Die Hebriler (1906), pp
55. Les systèmes naturalistes. — Nous appelons natu^ raliste tout système qui considère le Cantique comme un poème purement profane, qui n'y admet pas d'autre sens que le sens extérieur et apparent des phrases. L'école mixte, comme nous l'avons vu, admet, comme l'école naturaliste, que le sens littéral du Cantique se rapporte à l'amour humain, mais elle en diffère en ce qu'elle admet de plus un sens supérieur, surajouté au sens littéral.
Il est bon de remarquer que les questions relatives à la forme du poème (unité ou collection ; drame ou poèmes séparés) sont indépendantes, en théorie, des systèmes exégétiques. Tout système littéraire pourrait être adopté aussi bien par un allégoriste, ou par un adepte de l'école mixte, que par un exégète naturaliste. C'est ainsi que Delitzsch, qui adopte la théorie dramatique, admet néanmoins un certain sens spirituel, et que A. Franck, qui voit dans le Cantique des fragments de diverses mains, soutient cependant qu'ils ont un certain sens allégorique. Mais comme, en fait, il est impossible de faire l'exposé des différents systèmes naturalistes sans parler en même temps des questions relatives à la forme littéraire, nous ne séparerons pas ces deux points de vue.
Les images du Cantique, qui représentent Jéhovah et Israël comme un Époux et une Épouse, n'avaient rien d'étrange pour les Juifs contemporains du poète, habitués à l'allégorie des prophètes; mais elles risquaient fort d'être mal comprises, dans la suite des temps, par des hommes devenus plus ou moins étrangers à la pensée biblique. Je ne parle pas de la tournure d'esprit libertine (cf. n° 3) qui avait beau jeu avec les descriptions et les images du poème.
56. — Le fait que Salomon est nommé plusieurs fois dans le poème pouvait faire croire qu'il en est le héros. C'est déjà l'idée de Théodore de Mopsueste (mort en 428). D'après lui, Salomon avait épousé une Égyptienne; les Juives se moquèrent de celle-ci à cause de son teint noir; Salomon, blessé au vif, riposta en chantant hardiment son amour pour TÉgyptienne. Le 5° concile œcuménique condamna Tinter-
prétation de Théodore comme abominable ^ Cette thèse radicale demeura un cas à peu près isolé dans l'antiquité chrétienne (cf. Grand vaux, p. 11). Mais un très grand nombre d'exégètes ont admis que Salomon était le héros du Cantique : l'héroïne serait d'après les uns la fille de Pharaon, d'après d'autres Abisag, la Sunamite, d'après d'autres encore une bergère. Honorius d'Autun qui passe pour le premier représentant de l'école mixte voit également dans le sens littéral du poème un mariage de Salomon (cf. Grandvaux, p. 27).
57. — Le premier interprète naturaliste chez les Juifs serait, d'après Salfeld (p. 52), un rabbin français anonyme du xii^ siècle qui voit dans le Cantique un poème purement profane chantant l'amour de Salomon pour son épouse préférée. Parmi les protestants, S. Castellio (1547) et Grotius (1664) admirent que le sens littéral visait les amours de Salomon. Pour Bossuet (1693) le Cantique chante le mariage de ce roi : le poème se diviserait en sept chants correspondant aux sept jours des fêtes nuptiales. Cette vue fut adoptée par Galmet (1726) et Lowth (1770).
58. — A partir du xviii^ siècle, on se préoccupa beaucoup de déterminer la forme littéraire du Cantique. Jusque-là on reconnaissait généralement l'unité du poème et l'on admettait qu'il pouvait être considéré" comme un drame, au sens large du mot. Origène appelait déjà le Cantique, non sans exagération, il est vrai : amatorium drama, sponsale drama. Saint Basile le définissait avec plus de mesure « un épithalame à forme dramatique » : xo à(7(xa twv aajjKxxwv iTriôaXa- (i.io; laxiv wSt] opatxaxixwç TreTrXeYjJiÉv/] [in Is. 5). Certains auteurs du xYiii*^ siècle voulurent voir dans le Cantique non seulement une forme dramatique, mais encore un véritable drame, une action dramatique. Les premiers essais dans ce genre furent ceux de Wachter (1722) et de Jacobi (1771).
1. «Ad haec autem despernit idem Tlieodorus et Canticum Canticorum, et sicut ad amatam sibi haec Salomonem scripsisse dicit, infanda Christianorum auribus de hoc exponens. » Cf. Mansi, Collectio Concil., t. IX, 225-227 Mignc, P. G., t. LXVI, 699-700.
Mais rhypothèse dramatique n'obtint son grand succès qu'avec Umbreit (1820) et surtout Ewald (1826). Les partisans de la théorie dramatique admettent tous comme sujet du poème l'heureux mariage de la Sulamite, mais ils ne s'accordent pas sur la personne de l'époux ; d'après les uns c'est le roi Salomon, d'après les autres un berger, d'où les deux hypothèses appelées Xhypothèse du roi (Konigshypothese) et Vhypothèse du berger (Hirtenhypothese'^.
59. — Dans Vhypothèse du roi, représentée surtout par Delitzsch (1851 et 1875), le Cantique est une pastorale dramatique qui chante le chaste amour de Salomon pour une jeune bergère. Le roi en fait son épouse, et il est ainsi converti de l'amour sensuel à l'amour véritable. Ce système est accepté dans ses grandes lignes par Zôckler (1868) qui, comme Delitzsch, admet un certain sens spirituel du Cantique.
Vhypothèse du berger a un nombre beaucoup plus considérable de partisans. La Sulamite, fiancée à un berger de son pays, est enlevée par le sensuel Salomon et introduite dans son harem. Mais, fidèle à son amour, elle résiste à toutes les avances du roi, qui, touché de tant de vertu, la rend à son fiancé. Le Cantique chanterait donc le triomphe du véritable amour sur les séductions de l'amour sensuel. Ce système, brillamment soutenu par Ewald, fut adopté, avec certaines modifications, par Renan (1860), Kâmpf (1877), Oettli (1889), Bruston (1892), Rothstein (1893), Harper (1902), etc. — Stickel (1888) crut découvrir dans le poème un second couple d'amants. Les partisans de la théorie dramatique ont montré une ingéniosité extrême à échafauder leur drame, mais ils sont obligés de lire tant de choses entre les lignes pour trouver une histoire romanesque d'amour et cette histoire est si invraisemblable en elle-même, et si en dehors des mœurs de l'Orient, que leurs adversaires naturalistes ont cent fois raison de la rejeter. On peut en voir, la réfutation par le menu dans les ouvrages de ces mêmes adversaires naturalistes (par exemple dans Siegfried, pp. 80- 86) aussi bien que dans ceux des allégoristes.
60. — Parallèlement au courant dramatique se développait la théorie opposée des chants séparés. L'idée, émise déjà par J. Th. Lessing (1777) et Herder (1778), fut adoptée par Dôpke (1829), Magnus (1842), Reuss (1890), Halévy (1901), P. Haupt (1902). Budde (1898) a donné à la théorie une forme très précise en affirmant que le Cantique est un recueil des poésies que Ton chantait en Palestine au iii^ ou au ii^ siècle pendant les sept jours des noces. Pour justifier cette explication, il a rapproché du Cantique les coutumes observées par les paysans arabes du Hauran pendant la semaine des fêtes nuptiales. Budde a exposé sa thèse d'une façon si brillante, et il Ta soutenue avec une telle confiance dans la justesse de ses vues qu'il lui a gagné bon nombre de partisans. Siegfried (1898), en particulier, l'a adoptée presque sans modification. On ne peut nier que Budde ait fait quelques rapprochements assez curieux qui pourraient expliquer certaines particularités du Cantique ; mais il en laisse un bien plus grand nombre inexpliquées, et surtout il méconnaît certains traits caractéristiques du poème. Comme l'hypothèse de Budde est actuellement assez en faveur, nous l'examinerons un peu plus en détail.
61. — Cette hypothèse repose, nous Pavons dit, sur des rapprochements avec les coutumes des .paysans modernes du Hauran. J. C. Wetzstein, longtemps consul à Damas, ^ publia en 1873 dans la Zeitschrift fur Ethnologie (pp. 270- 302) un article intitulé : Bie syrische Dreschtafel (le traîneau syrien), dans lequel il disait, en particulier, le rôle du nôreg (traîneau à décortiquer le blé) dans les fêtes du mariage chez les Hauranites. Le même auteur publia des obser- | valions du même genre dans l'appendice de la seconde I édition du commentaire de Delitzsch (1875). Ces remarques j ont suggéré à Budde son hypothèse. Dans la région du Hauran, où le bois est très rare, le traîneau sert à des emplois fort divers. Dans les fêtes du mariage, par exemple, placé sur un échafaudage, il sert de trône d'honneur aux nouveaux époux (cf. Cant. 3, 7). Tant que durent les fêtes, l'époux est traité comme un roi (cf. Cant. 1, 4, 12; 7, 6), et
l'épouse comme une reine. Le jour du mariage proprement dit, l'épouse exécute la danse du sabre (cf. Gant. 7, 2). Durant les sept ou huit jours de la fête, des chanteurs de profession donnent les meilleurs morceaux de leur répertoire, dont les principaux thèmes sont la guerre et l'amour. Certaines de ces poésies sont des descriptions (wasf) des charmes physiques de l'Épouse (comparer les descriptions du Cantique : 4, 1 sq. etc.). S'appuyant sur ces faits, Budde prétend que les chants du Cantique (au nombre de vingttrois) supposent des coutumes et une tournure d'esprit tout à fait semblables à celles des Hauranites modernes. Ces chants du Cantique auraient tous la même donnée fondamentale : ils chanteraient, d'une façon extrêmement sensuelle et choquante pour notre goût moderne, l'amour des nouveaux époux.
Le système si ingénieusement imaginé par Budde nous semble littérairement et historiquement invraisemblable. Harper en a fait, de son point de vue dramatique, une solide refuîalîon à laquelle nous nous faisons un plaisir de renvoyer le lecteur. Il montre bien comme les rapprochements faits par Budde sont superficiels. Les chants en usage dans les noces des Hauranites célèbrent à la fois la guerje et l'amour : il n'y a rien de guerrier dans le Cantique. Certains de ces chants célèbrent à la fois les deux époux, comme il est naturel : dans le Cantique, l'époux et l'épouse sont toujours célébrés séparément. Chez les Hauranites, l'épouse est reine aussi bien que l'époux est roi : dans le Cantique, l'épouse n'apparaît jamais comme une reine. Dans les chants Hauranites on ne trouve ni dialogue, ni chœur. On pourrait facilement continuer ces critiques de détail. Rien de plus aisé que de trouver des rapprochements, rien de moins facile que d'en trouver qui ne soient pas superficiels ^
1. Wunsche, qui adopte la théorie de Budde, a raison de noter la difficulté suivante : « Merkwurdig bleibt bei der Buddeschen Auflfassung freilich immer, dass der Talmud, der doch in vier umfassenden Traktalen ailes, was auf die Ehe Bezug hat, eingeliend behandelt, niemals der
Mais passons à une objection d'un caractère plus général sur le principe même de ces rapprochements. Il semble séduisant, au premier abord , de rapprocher les mœurs des Juifs de la période post-exilienne (du iii° ou du ii® siècle, d'après Budde) des coutumes des paysans Hauranites actuels. Beaucoup de personnes ont, en effet, la persuasion que l'Orient est, par définition, le pays des mœurs uniformes et immuables. Les voyageurs ont habitué à cette vue simpliste, à force d'abuser de formules générales : « les Orientaux ont telle coutume; en Orient, on agit de telle façon. » On s'est ainsi créé dans l'imagination le fantôme d'un Orient unique qui ne distingue ni les régions, ni les époques, ni les civilisations, ni les religions, alors qu'en réalité, tout a changé, tout change, tout changera, en Orient comme en Occident. Les rapprochements faits par Budde supposent cette conception simpliste de l'Orient. Pourquoi les fêtes du mariage chez les Hauranites du xix® siècle représenteraient-elles celles des Juifs palestiniens du iii^ siècle avant l'ère chrétienne? Loin, du reste, d'avoir un caractère sémitique général, les coutumes des Hauranites ont au contraire une couleur très particulière.
Budde a été, comme tant d'autres, victime du mirage oriental. Il a établi tout son système sur quelques similitudes de détail, comme un esprit ingénieux pourra toujours en trouver; mais on risque gros à faire reposer tout un système sur des pointes d'aiguille. La saine méthode historiqu indique à l'interprète du Cantique que ce n'est pas chez le Hauranites du xix^ siècle, mais bien plutôt chez les Juifs dé tenteurs de la tradition qu'il doit chercher l'explication du poème.
62. — Au point de vue littéraire, la théorie des chants séparés méconnaît l'unité manifeste du poème et à cet égard la théorie dramatique est beaucoup moins loin de la vérité. Celle-ci reconnaît, en effet, comme l'explication allégorique,
Sitte gedenkt, dass der Brîiutigam bel der Verlobung oder Verheiratung die Rolle des Konigs Salomo gespieit habe... » {Die Schônheit der Bibel, 1906, p. 54).
que le Cantique décrit une suite d'événements Personne n'a pu encore démontrer, en respectant le texte, que ces prétendus chants forment chacun un tout complet et indépendant de ce qui précède et de ce qui suit. Si nous avons affaire à des chants originairement indépendants, il faudrait supposer que le compilateur les a rangés dans un si bel ordre qu'il a voulu donner l'illusion d'une véritable progression d'événements.
Enfin, la théorie des chants séparés n'explique pas le caractère dialogué du poème. Si le Cantique fait parler d'un bout à l'autre certains personnages et s'il y a une certaine progression d'événements, on est fondé à dire que le poème a un certain caractère dramatique.
63. — Après avoir exposé sommairement les différents systèmes naturalistes et montré qu'ils ne sont pas recevables, il n'est peut-être pas hors de propos de rechercher la raison principale qui a inspiré cette exégèse. J'écarte délibérément les préjugés dogmatiques — le rationalisme n'est-il pas lui aussi un dogmatisme ? — qui ont pu influer sur tel ou tel auteur. Il me semble que la méconnaissance du caractère allégorique du poème vient d'un certain manque de s.ens.historig[ue : les exégètes naturalistes ne sont pas assez sortis de leur propre mentalité pour entrer dans la pensée des Juifs de l'époque post-exilienne. L'allégorie traditionnelle semble certainement étrange à l'esprit moderne ; mais il fallait se demander si elle a dû paraître telle aux premiers lecteurs du Cantique. Or nous pouvons affirmer que loin de leur sembler étrange, l'allégorie du poème leur a paru tout à fait conforme à leurs habitudes littéraires. Qu'il nous suffise de rappeler la part considérable qu'occupe dans la Bible l'allégorie avec toutes ses variétés : la parabole et Ténigme. Ce ne sont pas seulement de courts morceaux comme l'allégorie de la vigne dans Isaïe (5,1 sq.) et dans le Psaume 80,9 sq., ou celle du grand aigle dans Ezéchiel (17,2-10); ce sont des pièces de
1. Mais tandis que pour nous cette suite n'est autre que celle des événements de l'histoire d'Israël, les exégètes de l'école dramatique y voient une histoire romanesque d'amour profane.
longue haleine comme l'allégorie sur Israël dans Ezéchiel (ch. 16), sur Samarie et Jérusalem (ch. 23); c'est surtout la grande allégorie relative au temple de l'avenir qui occupe les chapitres 40-48. Le Cantique ne suppose pas chez son auteur ou chez ses lecteurs une capacité allégorique plus considérable que la vision finale d'Ezéchiel. Le goût pour Fallégorie, si prononcé à l'époque de l'exil, comme nous le voyons par Ezéchiel, ne semble pas avoir diminué dans la suite : qu'on se rappelle la littérature apocalyptique et les apocryphes comme Hénoch ^ et le IV^ Esdras. Si, après avoir constaté le goût du peuple juif pour le genre allégorique, on se rappelle la popularité de cette allégorie particulière qui représente Jéhovah et Israël comme un Époux et une Épouse, on estimera que l'auteur du Cantique ne faisait pas une chose extraordinaire, aux yeux de ses contemporains, en chantant l'amour de Dieu pour son peuple sous le voile de l'amour conjugal; il était pleinement, au contraire, dans le courant d'idées du judaïsme. Ces réflexions, qui nous sont suggérées par ce que nous connaissons historiquement du peuple juif, tout exégète même rationaliste pourrait les faire, et il devrait conclure, sinon avec certitude, du moins avec probabi-
1 . Les chapitres 85-90 du livre d'Hénoch forment un morceau qui n'est pas sans analogie avec le Cantique. Hénoch raconte un songe allégorique qu'il a eu et dans lequel il a vu se dérouler à ses yeux toute l'histoire du monde depuis Adam jusqu'au jugement. Dans cette longue allégorie, les personnages de l'histoire sont représentés par des animaux : les patriarches sont des taureaux, les Israélites des brebis, les différentes nations des bêtes féroces ou des oiseaux de proie. Mais à la difterence du Cantique, le voile de l'allégorie est très transparent et l'exégèse n'offre pas de difficulté sérieuse. L'auteur parle du tabernacle du désert comme d'une maison bâtie « au milieu des brebis et dans laquelle entrent toutes les brebis » (89,36); puis cette maison est transportée en Chanaan (89,40). (Les différents sanctuaires d'Israël jouent également dans le Cantique un rôle important ; cf. n^ 10, 11, 69). Les renards représentent les Ammonites (ou les Chananéens en général?) (89,43), et aussi les Syriens (89,55) (comparer les renards de Cant. 2,15).
L'histoire d'Israël, traitée allégoriquement dans le Cantique et dans Hénoch, fait aussi le sujet des Psaumes 78; 105; 106 : ce thème semble donc avoir été fort goûté.
lité sérieuse, à la légitimité de l'interprétation allégorique traditionnelle.
64. — L'examen intrinsèque du livre devrait également conduire le littérateur à la même conclusion. On a mis à contribution toutes les littératures anciennes et modernes pour trouver des parallèles au Cantique. De tout ce travail il n'y a guère à retenir qu'un petit nombre d'images et de comparaisons relatives à l'expression de l'amour et de la beauté physique. Mais eût-on trouvé une quantité considérable de vrais parallèles, on n'aurait pas encore prouvé que le Cantique n'est pas allégorique. A supposer, en effet, que le poète ait voulu décrire l'amour de Jéhovah et d'Israël sous le voile de l'amour conjugal, il devait nécessairement employer des images empruntées à l'amour humain et à la beauté physique. Il est vrai que si le Cantique offrait uniquement des images de ce genre, si aucun trait ne sortait de la réalité humaine, si aucun indice ne nous avertissait que le poète a visé autre chose que des époux ordinaires, les exégètes naturalistes seraient dans leur droit en refusant de reconnaître au poème tout sens supérieur; car, en ne nous laissant aucun moyen de deviner son intention, l'auteur nous aurait par là même induits dans une erreur nécessaire. Mais si, au contraire, il a parsemé son œuvre d'un certain nombre de traits inexplicables au sens naturaliste, s'il a, çà et là, choisi des images qui dépassent toute réalité humaine et nous jettent dans un autre monde, il nous invite par là même à chercher quelque chose au delà de l'écorce des mots. Dans un poème allégorique, on doit trouver au moins quelques traits qui permettent à l'esprit de ne pas prendre l'image pour la réalité. Si l'on constatait dans le Cantique un seul trait irréel, mille traits réalistes ne prouveraient pas qu'il faut l'entendre au sens naturaliste. Nous sommes heureusement en meilleure situation, et nous pouvons relever dans le Cantique quantité de traits qui nous jettent en pleine allégorie. Ces traits seront notés au fur et à mesure dans le commentaire : nous nous contenterons ici d'en grouper quelques-uns. Les deux excursions nocturnes de TÉpouse
cherchant l'Époux à travers la ville (3,2; 5,7) ont paru tellement en dehors de la réalité, même à certains interprètes naturalistes, qu'ils ont prétendu que l'Épouse racontait des rêves. L'Époux qui se laisse prendre et ramener au domicile sans souffler mot (3,4) n'est certainement pas un époux ordinaire. Chose curieuse : l'Épouse a une mère et des frères, mais pas de père; pourquoi? Impossible également de savoir son âge, et pourtant, si l'auteur avait voulu composer un poème d'amour profane, il n'aurait pas manqué d'exploiter le thème facile de la jeunesse. Il aurait sans doute aussi comparé la bien-aimée à la gazelle, charmant animal qu'il connaissait bien (cf. 2,9; 3,5 etc.), comme le font les poètes arabes (et cf. Prov. 5,19). Contrairement à ce qui se passe dans la réalité, et surtout dans la réalité orientale, c'est l'Épouse qui cherche l'Époux. Les traits irréels abondent dans les descriptions de l'Époux et de l'Épouse. L'Époux, qui est comparé aux arbres du Liban et aux cèdres (5,15), est-il bien une personne humaine? Est-ce d'une femme réelle qu'on peut dire : « Ton nombril est un cratère arrondi...; ton ventre est un tas de blé...; ton nez est comme la Tour du Liban..., ta tête est comme le Carmel » (7,3 sq.)? Dans quelle littérature trouvera-t-on de pareilles images pour décrire la beauté d'une femme? Dire simplement que les Orientaux ont des images et des comparaisons plus hardies que celles de nos littératures n'est pas, en vérité, une explication suffisante.
Il est donc inexact de prétendre que le Cantique ne contient pas d'indices allégoriques. Ce qui est vrai, c'est que le poète ne nous avertit pas directement qu'il allégorise ; mais il n'était pas tenu de dévoiler son artifice et de détruire en partie le charme du genre qu'il choisissait. Bien plus, la forme dramatique, ou quasi dramatique, qu'il a adoptée lui interdisait de parler en son propre nom et d'expliquer ses intentions K
1. « Verum quominus poeta disertis verbis indicaret, quidnam sub allegorico involucro lateret, impediebat carminis interna natura et conslitutio, forma, dico, quam sibi elegerat, draraatica. Neque enim ipse loqui-
Nous sommes donc en droit de conclure que même si nous ignorions le sujet précis de l'allégorie du Cantique, nous devrions néanmoins afiîrmer qu'il appartient au genre allégorique. Cette conclusion d'ordre purement littéraire, rien n'empêche, semble-t-il, un rationaliste de la tirer, et je constate qu'en effet un Juif rationaliste, Ad. Franck, n'a pas reculé devant cette idée. Dans sa critique du Cantique des cantiques de Renan, Franck, qui admet la théorie fragmentaire, s'exprime ainsi : « Parmi les nombreux fragments dont se compose (le Cantique), il en est un grand nombre qui sont absolument dépourvus de sens, s'ils ne cachent une intention, je ne dirai pas mystique, mais allégorique ». « De nombreux passages sont des mots sans suite, si l'allégorie ne leur donne un sens. Tel est, par exemple, le portrait que fait la Sulamite de son bien-aimé (3, 10 sq.) : « Sa tête est de l'or pur... » Telle est aussi la comparaison du nombril avec une coupe de vin aromatisé, du ventre avec un monceau de froment entouré de lis »
65. — Au point de vue de la moralité du Cantique, la difficulté que nous avons élevée contre le système mixte (n" 31) est encore beaucoup plus grave s'il s'agit d'une interprétation purement profane. Parmi les exégètes naturalistes, les uns admettent que le Cantique est un poème érotique, plein d'expressions sensuelles ou obscènes (Budde, Siegfried, P. Haupt, etc.); aussi, d'après eux, c'est pure erreur s'il a été admis au Canon. Nous avons montré (n^ 7) que cette explication se heurte à une véritable impossibilité historique. D'autres estiment au contraire que le poème chante l'amour d'une façon suffisamment chaste et qu'il y a même dans l'exaltation de la fidélité de l'amante, ou encore, d'après certains, dans les traits dirigés contre la polygamie, un élément positif de moralité. Cette appréciation, si différente qu'elle soit de la précédente, est néanmoins inconci-
tur, narratve aut describit, quae ipsi objecta sunt, sed ia draraaticanv quasi actionem, in qua ipsi, poetae, nullae partes essent, versum est lotum ejus argumentum. » Rosenmiiller, p. 2G6 n. 1. Études orientales (1861), pp. 453, 436.
liable avec le principe qui a présidé à la formation du Canon juif. Sans doute beaucoup de pages de la Bible, du livre des Proverbes par exemple, ne sont pas directement religieuses. Mais la question est de savoir dans le cas concret du Cantique si les Juifs auraient admis le poème parmi les Livres saints, s'ils y avaient vu un simple chant d'amour conjugal. La réponse négative ne me semble pas douteuse. J'avoue, du reste, que je ne vois pas comment l'inspiration pourrait se concilier avec une interprétation naturaliste du Cantique, même supposée décente. Si l'amour conjugal est une chose bonne en elle-même, les hommes n'ont guère besoin, semble-t-il, d'y être excités par des écrits inspirés : la nature, ici, suffît amplement. Réservons l'inspiration à des livres qui encouragent les hommes à connaître, à aimer et à servir Dieu, choses pour lesquelles ils ont tant besoin d'être aidés.
Une autre explication, que j'ai entendu exprimer oralement, n'offrirait pas, au point de vue de l'inspiration, la même difficulté. On suppose que le Cantique serait formé de chants séparés : ces chants, en tout ou en partie, auraient été originairement des poésies populaires d'amour profane. L'auteur inspiré, en les modifiant, en les groupant d'une certaine façon, en aurait radicalement changé la signification. Il aurait vidé ces chants d'amour de leur sens profane pour leur infuser un sens religieux. Dans cette hypothèse, le sens littéral, le sens voulu directement par l'auteur, serait aussi parfaitement allégorique que si le poète n'avait rien emprunté; l'allégorie se trouverait réellement dans le poème et non pas seulement dans l'esprit des interprètes. Comme analogie, on pourrait citer le second livre des Maccabées, livre inspiré et canonique, qui n'est, d'après l'aveu de l'auteur lui-même (2,24), qu'une compilation de l'ouvrage nullement inspiré de Jason de Cyrène. Cet exemple classique montre bien qu'un livre profane peut être transformé, par le travail d'un rédacteur inspiré, en livre sacré. L'hypothèse dont nous parlons semble donc conciliable avec l'inspiration. Mais elle nous parait, à d'autres titres, manquer totalement
de vraisemblance. Ceux qui Font imaginée partent de la supposition que le Cantique est un recueil de chants séparés, réunis seulement dans une vague unité ; ils estiment aussi que la manière dont le poème chante Tamour ressemble beaucoup à la poésie profane. Or ces deux supposés ne nous semblent pas exacts, et dès lors l'hypothèse devient inutile. Au point de vue moral, elle ne va pas, du reste, sans difficulté. Il y a un inconvénient sérieux à transporter dans un ouvrage religieux des éléments profanes un peu considérables. Si une phrase musicale d'un opéra introduite dans la musique d'Église a quelque chose de déplacé, malgré le caractère imprécis de la musique, des morceaux littéraires profanes qu'on reconnaîtrait dans un livre sacré seraient encore beaucoup plus choquants. Et comment admettre que les Juifs aient pu ranger parmi les livres canoniques un poème où ils auraient reconnu des fragments de leurs chants d'amour? Mais certaines raisons d'ordre littéraire nous semblent décisives contre l'hypothèse que nous examinons. Il est très difficile, tout d'abord, de concevoir comment des poésies d'amour profane pourraient être adaptées ultérieurement à exprimer l'amour divin, et, dans notre cas, l'amour de Jéhovah et d'Israël. Sans doute certains mots, certaines expressions isolées peuvent servir à des fins très différentes, mais comment changer \ esprit d'un morceau? Or c'est précisément cet esprit qui dicte Vensemble des expressions et des images. La transformation d'un chant profane en poésie religieuse semble, de plus, une besogne assez peu digne d'un véritable poète : on n'imagine pas facilement un auteur de talent, et un auteur inspiré, se condamnant à démarquer des poèmes profanes pour chanter Jéhovah et Israël. Enfin si l'explication juive traditionnelle est exacte, comme nous le pensons, l'hypothèse de chants primitivement profanes n'a plus aucune vraisemblance. L'unité du poème et le caractère rigoureusement systématique de l'allégorie excluent l'idée d'une combinaison de pièces rapportées : des morceaux taillés pour un autre but ne pouvaient être mis en œuvre dans une construction aussi originale que le Cantique.
Nous pouvons donc affirmer que notre livre non seulement ne chante pas Tamour profane, mais encore qu'il ne l'a jamais chanté. L'auteur a emprunté le langage général de l'amour humain; il n'a rien emprunté à des poèmes d'amour humain.