Éludes bibliques^ (1876), I, 302 (l'" éd
sive opérée dans le rapport d'Israël à Jéhovah, par Tinstitution nouvelle de la royauté, ainsi que la prévision des périls qu'entraînerait ce changement pour l'avenir spirituel de la nation », La Bible annotée de Neuchâtel (1898) accepte cette vue comme sens symbolique. Le système de Gessner {1881; est fort original : le Cantique chanterait l'amour réciproque du temple (= l'Épouse) et de Jéhovah reposant dans l'arche; les cèdres amenés du Liban (cf. 4,8) pour la construction du temple représentent la fiancée qu'on amène à l'Époux. D'après Fraisse (1903), le Cantique est une sorte de drame politique et religieux décrivant d'une façon allégorique la situation historique de la fin du règne de Salomon. L'auteur a voulu protester contre l'élément étranger du harem royal. Il y a trois héroïnes, trois vierges symboliques qui se succèdent : la première représente le sacerdoce juif, la seconde l'élément militaire et théocratique le plus attaché à la famille régnante, la troisième (Sunamite = Abisag) la partie de la nation chargée, près du roi, des services les plus intimes.
51. — A l'allégorie chrétienne qui voit dans l'Épouse l'âme fidèle, se rattache Fallégorie ascétique et mystique qui voit décrit dans le Cantique des états d'âme, états ordinaires ou extraordinaires. Salfeld (p. 119) mentionne dans ce genre le commentaire du rabbin Joseph Ghayun (xV" siècle). On trouve des développements sur ce thème dans un grand nombre de commentateurs catholiques et dans une multitude d'ouvrages de piété. Parmi les commentaires exclusivement ascético-mystiques, je signalerai celui de Cathius, S. J. (1625). On a de sainte Thérèse un Fragment sur le Cantique dont je crois utile de citer quelques lignes pleines de bon sens : « J'ai prié quelques savants de m'expliquer ce que le Saint-Esprit a voulu dire par [les premières paroles du Cantique] et quel est leur véritable sens, et ils m'ont répondu que les docteurs ont écrit plusieurs expositions, et que, malgré cela, ils sont loin d'avoir dit tout ce qu'elles renferment. Cela étant ainsi, ne trouvez-vous pas que c'est un excès d'orgueil de ma part que de vouloir vous expli-
quer quelque chose du livre des Cantiques? Je me hâte de vous dire que ce n'est pas là mon dessein, et si dépourvue que je sois d'humilité, il ne m'est jamais venu en pensée de pouvoir donner le vrai sens de ces paroles. Ce que je prétends uniquement, le voici : comme lorsque j'entends quelques paroles du Cantique des cantiques, je goûte de grandes délices dans ce que Notre-Seigneur me fait comprendre, je me sens portée à vous le dire, dans la pensée que ce sera pour vous comme pour moi une source de consolation. Que si ce que je dirai n'explique pas le sens de ces paroles, mon but, qui est de vous faire part de mes consolations et de mes lumières, n'en sera pas moins atteint » (ch. I"). Ces lignes montrent bien que sainte Thérèse, pas plus du reste qu'aucun vrai mystique, n'a prétendu donner le sens littéral du texte.
Kaufmann admet également un certain sens mystique : le Cantique serait une sorte de carmen nuptiale qui contiendrait une intention mystique, comme il arrive dans la poésie des soufis persans qui chantent l'amour de Dieu avec des images érotiques.
52. — L'union de l'âme et du corps offrant quelque analogie avec le mariage, on n'a pas manqué d'exploiter le Cantique dans un sens philosophique. On trouve cette idée chez le prélat jacobite Bar Hebraeus qui applique le texte aux facultés spirituelles, aux appétits corporels, au corps et à l'âme, à la sagesse, etc. Chez les Juifs du moyen âge, l'interprétation philosophique a eu de nombreux adeptes. Ce fut le rabbin Joseph Ibn Aknin (xii" siècle) (Salfeld, p. 83) qui, le premier, interpréta le Cantique de Vintellect agent. D'après Moïse Ibn Tibbon (xiii® siècle) (Salfeld, p. 87) le poème a pour but d'enseigner l'immortalité de l'âme qui n'avait été qu'indiquée par le Pentateuque : l'immortalité s'obtient par l'union de l'esprit de l'homme avec l'Intelligence séparée. Emmanuel Ibn Salomon (xiv^^ siècle) (Salfeld, p. 91) voit dans l'Époux Vintellect séparé, dans l'Épouse Vintellectus materialis qui désire recevoir l'action de Vintellectus activus afin de lui devenir semblable et de
lui être uni. Les Juifs cabbalistes n'ont pas manqué non plus d'interpréter le poème conformément à leurs étranges doctrines; c'est ainsi que « tous les baisers du Cantique sont, pour le Zohar, des symboles du baiser supérieur donné par le En-Sof (l'Infini) à la première Sefirah^ ».
53. — La description de l'Épouse (7, 2-6) contient des comparaisons avec certaines particularités géographiques de la Terre Sainte : étangs d'Hésébon, tour du Liban, Garmel. Nannius (1554), frappé du caractère étrange de cette description, a conclu que l'Épouse représentait la Judée. Voici comment il justifie son allégorie géographique : « Mihi omnia, quae huic puellae attribuuntur, diligentius inspicienti opinio nascitur, Salomonem sub nomine dilectae patriam suam Judaeam, dotesque ejus et omnia eximia ejus regionis celebrare voluisse. Quidquid enim praeclarum est in montibus, nemoribus, herbis, floribus, arboribus ejus provinciae in laudes suae puellae congerit. Mira enim abstinentia a rébus alienigenis : intacta relinquitur India, Aegyptus, mare erithreum cum suis margaritis et quotquot aliis in locis auriferii fluvii. Contentus est rébus indigenis ad encomia suae puellae. Sed ista encomia tam magna sunt et vasta, ut nulla ratione conveniant in hominis personam, ut quum dicit, caput tuum sicut Carmelus, collum tuuni sicut turris... Quod si igitur nomine sponsae Judaeam accipere velimus, brevissimus transitus erit per metalepsin ad synagogam, et exsynagoga ad Ecclesiam intelligendam... » Mercerus (1651) mentionne l'allégorie géographique (p. 604), mais sans l'adopter.
54. — Je m'étais étonné que l'école astrale n'eût pas encore essayé une explication systématique du Cantique. Mon étonnement a cessé : M. Erbt^ nous apprend que l'Époux et l'Épouse représentent le soleil et la lune dans leurs diverses phases et conjonctions; le poème chante les poursuites amoureuses des deux astres : l'interprétation doit être purement astrale.