‹ Le Cantique des CantiquesChapitre 21 sur 81 · Introduction à l'Ancien Testament (190Q), II, p · texte numérisé non relu

Introduction à l'Ancien Testament (190Q), II, p

2. Nous nous plaisons à reconnaître que certains exégètes naturalistes rejettent toute interprétation inconvenante ou obscène. Grâtz, par exemple, dit (p. 162, in 4, 12) : « ... von allen den Turpia die sie in den Text hineinlesen, findet sich nichts darin, ja der Text verwahrt sich, geradezu, in der Schilderung Unanstandiges zu suchen. »

sique, mais rien dans ces expressions ou dans ces images, même considérées en elles-mêmes et indépendamment de leur emploi allégorique , ne dépasse les limites prescrites par l'honnêteté. A bien plus forte raison les images deviendront-elles tout à fait inoffensives si l'on songe que les descriptions ne se rapportent pas à des corps réels, mais que l'Époux est Jéhovah et l'Épouse la nation d'Israël. Le P. Gietmann dit avec un tact parfait : « Non sunt imagines indecorae in Gantico, quia sententia allegorica prudentem lectorem prohibet turpia cogitare; breviter autem reminisci verborum notionem, cum honestissima decentia consistera optime potest » (p. 352) ^

Les âmes les plus pures du christianisme, un saint Bernard ou une sainte Thérèse, par exemple, loin de trouver choquantes les expressions du Cantique , ont au contraire estimé le poème très digne de la sainteté de Dieu. « Vous ne devez point vous étonner, écrit sainte Thérèse, quand vous rencontrez dans l'Écriture des expressions très vives de l'amour de Dieu pour les hommes... Ce qui m'étonne beaucoup davantage que les paroles du Cantique, et me met hors de moi, c'est ce que l'amour de Notre-Seigneur lui a fait souffrir pour nous. Je suis loin d'être surprise par les paroles de tendresse du Cantique. Non, ce ne sont pas là des expressions trop fortes; elles n'approchent point de l'affection que ce divin Sauveur nous a témoignée toute sa vie et par sa mort » {Escriios de S. Teresa, 1861, I, 389). Sainte Thérèse pense évidemment, en écrivant ces lignes, à l'allégorie qui voit dans l'Épouse du Cantique l'âme fidèle, et cependant cette allégorie pourrait devenir dangereuse pour certaines âmes très portées à la tendresse, qui seraient

1. Castelli prétend (p. 9} que si l'époux était Jéhovah ou le Christ, on ne le représenterait pas comme un amant qui considère uniquement les charmes physiques de la bien-aimée. Je réponds que les charmes de l'épouse ne sont pas plus physiques que sa personne. Mais le poète, pour avoir des images et des comparaisons, devait nécessairement les emprunter à la beauté physique. — Sur la légitimité de l'allégorie du mariage, voir n° 83 sq.

exposées à oublier parfois le respect dû à la divine Majesté. Mais si l'Épouse est une collectivité, comme la nation dlsraël, les expressions, entendues dans le sens de l'auteur inspiré, n'offrent vraiment plus aucun danger ' .

Il ne faut pas se dissimuler, du reste, que l'allégorie du Cantique étant obscure, certaines personnes sont exposées à s'arrêter aux images et n'apercevront pas les réalités spirituelles visées par le poète : pour ces personnes, la lecture du Cantique peut donc constituer un danger. Aussi les auteurs ecclésiastiques recommandent-ils de ne pas permettre la lecture du poème aux âmes qui ne sont pas en état de le comprendre. « Le Cantique, dit M^ Meignan (p. 466), est absolument chaste, bien qu'il ne doive pas être mis indistinctement dans toutes les mains et sous tous les yeux. » Origène rapporte que, de son temps, les Juifs ne permettaient pas la lecture du Cantique avant la maturité^.

Étrange destinée du Cantique! Il est devenu, lui aussi, un signe de contradiction : les uns y voient la perle la plus pure de l'Ancien Testament, les autres un recueil de chants profanes ou même licencieux, égaré parmi les livres saints.

1. Le jugement de sainte Thérèse est autrement conforme aux faits que celui de Budde, lequel prétend que l'interprétation du Cantique « a causé un dommage religieux, puisque d'innombrables esprits exaltés ont, de bonne foi, fait passer de ce livre dans leur cliristianisme un élément d'extrême sensualité des plus dangereux » {New Woj'ld, 1894, mars, p. 76). Que certains faux mystiques aient abusé du Cantique, comme ils ont abusé de beaucoup d'autres choses saintes , c'est incontestable ; mais qu'est-ce que cela prouve contre la moralité de l'interprétation allégorique? Il est certain, par contre, qu'un grand nombre d'âmes, qui ont aimé Dieu d'un amour plus intense, ont trouvé dans le Cantique un aliment très pur pour leur piété. Il faut juger l'arbre par ses fruits, et le fruit lui-même par l'effet qu'il produit sur une nature saine, non sur un fiévreux ou sur un malade.

2. « Aiunt observari apud Hebraeos, quod nisi quis ad aetatem perfectam maturamque pervenerit, libellum hune ne quidem in manibus tenere permittatur, » Le fait que ce témoignage d' Origène n'est pas confirmé par la littérature talmudique n'est pas une raison suffisante pour le révoquer en doute. L'usage dont parle Origène peut avoir existé au moins dans certains milieux juifs, à titre de simple pratique de prudence, sans être érigé en loi (contre Graiz, p. 117).

En parcourant les interprétations si différentes qu'on lui a données, on pense involontairement à la parole de saint Paul : « omnia munda mundis, coinquinatis autem et infidelibus nihil est mundum » (Tite, i, 15).

67. — Quelques auteurs, qui admettent dans le Cantique un certain sens allégorique, ont rapproché notre poème de la poésie mystique des Persans. Ce rapprochement, comme tant d'autres qui encombrent la science, est des plus sophistiques : il appuie sur un trait commun superficiel et néglige des différences essentielles. Le point commun, c'est que dans le Cantique comme chez certains mystiques musulmans de Perse, l'amour divin est décrit sous le voile de l'amour humain. Mais il y a des différences radicales dont la principale est dans la moralité de l'amour humain qui fournit les images et dans la manière de le décrire. Les images du Cantique sont empruntées à l'amour conjugal et ne dépassent jamais les bornes de la plus stricte honnêteté; celles de la poésie persane sont, au contraire, empruntées à l'amour charnel et sont souvent fort sensuelles. Bien plus, les mystiques persans identifient souvent l'amour sensuel à l'amour divin. Le mysticisme érotique des Persans est un des plus tristes exemples de la perversion du sens religieux^ .

Le rapprochement du Cantique avec la pastorale indienne

1. On me permettra de citer, à titre de documents, quelques vers de Hâfiz : « Veux-tu jouir de la présence divine, ô Hàfiz? ne t'absente pas un instant de celle de ta bien-aimée. — Ton joli visage est pour nous un échantillon de la beauté divine; voilà pourquoi dans nos poétiques narrations, il n'est question que de charmes et d'attraits. — Si, comme Alexandre, tu prétends à la vie éternelle, cherche-la sur les lèvres roses de cette ravissante beauté » (Nicolas, Quelques odes de Hâfiz, 1898j. Hâfiz n'est qu'un sensuel raffiné qui épice sa sensualité d'aspirations panthéistes. « On trouve chez tous les poètes sofis, dit Garcin de Tassy, un étrange amalgame de l'amour spirituel et de l'amour charnel. — Lane {Modem Egypiians, ch. xxiv) a rapproché le Cantique des poésies chantées dans les zikr des derviches qui célèbrent Dieu ou Mahomet dans un langage érotique. — On trouve également des exemples d'érotisme mystique dans la littérature juive cabalistique » (cf. A. Sulzbach dans : Winter et Wùnsche, Judische Litteratur).

Gîta-Govinda est encore plus illusoire. L'éminent indianiste Sylvain Lévi déclare avec raison que ce poème est purement erotique, sans aucune intention allégorique ^ Le Cantique ne ressemble pas plus au Gita-Govinda que l'amour de Dieu aux ardeurs de la chair.

Les autres rapprochements qu'on a faits ne prouvent pas davantage que le Cantique soit un poème profane. Certains modernes ont cherché des parallèles dans le livre de W. Max Mûller sur la poésie erotique des anciens Égyptiens : Die Liebespoesie der alten Aegypter, 1899. On oublie de mentionner le jugement de cet égyptologue qui se refuse précisément à trouver une grande ressemblance entre ces poésies et le Cantique qu'il entend cependant dans un sens purement naturaliste (p. 8). Les anciens commentateurs ont rapporté beaucoup de parallèles tirés des poètes grecs et latins, et en particulier de Théocrite La poésie arabe est peutêtre celle qui a fourni les meilleures analogies ^, mais ici encore les ressemblances sont purement extérieures et pour ainsi dire matérielles. L'esprit du Cantique est essentiellement différent de toute poésie profane.

68. — Après avoir montré que le Cantique est un poème religieux et saint non seulement par le sujet quïl traite mais encore par la réserve parfaite des images, essayons de préciser le caractère de cette sainteté, tel qu'il dut être compris par les premiers lecteurs. Comme l'idée de voir dans l'Épouse une âme particulière aimée de Jéhovah ne pouvait leur venir à l'esprit puisque l'Épouse représentait pour eux Israël, toutes les applications élevées et sanctifiantes que les auteurs ecclésiastiques ont faites aux rapports personnels de l'âme avec Dieu leur sont sans doute

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