futur de la nation juive. Il se montre, dans le détail , assez indépendant du Targum. Voici la préface qu'Ibn Ezra a mise en tête de son commentaire :
Ce livre est auguste et « tout aimable » (Gant. 5,16). Il n'a pas eu son égal parmi les mille et cinq cantiques du roi Salomon; aussi fut-il nommé Cantique des Cantiques de Salomon, car il remportait sur tous les cantiques de ce roi. Il s'y trouve renfermé et scellé un sens profond. Il commence avec l'époque d'Abraham notre père et va jusqu'à l'époque du iMessie. C'est ainsi que dans le cantique Écoutez (Dent. 32), où il est écrit : « Quand le Très- Haut donna aux nations leur héritage » (32,8), Moïse commence à la dispersion des peuples et va jusqu'au retour d'Israël de l'exil, après la guerre de Gog et de Magog. — Ne sois pas étonné de ce qu'il assimile la communauté d'Israël à une épouse et Dieu à son bien-aimé, car c'est un procédé des prophètes : Isaïe 5,1 : « Chant de mon bien-aimé à sa vigne »; 62,5 : « Comme l'épouse fait la joie de l'époux »; Ézéch. 16, 7 : « Tes seins s'étaient affermis; tu étais arrivée à la puberté et tu étais nue, absolument nue; 8 : j'ai couvert ta nudité; 11 : je t'ai parée d'ornements », et tout le passage; Osée 2,21 : « Je serai ton époux pour toujours »; 3,1 : « Va et aime une femme... »; et, dans les Psaumes, leMaskil : Cantique des amours (Ps. 45), où il est dit : « Écoute, ma fille, vois et prête l'oreille... »
Loin de nous, certes, la pensée que le Cantique des cantiques tienne le langage de l'amour charnel; au contraire, il est composé à la manière d'une allégorie. Si sa dignité n'était pas si élevée, il n'aurait pas été inscrit dans le groupe des livres saints. Il n'y a pas de controverse à son sujet, mais il est certain qu'i/ souille les mains (voir n° 3) (Yadaïm, 3,5). Pour qu'il soit « parfait en ses voies », j'en donnerai un triple commentaire : dans le premier commentaire, j'expliquerai tous les mots obscurs; dans le second je donnerai le sens simple et dans le troisième, l'explication midrashiquc (= allégorique).
42. — Genebrard a traduit le commentaire anonyme d'un rabbin qui, d'après Salfeld (p. 79), dépend de D. Kimhi. Ce rabbin admet nettement le principe de l'allégorie : « Non
spectabat Salomon ad res venereas et amores uxorios. Sed amor summi opificis erga Israelem est amori dilecti erga dilectam similis .... Totus autem liber loquitur usurpata similitudine, vel potius parabola Dilecti et Dilectae... » Mais dans le détail du commentaire, il se contente de donner le sens extérieur qui forme une petite histoire assez ingénieusement combinée, sans souffler mot de l'allégorie. Ce rabbin anonyme appartient donc, en réalité, plus encore qu'Ibn Ezra, à l'école mixte, bien que, comme lui, il admette l'allégorie juive.
Il n'entre pas dans notre plan de poursuivre l'histoire de l'exégèse traditionnelle du Cantique parmi les Juifs : on la trouvera dans l'ouvrage déjà plusieurs fois cité de Salfeld ^ A partir du xii® siècle, la tradition commença à être entamée. Salfeld (p. 54) mentionne un rabbin anonyme de la fin du xii^ siècle qui, le premier, abandonna l'allégorie et vit dans le Cantique un poème d'amour profane. De nos jours, beaucoup de Juifs ont abandonné l'ancienne exégèse, mais Ad. Franck (1861) en défendait encore le principe contre Renan.
Nous parlerons plus loin (n° 51 sq.) de certains systèmes allégoriques juifs indépendants de la tradition ancienne.
43. L'allégorie juive traditionnelle chez les chrétiens. — Nous avons vu (n" 14) que l'ancienne exégèse chrétienne, sans jamais reprocher aux Juifs de voir dans l'Épouse du Cantique la nation d'Israël, avait laissé de côté cette interprétation qui n'avait plus d'intérêt pour les communautés chrétiennes, et avait préféré voir dans l'Épouse soit l'âme fidèle, soit la nouvelle Église. Cependant on trouve, chez les anciens auteurs ecclésiastiques, chez Athanase en particulier, certains passages appliqués à Israël. Il est même remarquable que le plus ancien commentateur chrétien, saint Hippolyte, dont nous possédons une homélie (ou une partie d'homélie?) sur Cant. 1,1-3,6, applique surtout le texte à
1. Voir aussi Eppenstein : Fragment d'un Commentaire anonyme du Cantiques des Cantiques, dans la Revue des études juives (1907). LUI, 242- 254. Ce commentaire partiel (1, 1-3, 10) a pour auteur un rabbin du Nord de la France; il dépend surtout d'ibn Ezra. Je l'ai cité in 1, 6, 8.
la Synagogue devenue infldèle^ A part l'idée fondamentale que le Cantique est allégorique, que l'Époux représente Dieu et l'Épouse l'Église, les anciens Pères ont fort peu emprunté aux Juifs et il est très probable qu'ils ne se sont pas préoccupés de connaître en détail leurs interprétations. C'est seulement quand l'exégèse commença à devenir proprement scientifique qu'on se mit à étudier la tradition juive. Le premier commentateur qui ait eu une connaissance sérieuse des écrits des Juifs fut le franciscain Nicolas de Lyre, appelé communément Lyranus (xiv^ siècle). Son origine juive, qu'on admettait couramment autrefois, est aujourd'hui contestée ^. Lyra avait des connaissances en hébreu et en araméen. II utilise surtout le Targum et le commentaire de Rashi. Il applique les six premiers chapitres du Cantique à l'histoire d'Israël et les deux derniers seulement à l'Église, ce qui lui attira le reproche de judaïser. Il ne venait sans doute pas à l'esprit de ses contradicteurs qu'un écrit juif pût contenir uniquement des pensées juives. Voici comment Lyra comprend le Cantique : la première partie (ch. 1-6) décrit la sortie d'Egypte (1, 1-2, 7), la marche dans le désert (2, 8-4, 6 a), l'entrée en Palestine (4, 6 b-4, 16 a), Israël à l'époque des Juges et de David (4, 16 b-6, 1), puis de David au Christ (6, 2-7, 1) ; dans la seconde partie (ch. 7-8), il voit : le commencement du Nouveau Testament (7, 2), l'expansion de la religion chrétienne (7, J2), la pacification de l'Église sous Constantin (8, 1-7), l'achèvement de cette pacification depuis Constantin (8, 12), et l'entrée de l'Église au ciel (8, 13-14). Nicolas de Lyre ouvrait hardiment une voie nouvelle à l'interprétation. On ne peut lui refuser de la sagacité et un véritable sens de la pensée biblique.
Paul, évêque de Burgos (xv° siècle), Juif converti, dans son livre de polémique contre les Juifs, Scrutinium Scriplurarum, ne craint pas d'accorder à ceux-ci que l'Épouse du
1. Il dit au V. 3, 5 : « Après ceci, vois, la Synagogue se tait, et l'Église fait son propre éloge. » D'après A. d'Alès {La théologie de saint Uip~ polytey 1906, p. 134), cette Immélie était spécialement destinée auï Juifs.